Cinéma / Nos Frangins de Rachid Bouchareb

Le cinéma de Rachid Bouchareb (Indigènes, Hors la loi) est celui de la mémoire. Dans Nos Frangins, il revient sur les faits tragiques qui ont marqué la nuit du 5 au 6 décembre 1986. Si la mort de Malik Oussekine, tabassé par des policiers, avait marqué les esprits, celle d’Abdel Benyahia, la même nuit, tué par un policier ivre, avait été passée sous silence. Le réalisateur leur rend hommage.

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Nos Frangins – Rachid Bouchareb – Crédit photo : 3B Productions – France 2 – Le Pacte – WBI

Une fiction inspirée de faits réels. 1986. A Paris, les étudiants sont dans la rue pour protester contre la loi Devaquet, du nom du ministre de l’Enseignement supérieur qui entendait réformer l’accès à l’université. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, Malik Oussekine est mort lors d’une intervention de la police…
Le cinéma de
Rachid Bouchareb est celui de la mémoire, oubliée ou occultée. Indigènes (2006) était consacré aux tirailleurs africains et maghrébins, qui ont combattu pour la France, pendant la Seconde guerre mondiale, Hors la loi (2010) raconte l’histoire de trois frères algériens, du milieu des années 30 à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Nos Frangins évoque le meurtre des deux jeunes Français d’origine maghrébine dans la même nuit de décembre 1986. « (le film) est la suite d’une même histoire. Les grands-parents sur le front de la Seconde guerre mondiale. Les parents qui débarquent en France dans les années 1960. Et la première génération des enfants nés dans ce pays ».

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Nos Frangins – Rachid Bouchareb – Crédit photo : 3B – France 2 – Le Pacte

Si l’assassinat de Malik Oussekine a marqué les esprits, celui d’Abdel Benyahia, la même nuit, a été passé sous silence. La situation est déjà explosive pour le gouvernement Chirac, il fallait contenir le mouvement étudiant afin d’éviter le risque d’un nouveau Mai 68. L’un, pris pour un casseur, a été tabassé à mort dans un hall d’immeuble du 6e arrondissement de Paris, le second a été tué par un inspecteur ivre, d’une balle à bout portant, devant un bar de Pantin alors qu’il tentait de s’opposer à une rixe. La partie fiction, enrichie par des images des reportages et déclarations télévisées de l’époque (sans qu’elles prennent le dessus pour faire du film une docu-fiction), suit en parallèle le parcours des deux familles pour tenter de savoir ce qui s’est passé et l’« enquête » de l’IGS (devenue l’IGPN, « la police des polices ») qui ne doit pas faire de vague. Au cœur d’une mise en scène épurée, Rachid Bouchareb préfère l’aspect humain au didactisme et filme la douleur et la colère d’un frère et d’une sœur (Reda Kateb, Lyna Khoudri, l’un et l’autre convaincants), la résignation d’un père (Samir Guesmi, excellent) et le désarroi d’un policier (personnage fictif qui permet de faire le lien entre les deux affaires et joué par Raphael Personnaz).

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Nos Frangins – Rachid Bouchareb – Crédit photo : 3B Productions, Le Pacte, France 2 Cinéma, WBI

Un carton à la fin rappelle les « peines » auxquelles les meurtriers ont été condamnés… On découvre également que les « voltigeurs », peloton de policier à moto impliqué dans mort de Malik Oussekine et dissout peu après, on fait leur réapparition dans le « nouveau monde » (voir reportage à partir de 00h56mn), en 2018, à Bordeaux, lors de manifestations des gilets jaunes (sous le nom BRAV-M -Brigades de répression de l’action violente motorisée) à l’initiative du préfet de Nouvelle-Aquitaine qui était alors… Didier Lallement.
Le générique de fin reprend la chanson de Renaud,
Petite avec ces paroles : « Et puis ces déchirures à jamais dans ta peau / Comme autant de blessures et de coups de couteau / Cicatrices profondes pour Malik et Abdel / Pour nos frangins qui tombent… ».

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Nos Frangins – Rachid Bouchareb – Crédit photo : 3B Productions, Le Pacte, France 2 Cinéma, WBI

Un film indispensable, pour ne pas oublier, même si rien n’a vraiment changé. Les images d’actualité des manifestations d’aujourd’hui ressemblent à celles de l’époque (cf Un pays qui se tient sage). Les « bavures » n’ont pas cessé (Zineb Redouane en 2018, Cédric Chouviat en 2020). Les propos d’Emmanuel Macron à propos de Geneviève Legay, militante de 73 ans blessée lors d’une charge de police en 2019 (« Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci »), font écho à ceux tenu en 1986 par Robert Pandreau, sous-ministre délégué à la Sécurité, de Charles Pasqua alors en charge de l’Intérieur (« (…) je suis père de famille, et si j’avais un fils sous dialyse, je l’empêcherais de faire le con dans la nuit »)

Nos Frangins de Rachid Bouchareb avec Reda Kateb, Raphael Personnaz, Laïs Salameh, Adam Amara, Samir Guesmi, Lyna Khoudri (Drame/politique – France – 1h32 – Date de sortie : 07 décembre 2022).

A voir également
Nos Frangins – la bande-annonce (Le Pacte – Novembre 2022 – 2mn07)
Entretien avec Rachid Bouchareb (France 24 – 12mn24)
Abdel pour mémoire de Mogniss H. Abdallah (Agence IM’média – Mars 2014 – 20mn)
Malik Oussekine (Journal télévisé – INA/Antenne 2 1986 – 3mn42)
Malik Oussekine, 6 décembre 1986 (archive INA – décembre 2016 – 38mn).

Philippe Descottes

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