Cinéma / Nightmare Alley de Guillermo del Toro

Quatre années après le Lion d’or de La Forme de l’eau à la Mostra de Venise, Guillermo del Toro marque son retour au cinéma avec Nightmare Alley. Cette fois, il « quitte » le fantastique pour un superbe hommage au film noir.

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Nightmare Alley – Bradley Cooper – Crédit photo : Kerry Hayes/2021 20th Century Studios Fox/Disney

Nightmare Alley est une adaptation du roman de William Lindsay Gresham paru en 1946. Un an après, Edmund Goulding le portait à l’écran avec Tyrone Power, Joan Blondell et Coleen Gray pour vedettes principales. En France, le livre, édité dans la Série Noire, et le film ont eu le même titre, Le charlatan. Guillermo del Toro songeait à ce projet depuis longtemps déjà. Ron Perlman, qui allait devenir son acteur fétiche, lui aurait fait découvrir le livre lors de la préparation de Cronos… en 1992! Le réalisateur renonça pour une question de droits. Ceux-ci étant détenus par la Fox (propriété de Disney depuis mars 2019), c’est sa coscénariste et compagne, Kim Morgan, qui lui suggéra de contacter le studio, déjà producteur et distributeur de La Forme de l’eau
Nightmare Alley
(« Ruelle du cauchemar ») nous emmène en 1939, en Amérique (celle de la fin de Grande Dépression, juste avant son engagement dans la Seconde Guerre mondiale). Stanton Carlisle (Bradley Cooper), un vagabond au passé trouble, trouve refuge dans une foire itinérante et se fait embaucher comme homme à tout faire dans un cirque ambulant. Il gagne la confiance de l’inquiétant Clem (Willem Dafoe), le boss, qui peut être menaçant ou protecteur avec ses employés. Stan est dans son élément parmi ces marginaux, un nain, la voyante, cartomancienne et télépathe, Zeena (Toni Collette), un contorsionniste, Molly (Rooney Mara), la « femme électrique »… Et puis, il y a l’attraction qui amène le plus de monde, le « geek show »(un geek, pas encore expert en informatique, mot dérivé de «geck », désignait un simple d’esprit, idiot, boulet), avec cette créature, mi-homme mi-bête, enfermée dans une cage, qui décapite un poulet avec ses dents. Au contact de Zeena et de son mari alcoolique, Stanton se sent pousser des ailes et devient artiste à son tour. Arrive le jour où il se dit prêt pour monter son numéro de medium. Il quitte la troupe et gagne la grande ville, New-York, emmenant avec lui la candide Molly. Il va bientôt croiser la Dr Lilith Ritter (Cate Blanchett), une psychanalyste de notoriété et vamp

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Nightmare Alley – Bradley Cooper & Toni Colette – Crédit photo : Kerry Hayes/2021 20th Century Studios Fox/Disney

Par rapport à ses précédents films, le cinéaste a (co)écrit son scénario à partir d’un roman et bénéficié d’une distribution « 4 étoiles » (Bradley Cooper, Cate Blanchett, Willem Dafoe, Toni Collette) à laquelle on associera Rooney Mara, le fidèle Ron Perlman, Richard Jenkins (difficilement reconnaissable), David Strathairn et Mary Steenburgen. Mais le changement le plus notable semble être le renoncement au fantastique pour une veine réaliste. Simple parenthèse ou changement de cap ? Dans un entretien accordé au Figaro (19 janvier 2022), il précise : « Plus je fais du cinéma et plus je me rapproche de notre époque et de ses problématiques. Avec Nightmare Alley j’aborde l’angoisse de nos sociétés : qu’est-ce qui est réel et qu’est-ce qui est mensonge. Nous sommes à deux doigts de notre extinction si nous ne faisons pas attention. Cette frayeur souterraine véhiculée par le film noir est très actuelle ».
La Forme de l’eau, son précédent long métrage, pouvait se voir comme un hommage au cinéma d’épouvante des années 1950, cette fois, le réalisateur rend hommage au film noir de l’âge d’or hollywoodien. En novembre 2021, il a d’ailleurs indiqué au site Collider, les 10 films (*) dont il s’est inspiré pour Nightmare Alley. En cinéphile averti, il fait également référence (sans que celle-ci soit forcément appuyée ou volontaire) à Hitchcock (L’Inconnu du Nord-Express, La Maison du Dr Edwards), mais, en même temps, il puise son inspiration dans un tout autre domaine artistique ; toujours des toiles, mais celles de la peinture réaliste américaine (E.Hopper, G.Wood, G.Bellows, A.Wyeth).

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Nightmare Alley – Bradley Cooper et Rooney Mara – Crédit photo : Kerry Hayes/2021 20th Century Studios Fox/Disney

Si l’opposition entre monstres et humains, le bien/le mal, revenait fréquemment dans ses précédentes œuvres, ici le monstre a pris forme humaine, qu’il s’agisse de Stan, ambitieux, séducteur mais aussi personnage cupide et brute épaisse sans scrupule, de Lilith, femme fatale machiavélique, de Clem, ou du très puissant et ignoble Ezra Grindle (Richard Jenkins) et, bien sûr, le geek lui-même. Guillermo del Toro, qui mêle aussi les genres : « le film noir arbore un désenchantement et possède une dimension existentielle qui le rapproche beaucoup du cinéma d’horreur »… et le fantastique n’est pas bien loin. Dès les premières images, qui nous dit que cette maison délabrée n’est pas hantée ? Ces flammes qui surgissent du plancher ne sont-elles pas celles de l’Enfer ? Dans la première partie, cette « monstrueuse parade » qui défile (avec un Clem qui collectionne les fœtus baignant dans le formol !) est un clin d’œil à un Classique : Freaks de Tod Browing. Mais le surnaturel et la magie n’opèrent plus. Derrière, il n’y a que des numéros et des trucs qui ne servent qu’à manipuler. D’où la vision particulièrement sombre et pessimiste du film.

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Nightmare Alley – Cate Blanchett – Crédit photo : Kerry Hayes/2021 20th Century Studios Fox/Disney

A travers le parcours de Stanton (…déjà six pieds sous terre depuis le 3 février 1862 😉 ), le réalisateur montre une Amérique (il y en a en fait deux, celle des « fracassés de la vie » forains ou tramps  des Raisins de la colère de la première partie, puis celle des nantis de la seconde) à l’opposé du « rêve américain ». Cette histoire aux échos actuels (la cupidité, la quête du pouvoir par la manipulation et le mensonge, l’ascension et le déclin d’une Star) se « lit » également comme une allégorie du cinéma, attraction foraine devenue divertissement dans les salles citadines.
Avec
Nightmare Alley, Guillermo del Toro signe un grand film (à voir dans une Vraie salle de cinéma) d’une noirceur sans fin, aux images magnifiques, avec ses éclairages superbes et ses décors particulièrement détaillés et soignés (notamment dans la 2e partie, « Art déco »). Il y a malgré tout un défaut : sa durée. Sur les 2h30, il y avait probablement la possibilité de raccourcir de quelques minutes.
A noter qu’une version en noir et blanc est également exploitée au Cinéma. Après, il faut trouver un multiplexe ou un Directeur de Salles qui la programme (qui plus est en Vostr Et à un prix abordable). Une autre histoire, bien moins palpitante… 😦

(*) Quelques films qui ont inspiré Guillermo del Toro :
Crime passionnel d’Otto Preminger, 1945
Détour d’Edgar G. Ulmer, 1945
Né pour tuer de Robert Wise, 1947
La Tigresse de Byron Haskin, 1949
Trafic en haute mer de Michael Curtiz, 1950
Niagara de Henry Hathaway, 1953
Poursuites dans la nuit de Jacques Tourneur, 1956
L’Ultime razzia de Stanley Kubrick, 1956
La Ronde du crime de Don Siegel, 1958
Les Bas-fonds new-yorkais de Samuel Fuller, 1961
Dans d’autres entretiens, il cite également, à juste titre (un « 
top ten des film noir » étant impossible à établir) : Laura (Otto Preminger), Le Port de l’angoisse (Howard Hawks), La Garce (King Vidor), Le Violent (Nicholas Ray)…

Nightmare Alley de Guillermo del Toro, avec Bradley Cooper, Cate Blanchett, Willem Dafoe, Toni Collette, Ron Perlman, Rooney Mara, Richard Jenkins, Mary Steenburgen, David Strathairn (Film noir/Thriller/Drame – Etats-Unis/Mexique – 2021 – 2h30 – Date de sortie : 19 janvier 2022)

A voir aussi :

La bande-annonce du film (20th Century Fox – Janvier 2022 – 2mn12 – Vostfr)
Un film néo-noir (20th Century Fox – Janvier 2022 – 2mn37 – Vostfr)
Un casting 5 étoiles (20th Century Fox – Janvier 2022 – 2mn30 – Vostfr)
Le soutien de Martine Scorsese (Editorial du Los Angeles Times du 21 janvier 2022 – En anglais)
Philippe Descottes 😉

Un commentaire

  1. Très belle chronique sur ce film à voir en salle en effet. Del Toro réussit à transcender en couleur le roman de Gresham, à lui octroyer une profondeur nouvelle après la version de Goulding déjà très réussie.

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