Cinéma / DUNE de Denis Villeneuve

Après Premier Contact et Blade Runner 2049, Denis Villeneuve s’attaque de nouveau à la science-fiction avec Dune, d’après le roman de Frank Herbert, un classique de la littérature de science-fiction réputé inadaptable. Et pourtant…

CiaoViva - Dune - Tournage - Warner Bro
Dune – Denis Villeneuve et Javier Bardem – Tournage – Crédit photo : Warner Bros

Quels sont les points communs entre Tenet de Christopher Nolan et Dune de Denis Villeneuve ? Les deux films sont distribués par Warner Bros. Les deux films ont vu leur sortie perturbée par la pandémie. Les deux films sont des « blockbusters d’auteur » signés de réalisateurs qui ont pu garder une certaine liberté par rapport aux studios avec lesquels ils travaillent et qui demeurent fidèles à une certaine conception du cinéma (voir plus bas). Les deux films, de science-fiction, sont  «  l’un des événements cinématographiques de l’année » (2020 pour Tenet, 2021 pour Dune).
Voir Denis Villeneuve à la réalisation d’un long métrage de science-fiction n’est pas une surprise puisqu’il a déjà abordé le genre avec succès, en 2016 avec
Premier Contact, puis, un an plus tard, avec Blade Runner 2049. Quant à adapter Dune (en fait, la première moitié du roman de Frank Herbert), l’exercice pouvait se révéler très périlleux, compte tenu des tentatives précédentes et d’un résultat « final » en inadéquation avec l’attente suscitée. Le cinéaste Québécois passe l’obstacle sans encombre. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le livre ou vu la version de David Lynch pour s’aventurer dans l’espace et dans le temps en 10191. Les fans de ce classique de la littérature de science-fiction devraient également y trouver leur compte. Même si le réalisateur a pris quelques libertés par rapport au roman (Le docteur Liet-Kynes est joué par l’actrice Sharon Duncan-Brewster. Dans le film de Lynch c’était Max von Sydow), il en a gardé l’esprit. Peter Jackson en avait fait de même avec Le Seigneur des Anneaux.

CiaoViva - Dune - Oscar Isaac - Warner Bros
Dune – Josh Brolin & Oscar Isaac – Crédit photo : Warner Bros.

Dans une galaxie lointaine, l’Empereur a confié aux Atréides l’exploitation d’Arrakis, une planète inhospitalière aux sables brûlants également surnommée « Dune », afin de récolter l’Epice, une substance très précieuse mais rarissime, qui permet entre autre les voyages interstellaires. Une décision qui provoque la colère des Harkonnen, une autre dynastie, en charge jusqu’alors d’exploiter cette ressource. Spoliés, les Fremen, peuple nomade de la planète, ont toujours subi la tyrannie et attendent le sauveur…

Dans un premier temps, Denis Villeneuve met en place les éléments de l’intrigue, présente le contexte et explique notamment les rivalités entre dynasties. Puis, il se focalise sur la relation fils/mère (peu fréquente dans le cinéma de SF), Paul Atréides (Timothée Chalamet, très crédible pour un 1er rôle dans un blockbuster) et Dame Jessica (Rebecca Ferguson, actrice suédoise découverte au cinéma dans Mission Impossible : Rogue Nation, et excellente en « femme fatale » dans le récent thriller futuriste Reminiscence). On se dit que certains personnages auraient pu être davantage développés, comme le Duc Leto Atréides (Oscar Isaac) ou l’inquiétante Révérende Mère du Bene Gesserit (Charlotte Rampling dans un rôle proche de celui qu’elle tient dans Benedetta) voire même le terrifiant Baron Vladimir Harkonnen (Stellan Skarsgård méconnaissable mais ressemblant étrangement au Colonel Kurtz d’Apocalypse Now, le pouvoir de lévitation en plus), cependant, outre la probable nécessité de rallonger la durée du film, c’était aussi prendre le risque de complexifier l’histoire.
Dans
Dune, space opera et drame shakespearien, il y a des batailles titanesques opposant des milliers de guerriers, des vaisseaux spatiaux et des machines volantes monolithiques, des forteresses et des blockhaus monumentaux, mais les effets spéciaux ne prennent pas le dessus sur le récit comme dans beaucoup de productions hollywoodiennes avec super-héros. Dans sa conception, le réalisateur et son directeur de la photographie (Greig Fraser qui remplace Roger Deakins) optent pour des extérieurs lumineux et des intérieurs (parfois très) sombres. La bande originale signée Hans Zimmer (collaborateur de… Christopher Nolan), associant envolées lyriques et musiques tribales, est à la fois envoûtante et obsédante. Denis Villeneuve offre du grand spectacle, particulièrement soigné sur les plans esthétique et visuel, tout en insérant des parenthèses intimistes. Le film va bien au delà du « divertissement à l’américaine » compte tenu des sujets qu’il aborde. A travers les Fremen et « Dune », l’idée de « peuples trahis, colonisés, qui tentent de recouvrer leur liberté » évoque aussi Lawrence d’Arabie, l’un des films fétiches du cinéaste et de l’écrivain. Dune a d’ailleurs été tourné en partie dans le désert de Wadi Rum en Jordanie, comme le long métrage de David Lean. Mais il traite également d’autres thématiques contemporaines, comme la place des femmes dans la société, l’exploitation des ressources naturelles, le réchauffement climatique, l’impérialisme, le fanatisme religieux.

CiaoViva - Dune - Rebecca Ferguson - Warner Bros
Dune – Rebecca Ferguson – Crédit photo : Warner Bros.

Seule ombre au tableau, la fin de cette 1ère partie, frustrante pour le spectateur. Pour la suite, dans le « monde d’après » comme dans le « monde d’avant », c’est toujours une question de gros sous. Si Dune « cartonne » au « box-office » alors Denis Villeneuve pourra compter sur une (très grosse) poignée de dollars pour tourner le 2e volet. Croisons les doigts.
En attendant,
Dune est à voir au cinéma, devant un grand écran de préférence, comme le souhaite Denis Villeneuve lequel s’est opposé (à l’unisson avec Christopher Nolan *), dans Variety en décembre 2020, puis récemment, dans Total Film, à la décision de Warner bros (**) de le sortir en même temps au cinéma et sur sa chaîne HBO Max : « regarder Dune sur une télévision (…) c’est comme conduire un hors-bord dans sa baignoire »…
(*)Le 14 septembre, The Hollywood Reporter a annoncé que Christopher Nolan quittait Warner pour s’engager avec Universal.
(**) Depuis 2016 Warner Bros est la propriété de AT&T, un géant des télécoms…

CiaoViva - Dune - Warner Bros
Dune – T.Chalamet & R.Ferguson – Crédit photo : Warner Bros.

Dune et « sa malédiction »…
Dune a été publié en plusieurs étapes dans le magazine de science-fiction Analog. Lors de sa parution en roman (le 1er de Frank Herbert, alors journaliste) en 1965, il remporte les prix Nebula et Hugo, les plus prestigieux de la littérature de science-fiction.
En 1971, le producteur de
La Planète des singes, Arthur P.Jacobs prend une option sur les droits d’adaptation. Il contacte David Lean, le réalisateur de Lawrence d’Arabie, mais l’affaire de ne se fait pas. Jacobs meurt en 1973 et les droits expirent peu après.
Ils sont rachetés 10 millions de $ par deux jeunes producteurs français Michel Seydoux et et Jean-Paul Gibon qui ont l’intention de confier la réalisation du film à
Alejandro Jodorowski, auréolé du succès de El Topo et de La Montagne sacrée, un western et une fable surréalistes. Le réalisateur chilien conçoit un projet démentiel. Au casting, il voit Mick Jagger, Orson Welles, David Carradine, Amanda Lear, mais aussi Salvador Dali (lequel aurait réclamé 100.000 dollars/heure !?). Pour la musique, Pink Floyd et Magma. Aux effets spéciaux, Douglas Trumbull (2001). Pour l’univers visuel, il fait appel à H.R. Giger et à Jean Giraud alias Mœbius. Giraud va dessiner un storyboard de 400 pages qui va circuler un certain temps à Hollywood. Mais aucun studio américain ne veut prendre de risque. Deux années de travail pour rien et 2,5 millions de $ dépensés. Curieusement, à cette même période George Lucas prépare Star Wars (1977) et Ridley Scott Alien le huitième passager (1979) sur lequel il fait travailler Mœbius et Giger…
Jodorowsky’Dune de Frank Pavich (2013/2016) est un making of des plus intéressants sur ce film qui n’a jamais vu le jour.
Dino De Laurentiis (
Barbarella, Flash Gordon) rachète alors les droits et prend contact avec Ridley Scott. Le cinéaste accepte mais se retire suite au décès de son frère aîné. Sur les recommandation de sa fille, qui a beaucoup aimé Elephant Man, le producteur engage David Lynch. Dune sera son 3e film après Eraserhead et Elephant man. En partie tourné au Mexique, le film marque les débuts au grand écran de Kyle MacLachlan qui interprète Paul Atréides. En désaccord avec la version du réalisateur, le final cut revient à la production qui procède à des coupes. Malgré le soutien de Frank Herbert (« De toute l’histoire du cinéma, je suis sûr que c’est l’un des rares films qui suive le roman si fidèlement que les gens vont sortir de la salle encherchant ce qui a bien pu être oublié »), Dune est un échec commercial et critique.
En 2007, Paramount pictures se lance dans l’aventure à son tour. Quatre ans plus tard après avoir songé à
Peter Berg (Battleship), puis à Pierr Morel (Taken), le studio renonce, faute d’avoir trouvé un accord pour le renouvellement du contrat avec le détenteur des droits du roman de Frank Herbert, avec le producteur R. Rubinstein, qui avait financé deux miniséries Dune en 2000 et Les enfants de Dune en 2003.

Dune de Denis Villeneuve (Etats-Unis – Science-fiction – 2021 – 2h35 – Date de sortie : 15 septembre 2021). Avec Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac, Josh Brolin, Zendaya, Stellan Skarsgård, Jason, Momoa, Dave Bautista, Sharon Duncan-Brewster, Charlotte Rampling.

A lire
Dune de Frank Herbert – Tome 1 – Robert Laffont -2020 – 720 pages
Tout sur Dune de Lloyd Chéry – L’Atalante – 2021 – 304 pages.

Voir également :

Dune, la bande annonce (Warner Bros – Vostf – 3mn40)
Denis Villeneuve, le marchand de sable est passé (28 Minutes – ARTE – 13 septembre 2021 – 9mn18)
Entretien avec Denis Villeneuve et Rebecca Ferguson (Toronto IFF – 13 septembre 2021 – Vosta – 32mn41)
Denis Villeneuve Masterclass (Konbini – 15 septembre 2021 – 19mn44)
Jodorowsky’Dune de Frank Pavich (Bande annonce – Documentaire – 2013/2016 – 1mn54)
Dune de David Lynch (Bande annonce – 1984 – VF – 3mn10).
Philippe Descottes

2 commentaires

  1. 100 % d’accord. Espérons que les spectateurs affluent pour que nous puissions voir la suite.
    Bien vu cet appendice qui revient sur les différents projets précédents. Petite remarque au passage : Dali ne demandait pas cent mille dollars de l’heure, mais bien cent mille dollars la minute d’apparition à l’écran ! et exigeait d’apparaître à l’écran sur la cuvette des toilettes avec des accoudoirs en forme de dauphins. De quoi ravir Jodo, j’en suis sûr.

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