Cinéma / DRIVE MY CAR de Ryusuke Hamaguchi

2021 aura été une année faste pour le cinéaste japonais Ryusuke Hamaguchi. Après avoir obtenu l’Ours d’argent au Festival de Berlin, pour Contes du hasard et autre fantaisies, le jury du Festival de Cannes lui a décerné en juillet dernier le Prix du scénario pour Drive my car. L’une des très bonnes surprises de la 74e édition.

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Drive my car -Yusuke – Crédit photo : Diaphana

Malgré une carrière démarrée en 2003 et la réalisation de plusieurs longs métrages de fiction ou documentaires, le cinéaste japonais Ryusuke Hamaguchi, qui a eu pour professeurs Takeshi Kitano et Kiyoshi Kurosawa (devenu son mentor), n’a été réellement révélé en France qu’en 2018, l’année où ont été découverts son film fleuve Senses (5h17. Présenté à Locarno et au Festival des 3 Continents de Nantes en 2015, il a été distribué dans les salles françaises en 3 parties), le portrait de quatre amies de Kobe approchant de la quarantaine, puis Asako I& II sélectionné à Cannes, une variante de Jules et Jim ou de Vertigo.
En compétition dans la Sélection officielle du 74e Festival de Cannes, Drive my car était, de l’avis des critiques (en majorité la presse internationale) et des festivaliers, un sérieux prétendant au palmarès voire même à la Palme d’or. Si le je jury ne lui a pas décerné la Palme, il l’a récompensé malgré tout par le Prix du scénario. Lors de l’édition cannoise, le film a également reçu le Prix de l’AFCAE (Art et essai), celui de la FIPRESCI (Critique internationale) et du Jury œcuménique. 2021 aura été une année à marquer d’une pierre blanche pour Ryusuke Hamaguchi puisque, quelques mois plus tôt, il avait remporté l’Ours d’argent Grand prix du jury de la Berlinale pour Wheel of Fortune and Fantasy.
Drive my car est l’une de nouvelles du recueil Des hommes sans femmes de Haruki Murakami. Ryusuke Hamaguchi en a utilisé deux autres, Shéhérazade et Kino. Yusuke Kafuku (Hidetoshi Nishijima vu dans Creepy), acteur et metteur en scène de théâtre, et sa femme, Oto, scénariste pour la télévision, forment un couple uni, soudé par une épreuve qui les a marqués à tout jamais. Il est amené à se déplacer.. Il manque son avion et rentre chez lui à l’improviste. Il surprend son épouse au lit avec son amant, un jeune comédien. Il n’a pas été vu et garde le silence sur cet adultère… 45 minutes se sont écoulées avant que le générique n’apparaisse.

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Drive my car – Oto et Yusuke – Crédit photo : Diaphana

A partir de ce prologue, d’autres histoires vont se développer, deux ans plus tard. Certaines sont importantes pour les deux voies empruntées par le film, d’autres non. Yusuke se rend à Hiroshima à l’occasion d’une invitation à un festival de théâtre où il doit monter Oncle Vania de Tchekhov avec des comédiens d’Asie qui diront leur texte dans leur propre langue, y compris la langue des signes. Il quitte Tokyo au volant de sa Saab 900 rouge. Mais sur place, pour une question d’assurance, on lui demande de renoncer à conduire et un chauffeur lui est affecté pour effectuer les trajets entre le théâtre et son hôtel. Le metteur en scène est réticent à cette idée, d’autant plus qu’il avait l’habitude d’écouter la cassette et d’entendre la voix d’Oto qui lui donnait la réplique pour la pièce. Néanmoins, il est obligé d’accepter. Dès lors, avant l’épilogue (inattendu), la majeure partie du film se passe dans deux lieux, l’un collectif, la salle où se déroulent les auditions (au cours desquelles Yusuke reconnaît l’amant de sa femme !) et les répétitions, et l’autre privé, la voiture conduite par Misaki (Tôko Miura), une jeune femme d’origine modeste, réservée voire mutique. La (bonne) conductrice et son passager n’ont pas le même âge, ne sont pas issus du même milieu et ne semblent pas avoir de points communs. Pourtant, comme chez Abbas Kiarostami, notamment dans Ten ou Like someone in love (cet avant-dernier film du cinéaste iranien a d’ailleurs été tourné au Japon avec des acteurs nippons), l’intimité de l’habitacle du véhicule est propice à la conversation et aux confidences. Au voyage géographique s’ajoute un voyage mental. Au gré des aller-retour un relation particulière s’instaure entre eux. Elle et lui souffrent d’un traumatisme. Par leurs échanges, ils apprennent à connaître l’autre et à Se connaître. C’est la première des raisons qui ont poussé Ryusuke Hamaguchi à adapter la nouvelle de Haruki Murakami « (…) elle met en scène deux personnages intrigants, Kafuku et Misaki.(…) leurs interactions se déroulent dans une voiture. Ces descriptions ont ravivé mes propres souvenirs de conversations intimes qui ne peuvent naître que dans cet espace fermé et mobile. Puisque c’est un espace en mouvement, c’est en quelque sorte nulle part, et il y a des moments où cet endroit nous aide à découvrir des aspects de nous-mêmes que nous n’avons jamais montrés à personne, ou des pensées que nous ne pouvions pas mettre en mots auparavant. »

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Drive my car – Yusuke et Misaki – Crédit photo : Diaphana

Comme dans ses précédents films (ceux qui ont été montrés en France), le temps se dilate et Ryusuke Hamaguchi se montre fin observateur des relations humaines et des rapports amoureux, comme l’a été Eric Rohmer, l’un de ses maîtres. Les drames vécus par ses personnages auraient pu mener le film vers le mélodrame. Au lieu de cela, le cinéaste a préféré la retenue, la pudeur.
Drive my car se voit également comme une réflexion sur le métier d’artiste et les liens entre le processus de création et la vie personnelle… un autre aspect de la nouvelle qui a intéressé le réalisateur : »(…) l’un des thèmes (…) est l’art dramatique. Jouer, c’est avoir de multiples identités, ce qui est pour ainsi dire une forme de folie socialement acceptée. En faire son métier est évidemment éprouvant, et provoque même parfois des crises personnelles sérieuses. Mais je connais des gens qui n’ont pas d’autre choix que de le faire. Et ces personnes qui jouent pour gagner leur vie sont en fait guéries par cette folie, ce qui leur permet de continuer à vivre. Considérer le métier d’acteur comme une «façon de survivre», est quelque chose qui m’intéresse depuis longtemps ».
U
ne autre nouvelle de Haruki Murakami a été adaptée par Lee Chang-Dong pour Burning (2018).

Drive my car (Doraibu mai kâ) de Ryusuke Hamaguchi (Drame – Japon – 2021 – 2h59 – Date de sortie : 18 août 2021). Avec Hidetoshi Nishijima, Tôko Miura, Masaki Okada,Reika Kirishima, Sonia Yuan.

A voir également :

La bande annonce du film (Diaphana – Vostf – 1mn54)
Entretien avec Ryusuke Hamaguchi (Télérama – Janvier 2019, pour la sortie d’Asako I&II)
Entretien avec Ryusuke Hamaguhi (Première – Juillet 2021)
La conférence de presse du film (Festival de Cannes – Juillet 2021 – 43mn)

Philippe Descottes

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