Cinéma / IBRAHIM de Samir Guesmi

Comédien depuis le début des années 1990, Samir Guesmi avait réalisé en 2007, un « court » métrage, C’est dimanche !, une histoire de filiation père/fils. Il reprend et développe ce thème dans son premier long métrage derrière la caméra, Ibrahim, qu’il interprète également aux côtés d’Abdel Bendaher, totalement débutant et révélation du film.

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Samir Guesmi – Ibrahim – © Anne-Françoise Brillot / Le Pacte

Ibrahim a été distingué plusieurs fois l’année dernière avec quatre Valois au Festival du film francophone d’Angoulême (Meilleurs film, réalisation, scénario, musique) et le label « Cannes 2020 », auquel est venu s’ajouter le Grand Prix du Jury au festival Premiers Plans d’Angers (2021). Il marque les débuts à la réalisation (premier long métrage) de Samir Guesmi (53 ans). Le comédien (30 ans de carrière. Il a tourné, entre autres, avec Noémie Lvovsky, Claude Miller, Julie Bertuccelli, Arnaud Desplechin, Bruno Podalydès et Solveig Anspach à qui le film est dédié), est également l’un des protagonistes. S’il partage l’affiche avec le jeune Abdel Bendaher, totalement débutant et révélation du film, il ne lui fait pas de l’ombre pour autant.

Ibrahim (Abdel Bendaher) habite dans une HLM du XIIIe arrondissement de Paris. Lycéen, il prépare sans grand enthousiasme un CAP. Sa passion est le football, mais son niveau ne lui permet pas d’envisager une carrière pro. Ahmed (Samir Guesmi), son père, l’élève seul. Celui-ci travaille comme écailler dans une brasserie des beaux quartiers. Il a pour ambition de servir en salle. Cependant, il a un problème de dentition. Il a économisé pour payer une prothèse et les frais médicaux. Adolescent timide, Ibrahim se laisse entraîner dans un mauvais coup par son copain Achille (Rabah Naït Oufella). Afin de lui éviter des ennuis Ahmed va payer la note et, du même coup, renoncer à son projet qui lui aurait (peut-être) permis de « joindre les deux bouts »…

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Abdel Bendaher – Ibrahim – © Anne-Françoise Brillot / Le Pacte

Si le film n’est pas autobiographique, l’auteur-réalisateur-interprète qui, lui aussi, a passé son enfance dans le 13e arrondissement, le dédie malgré tout à son père, ouvrier spécialisé (« O.S. » ») sur les chantiers. « J’ai eu envie avec Ibrahim de raconter la difficulté de communiquer et l’incapacité à mettre des mots sur des émotions entre un père et son fils – souligne Samir Guesmi. Je voulais raconter à quel point un père et un fils peuvent être à la fois très liés, mais aussi étrangers l’un à l’autre. » En 2007, il a réalisé C’est dimanche ! , « un court » dans lequel un gamin de treize ans est renvoyé du collège et laisse croire à son père qu »il a décroché un diplôme. Le fils s’appelait Ibrahim et le père Ahmed… C’était déjà une histoire de filiation dont le prolongement et le développement se sont prolongés avec Ibrahim. Cruauté du destin,Djemel Barek, le père dans C’est dimanche !, y joue l’un de ses derniers rôles avant de s’éteindre le 30 juillet 2020, emporté par la maladie.
Dans les premières minutes du film, en même temps que les relations conflictuelles et douloureuses entre le père et le fils sont exposées, le spectateur se rend compte d’une absence (pesante), celle d’une femme, la compagne d’Ahmed et mère d’Ibrahim. Un vide, dont ils souffrent tous les deux. L’explication (comme les réponses à d’autres questions) interviendra bien plus tard. Ahmed ne sait plus comment élever un fils qui est en train de devenir adulte. S’il se montre autoritaire, c’est parce qu’il souhaite pour lui une autre vie que la sienne. Quand son garçon fugue, il s’inquiète de ne pas le voir rentrer. Ibrahim craint son père, mais il l’aime. Conscient de sa culpabilité, il veut tout faire pour réparer sa faute, quitte à s’enfoncer encore un peu plus. Néanmoins, l’un et l’autre sont enfermés dans leur mal-être et sont incapables de se dire l’essentiel, «
de mettre des mots sur des émotions. »

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Abdel Bendaher, Luàna Bajrami – Ibrahim – © Anne-Françoise Brillot

Pour raconter son histoire, Samir Guesmi réalisateur a choisi une forme épurée dans laquelle les regards et les silences se sont substitués aux dialogues. Par ailleurs, des détails visuels évitent des scènes explicatives et des commentaires superflus. Ainsi, un tatouage indique le lourd passé d’Ahmed, un cendrier rempli de mégots évoque une nuit sans sommeil, tandis qu’un papier froissé dans une poubelle marque le renoncement d’Ahmed à son projet.
Avec
Ibrahim, Samir Guesmi dresse à la fois le portrait émouvant d’un duo père-fils et raconte, simplement, une fable sociale : « Tous mes personnages sont confrontés crûment à la dureté de la vie. Ils sont à l’endroit le plus rude : ils connaissent le manque et cela les rend dignes et humains. Mon travail consistait à les éclairer et à raconter leur histoire. D’autant qu’il me semble que le cinéma a moins montré le prolétariat que la classe aisée. C’est une des raisons qui me fait aimer, entre autres, le cinéma italien d’après-guerre et celui de Chaplin. » (propos extraits du dossier de presse).

Ibrahim de Samir Guesmi (Drame – France – 2020 – Date de sortie : 23 juin 2021 – 1h20). Avec Abdel Bendaher, Samir Guesmi, Rabah Naït Oufella, Luana Bajrami, Philippe Rebbot. Marilyne Canto.
Voir également :
– la
bande annonce du film (Le Pacte – 1mn47)
Entretien avec Samir Guesmi (L’Invité – TV5 Monde – Juin 2021 – 13mn)
Samir Guesmi (Moteur demandé – FFA 2020 – Août 2020 – 22mn)
Ibrahim – Souvenirs de tournage (Canal+ Cinéma – Juin 2021 – 4mn 37).

Philippe Descottes 

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