Disparition – Bertrand Tavernier, la passion Cinéma

Le cinéaste s’est éteint jeudi 25 mars à l’âge de 79 ans laissant derrière lui une immense œuvre cinématographique, mais aussi de nombreux écrits sur le Septième Art et les cinéastes qui l’ont servi.

Son regard aigu savait, par petites notations sur le jeu des comédiens, la mise en scène et les conditions de tournage, et nous entraîner au cœur de la création. C’est cette passion de tous les instants qui l’animait que l’on retrouve dans tous ses films et à laquelle les spectateurs des salles obscures ont étés sensibles dès son premier film, L’ horloger de Saint-Paul (1974) qui fut un gros succès. C’était l’émergence d’un cinéaste qui, tout au long de son œuvre a su ausculter le monde, la société et les injustices dont son indignation savait traduire admirablement les blessures humaines engendrées. Comme il le fit dans le bouleversant La Vie et rien d’autre (1989).

Bertrand Tavernier – Cannes 2016 – Photocall – Crédit photo Philippe Prost

Né à Lyon le 25 avril 1941 dans un contexte familial propice (son père René Tavernier, poète et écrivain engagé dans la Résistance, fonda la revue Confluences publiant notamment des textes de Max Jacob, Louis Aragon et Paul Eluard. Sa grand-mère était pianiste et traductrice). Dans les années 1950, lorsque sa famille s’installe à Paris, le jeune Bertrand, fragile, y soigne une tuberculose dans un sanatorium et découvre le cinéma via le ciné-club. Puis, remis de ses ennuis de santé, après le baccalauréat, il poursuit sans grande conviction des études de droit à la Sorbonne où le passionné de cinéma qu’il est devenu a l’envie de partager sa passion en fondant avec ses amis cinéphiles étudiants la revue L’Etrave. Devenu un habitué de la Cinémathèque de la rue d’Ulm, il fonde en 1961 un ciné-club « le Nickel-Odeon », dont la programmation est basée sur le cinéma de genre. Des écrits critiques à Radio Cinéma (qui deviendra Télérama), Positif, Cinéma, Jeune Cinéma, Présence du Cinéma, dans les années 1960 le conduisent, ensuite, à franchir le pas de l’apprentissage à la mise en scène, comme assistant de Jean-Pierre Melville en 1961 pour Leon Morin Prêtre. C’est ensuite l’expérience d’attaché de presse chez le producteur Georges de Beauregard (producteur de la Nouvelle Vague), puis en indépendant auprès de Stanley Kubrick, qui vont lui permettre de parfaire sa connaissance des arcanes du métier. Dès lors son destin est tracé : le cinéma sera sa passion exclusive, qu’il complétera en se muant en scénariste et producteur. Ce sont aussi des débuts avec le passage obligé (à l’époque) par le court métrage (Les Baisers et La chance et l’amour – 1964), puis, le saut vers la réalisation du long métrage qui aura lieu en 1971 avec L’Horloger de Saint Paul (Prix Louis-Delluc) où se dessineront les tendances de «  son » cinéma. Se démarquant de celles de la Nouvelle vague, il privilégie un cinéma de l’écriture où le texte et la mise en scène sont destinés à sublimer une certaine musicalité à laquelle participe la bande sonore qui les accompagne, à l’image du superbe Autour de minuit (1986 ) et les fulgurances Jazz de Lester Young. Mais il suffit , aussi, d’une seule chanson, comme dans Le Juge et l’assassin (1976 – Grand prix du Jury à la Berlinale) pour relancer la dramaturgie du récit. C’est cette dimension d’ouverture que le cinéma de Bertrand Tavernier a toujours privilégiée, et c’est celle-ci qui offre à son cinéma cette diversité de regard qui le classe parmi les très rares cinéastes qui en ont relevé le défi. Il a abordé tous les genres, faisant preuve de sa capacité à intégrer, même au cœur des films plus légers, la gravité. Il a construit une œuvre populaire dont le succès de ses films témoigne, y glissant au cœur ses propres ressentis, ses colères : sur les injustices, la misère sociale, la violence et les guerres, le racisme, la drogue, le sort des sans abris…             Affiches L’Horloger de Saint-Paul – Le Juge et l’Assassin – Crédit images DR

Autant d’œuvres magnifiques en témoignent. C’est le cas dès son premier film L’horloger de Saint-Paul, adaptation du roman de Georges Simenon. Un polar où le parallèle est saisissant entre les notations sur la réputation « bourgeoise » d’une ville que le cinéaste connaît bien et son regard sur celle-ci. Tandis que l’enquête policière restitue admirablement la relation père-fils dans un contexte où ce dernier est soupçonné de meurtre. La « figure » du père, dont le réalisateur avait pris ses distances pour construire son propre chemin, reviendra en interrogations nostalgiques et réflexions exploratrices des rapports humains et du temps qui passe dans Daddy Nostalgie (1990) et Un Dimanche à la campagne (1984 – César de la meilleure adaptation). Passé et présent se télescopent dans sa filmographie pour une réflexion enrichissante  : Que la fête commence (1975 – César de la meilleure réalisation et César du meilleur scénario original ou adaptation), fresque historique sur la régence au XVIIIe siècle où libertinage et abus de pouvoir vont de pair, qui renvoie l’écho de la satire, et dont, la monstruosité annonce, au XIXème siècle, celle des deux « monstres », protagonistes principaux du Juge et l’Assassin (1977 – César du meilleur scénario original ou adaptation).Monstruosité que prolonge celle de la troupe tirant sur les grévistes ! On la retrouve encore dans le récit de La Passion Béatrice (1987), chez le héros, François, fait prisonnier par les Anglais puis libéré après rançon, qui porte inexorablement le poids des atrocités à la fois commises et subies. Une réflexion qui se poursuit avec Dans la brume électrique (2009), adapté du roman de James Lee Burke, où, dans la Louisiane du présent resurgissentt le spectre et les violences du passé : les morts Confédérés, la Guerre de Sécession. Un polar aux accents obsessionnels. Dans Coup de Torchon (1981 – Prix du Syndicat de la critique), ce sont les séquelles du colonialisme français qui y sont fustigées avec la satire caustique d’une petite ville coloniale où lâcheté, racisme et veulerie font bon ménage au cœur d’un jeu diabolique et assassin. Avec La guerre sans nom (1992), coréalisé avec Patrick Rotman, c’est la plaie restée ouverte (aujourd’hui encore) de la guerre d’Algérie qui est évoquée dans ce magnifique documentaire où les témoignages et récits d’exactions (tortures) sont bouleversants. Film-document trop peu diffusé et qui mériterait d’être porté à la connaissance du plus grand nombre.Thierry Lhermitte et Julie Gayet – Quai d’ Orsay – Crédit photo : DR

C’est dans la même continuité que Bertrand Tavernier tient aussi à évoquer d’autres périodes d’une histoire confinée dans l’oubli, comme il le fait avec La vie et rien d’autre (1989). Situé après la Première Guerre mondiale, où, dans la foulée de la quête féminine des maris, Poilus disparus, le récit fait un poignant constat sur une guerre dont sont amplifiés les séquelles (les morts) et le désordre des sentiments. Capitaine Conan (1996 – César de la meilleure réalisation), en prolonge la réflexion. Officier de l’armée d’Orient, Conan n’est pas démobilisé à l’armistice de 1918, puisque son unité doit faire face aux bolcheviks de Russie. L’armée reste en état de guerre. Passionnante immersion dans un monde dont les rivalités, pillages, meurtres et désertions, sont le quotidien.
Le passé et le présent qui se télescopent toujours dans ses histoires contemporaines. Dans Ca commence aujourd’hui (1999- Prix FIPRESCI et de Jury œcuménique à la Berlinale) il dresse le constat d’un certain état de misère sociale, complété par celui d’une éducation délaissée établi par le directeur d’une école du Nord de la France dans son vécu quotidien et qui pointe le «  double abandon ». Celui qu’avait anticipé dans Une semaine de vacances (1980), l’enseignante lyonnaise s’interrogeant sur la poursuite de sa carrière. Malgré les difficultés à produire ses films (cela en dépit de sa notoriété), Bertrand Tavernier n’a de cesse d’épingler les dérives de toutes sortes : le pouvoir de propriétaires (Des enfants gâtés – 1987), les injustices et les travers des nos sociétés modernes. A l’image de ce futur proche évoqué dans La mort en direct (1980) avec son voyeurisme télévisuel dont on mesure aujourd’hui les dégâts. La violence est le thème de l’un de ses films les plus sombres L’Appât (Ours d’or au Festival de Berlin 1995) où un jeu de fascination et de mort hante trois jeunes à la dérive. Dans L.627 (1992) il se démarque du policier classique pour privilégier une approche réaliste et plonger au cœur du quotidien de la brigade de stupéfiants à Paris en soulignant son manque de moyens par rapport aux objectifs fixés. Histoires de vies brisées : les «  double peines » de Lyon (2001 – Coréalisé avec son fils Nils Tavernier) est un document passionnant sur le sujet. Holy Lola (2004- Prix du Public au Festival de San Sebastien) évoque avec justesse le drame des couples ne pouvant avoir d’enfants et qui se tournent vers l’adoption à l’étranger. Quai d’Orsay ( 2013 – Prix du Meilleur second rôle pour Niels Arestrup) adapté de la bande dessinée de Christophe Blain et Abel Lanzac, est un petit bijou mettant en scène avec une verve ironique et une dynamique pétillante les avatars d’un Ministre des affaires étrangères, de son Directeur de cabinet et de ses autres conseillers …

Bertrand Tavernier et Marie Gillain – crédit photo : Philippe Prost

Par ailleurs, comment ne pas évoquer l’importance acordée au travail collectif, avec les scénaristes (son ex-épouse Colo Tavernier, Jean Aurenche et Pierre Bost), les compositeurs (Philippe Sarde notamment), les techniciens (les intermittents) d’une profession qu’il a toujours défendue, auxquels s’ajoutent bien entendu les comédiens (parmi lesquels Philippe Noiret, Jacques Gamblin, Philippe Torreton, Michel Galabru, Sabine Azema, Christine Pascal, Isabelle Huppert).
Président de l’Institut Lumière, dont l’activité est la conservation et la diffusion du patrimoine cinématographique, Bertrand Tavernier est aussi l’historien du cinéma dont il a été et reste, l’un des plus grands « passeurs »  et éducateurs des cinéphiles de tous les pays. Son dernier film  Voyage à travers le cinéma français (2016), réalisé pour le cinéma et la télévision (France 5), en témoigne. Un documentaire fleuve qui vient compléter ses écrits : Cinquante ans de cinéma américain (coécrit avec Jean-Pierre Coursodon -Nathan puis Omnibus – 1991 et 1995), Amis Américains : entretiens avec les grands auteurs d’Hollywood (Institut Lumière /Actes Sud – 1993, 2008 et 2019). Le cinéma dans le sang, entretiens avec Noël Simsolo (Collection essais et entretiens – 2011).

On ajoutera que Bertrand Tavernier n’a cessé, lors de ses nombreuses interventions tous azimuts, dans les festivals, la presse écrite, la radio, la télévision ou encore via son blog, d’entretenir et de partager avec le public cette passion cinéma qui l’animait, comme il le fit pour les Rencontres Culture et Cinéma de Vence (début des années 2000), où il était venu présenter deux films de Jean Devaivre, dont La dame d’onze heures, qui était un des cinéastes dont il admirait l’œuvre. Jean Devaivre auquel il a consacré un film Laisser-passer (2002). Au sortir de cette séance, je l’avais sollicité pour un entretien qui m’a marqué à jamais. Je me souviens de sa disponibilité, de sa gentillesse et du long dialogue qui s’est instauré qui fut d’une richesse exceptionnelle de détails sur ses films, son travail et les cinéastes qu’il aimait. Un émerveillement !
Merci Monsieur Tavernier, vous resterez pour toujours gravé dans la mémoire et le cœur des cinéphiles du monde entier. R.I.P.

(Etienne Ballérini avec Philippe Descottes)

Voir également :
Bertrand Tavernier le passeur cinéphile (17 interventions de Bertrand Tavernier – Arte – 2021)
Bertrand Tavernier, éloge du cinéma de patrimoine (France Culture – 2018 – 3mn53)
Bertrand Tavernier – Spécial Cinéma (Les Archives de la RTS – 1979 – 21mn15)
Parlons Cinéma : Bertrand Tavernier (TFO – 35mn48)
Voyage à travers le cinéma français – Entretien avec Bertrand Tavernier (Cinémathèque Suisse – 2017 – 30mn)
La guerre sans nom – Bertrand Tavernier (Ina Culture – 1992 – 4mn55)
L’Horloger de Saint-Paul – Bande annonce d’origine (3mn11)
Le Juge et l’Assassin – Bande annonce (2mn09)
Que la fête commence – Bande annonce (3mn09)
La Passion Béatrice – Bande annonce (2mn)
La vie et rien d’autre – Bande annonce d’origine (1mn02)
Capitaine Conan – Bande annonce
La Princesse de Montpensier – Bande annonce (1mn33)
Quai d’Orsay – Bande annonce (1mn 45)
Voyage à travers le cinéma français – Bande annonce (1mn22).

2 commentaires

  1. […] La Passion Cinéma… celle de Bertrand Tavernier qui s’est éteint jeudi 25 mars à 79 ans. Afin de lui rendre hommage plusieurs chaînes ont modifié leur programme (voir ci-dessous).Du Cinéma malgré tout… avec une nouvelle sélection hebdomadaire de films voire des soirées thématiques, avec des longs métrages que nous avons aimés lors de leur sortie dans les salles, mais aussi des Classiques à revoir (ou à découvrir) et parfois des raretés ou des inédits. […]

  2. Pour le définir, je citerais son chef op’ Pierre-William Glenn, lui même cité par Jean-Dominique Nuitten dans l’ouvrage qu’il consacre aux films de Tavernier : »pour lui, le cinéma c’est l’aventure de quelqu’un qui aime la vie, qui aime la chair et, en ce ce sens, ne sera jamais un intellectuel desséché. » voilà qui le définissait bien je trouve.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s