Je me souviens… de Claude Brasseur

Claude Brasseur s’est éteint à 84 ans.

Nous irons tous au paradisVictor Lanoux puis Jean Rochefort en avaient pris le chemin en 2017. Guy Bedos les avait rejoints le 28 mai de cette année. Claude Brasseur était le dernier de cette belle équipe de copains imaginée par Jean-Loup Dabadie qui lui aussi avait pris les devants le 24 mai dernier…
« Claude Brasseur est décédé ce jour dans la paix et la sérénité entouré des siens (…) » a annoncé ce mardi 22 décembre Elisabeth Tanner, son agent.

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Claude Brasseur à la télévision (Sganarelle et Vidocq) – Crédit photo INA

Je me souviens que Claude Brasseur a publié ses souvenirs en 2014. Merci ! avait pour sous-titre « Brasseur Père et Fils, Maison fondée en 1820 » . Claude Espinasse (son vrai nom) est en effet issu d’une longue lignée de comédiens. Son arrière-grand-père Jules Drumont, alias Jules Brasseur, acteur comique, a été le fondateur du théâtre des Nouveautés en 1878. Fils de Pierre Brasseur et d’Odette Joyeux, comédiens également, Claude est lui même le père d’Alexandre, comédien lui aussi et avec lequel il est monté sur scène en 2007 dans Mon père avait raison, de Sacha Guitry.
Je me souviens que Claude Brasseur est né à Neuilly-Sur-Seine, le 15 juin 1936. Il n’a pas un an quand ses parents se séparent.
« Je n’ai aucun souvenir de ma vie avec eux et je dois dire que je m’en fous. » déclare-t-il. « (…) Je crois que l’on souffre de perdre ce que l’on a connu. Mais je n’ai jamais connu l’amour de mes parents, que ce soit l’amour maternel ou l’amour paternel. Ils ne se sont jamais beaucoup occupés de moi, ils avaient bien autre chose à faire… » Une fois chez l’un, une fois chez l’autre il a néanmoins grandi entouré de personnalités des Arts et des Lettres, comme Maria Casarès, Louis Jouvet, André Malraux, Jean-Paul Sartre ou Jean Vilar et son parrain, un ami de son père, n’est autre que l’écrivain Ernest Hemingway.
C’est pourtant grâce à son père qu’il entame une carrière de journaliste. A l’occasion d’un entretien avec Elvire Popesco, grande Dame du théâtre, celle-ci lui déclare : «
Tu ne peux pas rester journaliste avec un nom pareil. Il faut que tu sois acteur ! ». Il franchit le pas sans hésiter. Il débute au Théâtre de Paris en 1955 dans Judas, une pièce de Marcel Pagnol, et parallèlement entre au Conservatoire. Avec les « événements » d’Algérie il est appelé comme parachutiste. Une expérience douloureuse. A son retour, il enchaîne les petits rôles au cinéma. Pierre et Claude jouent ensemble dans Les Yeux sans visage, de Georges Franju (1960), et Lucky Jo, de Michel Deville (1964)
Mais c’est la télévision qui lui offre ses premiers grands rôles. Il est Rouletabille dans
Le Mystère de la Chambre Jaune, une adaptation du roman de Gaston Leroux réalisée par Jean Kerchbron (1965), puis Sganarelle le valet de Dom Juan, joué par Michel Piccoli, dans Dom Juan ou le Festin de Pierre de Marcel Bluwal (1965), qui fait entrer dans une autre dimension les œuvres du théâtre et de la littérature classiques. C’est à nouveau Marcel Bluwal qui fait appel à lui pour succéder à Bernard Noël dans le rôle de Vidocq, cet ancien bagnard devenu policier, dans la série télévisée Les Nouvelles Aventures de Vidocq (1971/1973).
Au cinéma, il a déjà tourné sous la direction de Jean Renoir, Denys de La Patellière, Constantin Costa-Gavras, Michel Deville, Jean-Luc Godard, Roger Vadim. A partir des années 1970, il va travailler avec, entre autres, François Truffaut, Georges Lautner, Gérard Pirès, Pierre Tchernia, André Téchiné, Jean-Louis Comolli, Francis Girod, Edouard Molinaro, Maurice Dugowson, Jean-Pierre Mocky, Yves Boisset…

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Un éléphant ça trompe énormément – Yves Robert – Crédit photo La Guéville/Gaumont

Il aura été, dentiste, vétérinaire, flic, justicier, avocat véreux, acteur dans la dèche, banquier, bandit, détective, pilote de ligne, prisonnier d’un stalag, écrivain, industriel… Il aura été aussi, Daniel, l’un des quatre mousquetaires de Un éléphant ça trompe énormément et Nous irons tous au Paradis d’Yves Robert, le père dépassé d’une ado, Vic, interprétée par une débutante : Sophie Marceau, dans La Boum et La Boum 2 de Claude Pinoteau).
Je me souviens que, malgré son impressionnante carrière cinématographique (plus de 100 films et deux César. Celui du second rôle en 1977 pour
Un éléphant ça trompe énormément. Celui du Meilleur acteur en 1980, qui consacre le succès de La Guerre des polices de Robin Davis).
Malgré les tournages, Claude Brasseur est resté fidèle au théâtre. Dans un entretien accordé à
Ouest-France en 2012, il déclarait d’ailleurs : « Le cinéma c’est rigolo mais, sans que ce soit péjoratif, ce n’est pas notre métier. C’est celui des techniciens. Si on joue bien et que c’est mal filmé, on est comme des cons ; à l’inverse, un bon montage peut transformer un mauvais acteur en génie… Au théâtre, il y a l’obligation de se concentrer en permanence. »
Sur les planches, il passera des classiques mis en scène par Roger Planchon au Théâtre de la Cité de ­Villeurbanne (fin des années 1960) au
Souper de Jean-Claude Brisville (1989/1991) et au Dîner de Cons de Francis Veber où il donnera la réplique à Jacques Villeret (1993). Devant le succès de la pièce, Edouard Molinaro adapta Le Souper au cinéma (1992). Claude Brasseur et Claude Rich retrouvèrent leur rôle, Fouché et Talleyrand.

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Camping – Franck Dubosc et Claude Brasseur – Crédit photo : Pathé Distribution

Il avait fait sienne cette « devise de famille » qu’il résumait ainsi en 2008 : « (…)  faire sérieusement les choses sans trop les prendre au sérieux. Dans mon métier, j’ai pris du plaisir, de l’amusement. Avec humilité, j’ai appris des ­choses. Et j’aimerais toujours baguenauder dans les trois disciplines : le cinéma, le théâtre et la télé».
Depuis, il a continué à « baguenauder dans les trois disciplines ». Ainsi, ces dernières années, on a pu le voir, sur la scène, dans les pièces
La Colère du Tigre (2015), de Philippe Madral, mise en scène Christophe Lidon, qui lui a valu une nomination au Molière du comédien dans un spectacle du théâtre privé, et L’Indigent philosophe (2017) de Marivaux, autre mise en scène de Christophe Lidon. Sur le petit écran, avec notamment l’un des rôles principaux dans les téléfilms Vieilles Canailles d’Arnaud Sélignac (2011) et Un autre monde de Gabriel Aghion (2013). Et, bien sûr, au cinéma. Outre Jacky Pix, personnage de beauf retraité, grand amateur de pastis abonné à l’emplacement 17 du camping des Flots Bleus, dans les trois Camping (2006, 2010 et 2016) de Fabien Onteniente, il a aussi été M. Henri,vieillard acariâtre et veuf de L’Etudiante et Monsieur Henri d’Ivan Calbérac (2015).
«Je ne réfléchis pas beaucoup pour choisir mes rôles : les plans de carrière, ça ne me regarde pas. A-t-il souligné. Ma carrière, je la vois quand je me retourne. Quand on vient me proposer un rôle, je considère qu’on m’invite à dîner. Si l’hôte et les invités me plaisent, j’y vais. Et je vais vous dire : si la bouffe est mauvaise, je m’en fous ! Les entrées qu’on va faire, je m’en fous aussi !»
Je me souviens enfin qu’il aurait pu embrasser une carrière sportive au lieu de devenir saltimbanque… Il a été sélectionné dans l’Equipe de France universitaire de football, il a été deux fois champion de France de bobsleigh (victime en 1963 d’un grave accident un avant les Jeux olympiques d’Innsbruck), il a remporté le Paris-Dakar en 1983 comme copilote de Jacky Ickx, et tapé dans le ballon avec l’équipe des Polymusclés

CiaoViva - Claude Brasseur - Jacky Ickx - Presse Sport
Claude Brasseur et Jacky Ickx – Crédit Photo L’Equipe/Presse Sports

Claude Brasseur a marqué six décennies de télévision, de cinéma et de théâtre français. Chaque génération retiendra son (ou ses) Brasseur.
Merci ! Monsieur Claude Brasseur. Reposez en paix.

Quelques réactions à chaud du monde du Théâtre (propos recueillis par Jacques Barbarin) :

Michel Bruzat (Directeur du théâtre de La Passerelle à Limoges) : « Sa présence, sa force. Il était dans la lignée de son père. Avec lui, c’est une époque qui disparaît, celle de Marielle, Denner…»
– Numa Sadoul (Metteur en scène de théâtre et d’opéra, écrivain, acteur et spécialiste bd): « Une voix, une présence et un sourire complice. Et puis, sa prestation dans le rôle de Sganarelle… »
Thierry Surace (Metteur en scène) : « Une dynastie de comédiens ces Brasseur…. Claude c’est une fragilité humaine, une virtuosité du phrasé, une presque pudeur émotionnelle. »
– François Voisin (Metteur en scène): « C’était un artiste généreux. Mais on ne peut pas être artiste sans être généreux. »
Muriel Mayette-Holtz (Directrice du Théâtre National de Nice) : « C‘était un enfant de la balle ! Donc il jouait avec la justesse et le sérieux des enfants. Sous son air souvent bougon il cachait une infinie tendresse et ce masque parfois fermé le protégeait un peu ! Il aimait les vrais gens et pas forcément ceux du métier ! Il pouvait noyer sa mélancolie dans l’alcool et c’était son métier qui le tenait… J’ai passé de merveilleux moments, inoubliables et musclés ! Un Grand Acteur. »

Voir également :

Sur le tournage de Vidocq avec Claude Brasseur (Ina – 1970 – 11mn)
Claude Brasseur – Spécial Cinéma (Archives de la RTS – 1986 – 43mn)
Hommage à Claude Brasseur (L’Invité – TV5 Monde – 11mn)
Claude Brasseur et Claude Rich – Le Souper (Archives de la RTS – 1991 – 13mn)
Le Souper (bande annonce – 2mn27)
Claude Brasseur du Dakar au Tour Auto (2006 – 2mn46)
Un éléphant ça trompe énormément (extrait – 2mn30)
L’Etudiante et Monsieur Henri (bande-annonce – StudioCanal – 2015 – 1mn37)
Claude Brasseur en 5 rôles au cinéma (Le Monde – 2020 – 4mn 13)

Philippe Descottes

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