Cinéma / CALAMITY, Une enfance de Martha Jane Cannary de Rémi Chayé

Au cœur de la conquête de l’Ouest et de la légende, le voyage initiatique de la petite Martha sous la férule autoritaire du chef de convoi de la communauté. Au long d’un parcours mouvementé et des rencontres, elle va construire sa destinée rebelle et légendaire de future femme libre et indépendante. Magnifique récit à la beauté visuelle envoûtante…

Martha / Calamity , s’élance déterminée à la conquête de sa liberté – Crédit Photo : Gebeka Films Distribution-

On est subjugués d’emblée par les images et leurs multiples tonalités des couleurs qui nous immergent au cœur du décor majestueux des plaines de l’ouest , ses canyons et ses montagnes rocheuses . Images auxquelles le choix du format cinémascope des westerns des années 1950 et suivantes qui en magnifieront les espaces, se retrouvent ici en référence esthétique symbolique, par laquelle Rémi Chayé et ses collaborateurs à l’écriture et à l’animation , nous immergent dans le décor. Afin d’y inscrire et nous faire témoins du ressenti et vécu des personnages, par les choix de tonalités des couleurs et de la lumière , et de la mise en  relief  graphique des aplats, nous offrant une approche émouvante du caractère de Martha facétieuse et intrépide petite fille, se débattant avec ses armes au cœur d’un communauté incarnée par Abraham  un chef très strict qui bride ses élans libertaires , très attaché aux conventions sur la place et le rôle homme / femmes. En cette année 1863, le convoi composé d’une quarantaine de familles qui va se mettre en route vers l’Oregon dans l’espoir d’y construire un avenir meilleur, traversant l’immensité des paysages des plaines du Wyoming , où il va être confronté aux multiples embûches d’un long parcours. Au cœur de celui-ci donc, Martha , la future «  Calamiy Jane » qui deviendra une légende de l’Ouest , dont Rémi Chayé a choisi d’en explorer l’enfance , en miroir de la légende : « qu’elle avait fait écrire en l’enjolivant sans trop d’égard pour la vérité  (…)et d’imaginer comment cet esprit libre s’est construit, a force d’aventures et de rencontres », dit-il. Le choix de la fiction cherchant à en déceler les  possibles ,des origines fondatrices de la légende  dans le parcours mal connu de l’ enfance de celle-ci . Adoptant la forme du conté initiatique et ce qu’il renvoie comme écho aux thématiques  et aux questionnements sur la condition féminine. A cet égard , la légende qui en a véhiculé «  l’image d’une femme libre s’habillant en homme …et ayant choisi de vivre comme un homme », qu’elle a mis en scène elle-même dans le spectacle de son show « Wild West Show » , ou , en s’engageant comme soldat éclaireur de l’armée lors des guerres indiennes. Un choix de vie , qui fait aussi écho, au débat d’aujourd’hui sur «  les genres » . De celui-ci Rémi Chayé a choisi d’en explorer, via le parcours initiatique de l’itinéraire de son héroïne Martha donné comme exemple, par lequel il a souhaité habiller dit-il , d’un rôle pédagogique son récit à l’intention des jeunes spectateurs : « Est-ce que je reste un garçon si je m’habille avec une robe rose ?.. Est-ce que Martha Jane peut mettre un pantalon , se couper les cheveux , vivre librement ?.C’est de ça dont on veut parler aux enfants . Simplement , avec une aventure , des situations marrantes et plein de facéties », explique-t-il . Et ça marche merveilleusement par la conduite d’un récit qui s’emploie astucieusement à en décrypter , via le décalage de l’humour les réflexions et réactions suscitées par le comportement de Martha et ce qu’elles révèlent. Le cinéaste en faisant à son tour la « légende » de son récit …offrant, par l’irrévérence enjouée et provocatrice de Martha, employant à son tour le jargon masculin des insultes, une formidable réponse à l’intolérance, dont elle est l’objet ! . Celle -ci, à l’image de l’itinéraire semé des multiples dangers qu’il va lui  falloir affronter pour arriver à destination , se mue en symbolique initiatique de l’enfance, et de son  itinéraire à l’apprentissage de la vie …

Sur le chemin , les dangers du parcours vers l’Ouest : la blessure du père – Crédit Photo : Gebeka Films Distribution-

A onze ans, c’est l’âge de notre Martha qui,  au cœur de la communauté va en vivre et affronter les étapes dans son chariot familial, en route pour l’Oregon dans ce décor mythique et sauvage en compagnie de son père, ses deux petits frères et sa sœur , sa mère étant décédée peu avant le départ. Aux commandes du convoi , Abraham le chef de la communauté pas commode , accompagné par son fils Ethan  petit voyou prétentieux  , ayant la charge des garçons vachers qui mènent le bétail accompagnant le convoi. Convoi  qui se met en route  à mesure qu’il progresse, va se retrouver  exposé aux incidents et dangers auxquels il va falloir faire face , venant d’une faune animale sauvage (serpents venimeux, ours , puma ..) , et du décor naturel . Après,  la plaine passée et son soleil brûlant ,il faut affronter par exemple ces pluies torrentielles et les rivières en crue . Ou encore , le froid et la neige des montagnes , et surtout les déclivités des pistes , rendant montées et descentes périlleuses  pour les hommes et le bétail. C’est lors d’un passage dangereux mal négocié, que le père de Martha se blesse sérieusement… et la conduite de chariot familial  confiée par Abraham le chef du convoi, à son fils Ethan . Les relations déjà tendues entre Martha et ce dernier, le deviendront encore un peu plus , lorsque Martha qui s’est durement entraînée aux tâches masculines , voudra revendiquer la succession paternelle à la conduite . Furieux Ethan aussi borné que son père sur la domination masculine multipliera les insultes méprisantes, envers Martha qui réagira vertement, défiant le jeune homme prétentieux se muant en « garçonne » farouche à qui il sera difficile de tenir tête !. Défiant tout ce beau monde de la communauté par sa coupe de cheveux mettant en colère le chef de convoi qui cherchera à se débarrasser d’elle … et l’accusera de vol , afin de l’exclure de la communauté . Qu’à cela ne tienne !, c’est une raison supplémentaire pour elle , de ne pas se soumettre et mettre à profit cette exclusion injuste, pour affirmer et revendiquer sa place de jeune fille insoumise aux règles édictées  ! Devenant combattante, cherchant à déjouer les accusations , et, au fil des rencontres s’y  forgeant sa propre quête identitaire et indépendante . En marge du parcours de son héroïne, Rémi Chayé,  en brosse un superbe portrait . A l’image de la belle scène faisant référence en flash-back, au souvenir de la mère défunte qui avant le départ vers l’Oregon évoquait le «  nid familial » qui les attend a u bout du voyage… et que complètent toute une série d’indices , références et situations sur le poids du conformisme de l’époque emprisonnant les femmes dans un ordre moral . Celui de la femme soumise et rêvée par les imposteurs qui en perpétuent et entretiennent le filon, d’un piège dans lequel elle refusera de se laisser enfermer!. Engrenage de soumission qu’illustre le personnage de la jeune esclave fugitive qu’elle rencontre devenue dépendante de Jonas, l’orphelin noir qui profite de la situation . Et que complète l’emprise de cet autre ,  Samson le charmeur auquel Martha résiste , celui-ci se faisant passer pour un lieutenant de cavalerie réussira à se faire adopter comme guide par les fermiers !. Hommes prédateurs et mystificateurs dont les comportements révèlent les sombres dessous et l’hypocrisie des postures morales. Assez de mystifications!… désormais sous la protection de Madame Moustache, elle refusera l’ordre établi du monde des hommes, et deviendra la Calamity de la légende …

Martha défie  Ethan, le fils du chef de convoi, imposé à la conduite du chariot – Crédit Photo : Gebeka Films Distribution –

Le cinéaste et ses complices à l’écriture et à la réalisation , nous offrent le  portrait superbe d’une société d’hier engoncée dans les certitudes et la violence qui s’y joue,  dont la  «légende » de Martha/ Calamity , aura été d’en révéler  en «  éclaireuse »,  l’emprise et les turpitudes du pouvoir masculin . Celui que personnifiera  par exemple ; le personnage de Carson, l’homme d’affaires peu scrupuleux cherchant par tous les moyens à faire plier Madame Moustache afin de  la déposséder de ses affaires et ses biens . De la même manière que cette dernière devra user de toute sa vigilance envers ce Colonel entreprenant et menaçant auquel elle devra faire preuve de son ironie cassante , pour le dissuader de poursuivre son harcèlement ! Le conte et la fable font mouche,  dont la mise à nu de l’envers du décor de l’aventure de la conquête de l’ouest et du rêve Américain fondateur de la nation , va se fissurer  et la légende mise à mal, par l’intrépide enfant qui y inscrira la sienne, en insoumise !. A l’image de la séquence d’ouverture et de  sa chevauchée dans l’immensité du paysage , elle s’y inscrit déterminée à en affronter les dangers annonçant le futur combat symbolique qui l’attend, au cœur d’un décor qui l’est tout autant, par la mythologie qui s ‘y attache . Le combat d’une enfant qui va devoir y affirmer sa personnalité et son indépendance dans un Univers, où nature et carcans moraux , se révèlent doublement hostiles. Le conte dont la dramaturgie s’inscrira en lettres de noblesse d’une approche esthétique animée,  qui lui offre sa belle dimension des teintes colorées par  la palette magique de Patrice Suau, apportant sa contribution géniale au graphisme qui l’est tout autant, de Remi Chayé. Alors,  sous le scalpel de ce traitement et ses références cinématographiques ( western) , picturales ( figuratives entre autres… ) et littéraires ( les récits d’initiation ) , auxquelles s’ajoute, le bel accompagnement de la bande musicale aux tonalités « Folk et Blue grass », signée Florinda Di Concilio , qui accompagnent admirablement les images du récit et la tonalité du conte de l’enfance,  dont les paroles de la chanson du générique final célèbrent le parcours de la petite Martha/ Calamity. Le film, est un petit bijou de sensibilité  d’intelligence , porté par une  mise en images d’une beauté époustouflante . Ne le manquez surtout pas !

( Etienne Ballérini )

CALAMITY , une enfance de Martha Jane Cannary de Rémi Chayé -2020- Durée : 1h25 ;

SCENARIO : Sandra Toselle, Favrice de Costil et Rémi Chayé .

MUSIQUE : Florencia di Concilio – DIRECTION COULEURS : Patrice Suau.

VOIX ( interprètes ) : Salomé Boulven, Alexandra Lamy, Leonard Louf , Alexis Tomasian, Jochen Azelle …

LIEN : Bande -Annonce du film  :CALAMITY, une enfances de Martha Jane Cannary de Rémi Chayé – Distribution : Gebka Films-

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