Cinéma / DRUNK de Thomas Vinterberg

L’alcool est-il un stimulant du bonheur de vivre ? Expérimentation mise en pratique par quatre amis. Le nouveau film du cinéaste Danois en explore au travers de son regard scrutateur implacable mais refusant tout moralisme, les vertiges dévastateurs. Superbe !

Au premier plan : Martin ( Mads Mikkelsen ) – Crédit Photo : Haut et Court Distribution-

Ils sont enseignants et amis, ils sont dans la période cruciale de la vie qui bascule dans la seconde partie et où l’on fait une sorte de bilan sur le passé qui s’est englué dans une certaine routine quotidienne du travail , relationnelle et familiale avec ses déboires conjugaux. Lui redonner un «  coup de jeune »  et retrouver un certaine joie de vivre serait une bonne chose ! C’est ce qu’ils vont tenter de mettre en pratique afin de se sortir de la routine à l’image de Martin ( Mads Mikkelsen ) qui , scotché dans celle -ci , lors de ses cours en classe n’arrive plus à capter l’attention de ses élèves ! Le malaise ressenti et le désir de réagir partagé, fait surgir l’intérêt envers ce possible stimulateur énergétique . Une idée traverse les esprits : et si l’on mettait en pratique la théorie de ce psychologue Norvégien selon laquelle l’homme aurait dès sa naissance un déficit de 0,5 grammes d’alcool dans le sang à combler… pour atteindre le plein épanouissement ! Sans plus attendre , ils décident de passer à la pratique. Au Danemark où la consommation d’alcool est une pratique festive bien installée entrée dans les mœurs , et y est intégré dès l’adolescence ( les jeunes y ont accès dès l’âge de seize ans ) comme l’illustre cette séquence inaugurale de la rentrée scolaire annuelle, où un jeu -concours est organisé avec course et consommation de bière à grande dose à la clé et primant le …meilleur consommateur à l’arrivée  ! Le cinéaste de Festen ( 1998 ) et de La chasse (2012 ) dont son cinéma porte un regard sans concessions sur les comportements et dérives sociétales, comme l’illustrent les deux films cités y fustigeant l’hypocrisie et autres dérives comportementales. Ici , il y dissèque habilement la mise en pratique de l’expérience par les quatre amis , y inscrivant un regard d’observateur qui en explore le vécu  de l’escalade et ses conséquences où la frénésie, et le vertige comportemental s’installe. Tandis qu’au cœur de celui-ci s’ y révèlent imperceptiblement les faiblesses individuelles les entraînant dans une chute vertigineuse, les propulsant dans un point de non -retour hors contrôle et destructeur. La mise en scène qui épouse cette chute du quatuor, nous immergeant avec eux dans l’ivresse du comas éthylique, est impressionnante dans ce qu’elle révèle ,et reflète des angoisses de chacun…

Martin (Mads Mikkelsen ) en cours avec ses élèves – Crédit Photo : Haut et Court Distribution-

Ces angoisses qui le tarabustent et qui le poussent à se laisser tenter par l’expérience libératrice , Martin quelque peu sceptique, finit par se laisser convaincre par ses réunions amicales autour d’une verre permettant de raviver des retrouvailles et échanges. Et comme  un verre en appelant un autre , le rythme collectif est vite pris, entraînant à la surenchère qui permet d’oublier et se libérer dans angoisses et tracas . L’ivresse qui désinhibe , le récit en explore magnifiquement les ressorts révélateurs de l’immersion dans laquelle le quatuor s’engouffre , en dépassant largement la dose laissant percevoir à travers ce réflexe , le mal- être et les faiblesses . Les séquences qui en font le constat sont fortes, nous entraînant avec elles dans le tourbillon , dont les mouvements de caméra épousent cette ivresse « Nous connaissons tous le sentiment de l’espace qui s’agrandit , de la conversation qui prend de l’ampleur , et des problèmes qui disparaissent à mesure que l’on boit de l’alcool, », explique le cinéaste qui a souhaité en chorégraphier le ressenti, et le vécu des ses personnages , dans la quête libératrice de la monotonie de leurs existences . Dès lors , son approche de la théorie du psychologue Norvégien , Thomas Vinterberg , l’ouvre au questionnement  , lui permettant d’interpeller sur l’effet et les limites de celle-ci, dont sa mise en scène se fait le double miroir . Celui dont la célébration de l’ivresse par les images de sa mise en scène se font l’écho, ouvrant à l’interrogation générée par celles , en décrivant la surenchère et ses effets dévastateur : «  l’alcool tue et détruit de vies » , souligne le cinéaste . A cet égard, son approche trouve son écho didactique au travers de Martin le professeur qui n’arrive plus à capter l’intérêt de ses élèves , et qui va trouver la faille suscitant leur curiosité en leur racontant le parcours et les vies de grandes personnalités (Hemingway, Churchill…) , et alcooliques notoires ayant marqué leur temps et l’histoire . La curiosité et l’ écoute des élèves subjugués, celui devenant symbolique d’une forme d’addiction à un récit stimulant … comme l’est celui du psychologue Norvégien dans l’addiction duquel, il se fera piéger avec ses amis , n’en maîtrisant pas les effets pervers. Addiction dans laquelle Martin et ses amis se feront piéger…

Une scène des rendez vous alcoolisés du groupe d’amis – Crédit Photo : Haut et Court Distribution-

Fidèle à son approche analytique dans la construction narrative de ses films , le cinéaste continue ici à explorer la dramaturgie des événements, et des rapports et comportements individuels et collectifs , finit par devenir un « trop plein ». Comme celui , généré par l’alcool et l’addiction qui y fait ses ravages, faisant déborder la marmite et dans lequel Martin et ses amis se sont vautrés , et ont fini par sombrer , et être emportés . Terrible naufrage et descente en enfer où on se perd soi- même , et s’isole encore un peu plus du monde, y rompant définitivement le fil si ténu du lien qui subsistait. Le amis en question dont les frasques et débordements ,vont rejaillir sur leur métier mettant en colère parents d’élève et et direction de l’établissement demandant sanctions. Le naufrage dans l’alcool engloutissant le tout , suscitant ruptures familiales . On y voit le couple de Martin et de Tina ( Maria Bennevie ) y sombrant définitivement par les remous et autres secousses , dont on retrouve d’ailleurs les même effets dévastateurs au cœur des couples amis de Martin. Le traitement de ces séquences où l’effet dévastateur y est décrypté en deviennent presque insoutenables , à l’image de celle où l’un d’entr’eux rentrant au bercail , en total hors- contrôle d’ébriété… qui finit par uriner dans le lit conjugal en présence des enfants !. Constat accablant dont le cinéaste nous fait spectateur témoin des ravages et conflits conjugaux générés au cœur desquels le cinéaste nous immerge avec son regard témoin : «  la camera observe la réalité crue et dépouillée », dit-il . Puis le tragique , qui s’y installe comme un autre coup de poing qui nous scotche à l’écran , avec le décès de Tommy ( Thomas Bo Larsen ) l’ami le plus proche de Martin . Ce dernier accusant le choc de la perte , les funérailles , le deuil à faire , comment s’en relever ? Le cinéaste nous offre la réponse dans une prodigieuse scène finale, où un retour à la vie s’inscrit, comme possible futur à conquérir. La dignité et le silence mutique de Martin assis sur un banc portant le deuil de son ami, et qui , les yeux dans le vide rêve de voir son couple à nouveau réuni , tandis que ses souvenirs s’envolent chorégraphiés en danse magique souvenir du temps jadis où le bonheur et la joie, étaient au rendez-vous . Puis comme si tout se concrétisait surgissant une foule festive, bigarrée et
joyeuse qui accompagne de ses bravos , les envolées dansées de Martin . C’est superbe ! On conclura par la belle citation du cinéaste : «…  Drunk , est pensé comme un hommage à la vie. Comme une reconquête de la sagesse irrationnelle libérée de toute logique anxieuse, qui recherche le désir même de vivre … avec des conséquences parfois tragiques », dit-il . Laissez-vous porter par le tourbillon .

( Etienne Ballérini )

DRUNK de Thomas Vinterberg – 2019 – Durée 1h 55 –

AVEC : Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Lars Ranthe, Magnus Millang , Maria Bonnevie,Helene Reinga Neumann.

LIEN : Bande -Annonce du film : DRUNK de Thomas Vinterberg – Haut et Court Distribution-

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