Cinéma / YALDA, LA NUIT DU PARDON de Massoud Bakhshi

En Iran une jeune femme tue accidentellement son mari. Elle est condamnée à mort. Le cinéaste nous offre un récit passionnant interpellant, sur la « loi du talion »  et les enjeux moraux. Poids des traditions et des origines sociales,  de la religion, du  droit et du « prix du sang » …et le recours au pardon, sous le scalpel de sa mise  en scène couronnée par le Grand prix du Jury du Festival de Sundance 2020…

Maryalm (Sadaf Asgari) et Monao (Behnaz Jafari). Le face à face du show du Pardon – Crédit photo : Pyramide distribution

Yalda , La nuit du pardon , est le second long métrage  du cinéaste Iranien qui avait été découvert par la sélection Cannoise de la Quinzaine des réalisateurs avec son premier long : Une famille respectable en 2012. Le cinéaste qui  a été critique de cinéma , s’est ensuite mué en scénariste et producteur, puis réalisateur. A l’image de certains de ses confrères cinéastes   ( Jafar Panahi , Mohammad Rassoulof …) , il n’a pas échappé aux difficultés subissant , comme eux , les foudres de la censure  à son retour au pays après la sélection Cannoise. Plaintes et menaces ce sont succédées … et, son film n’a pas été distribuée dans les  salles en Iran !. Condamné à une longue période de silence engendrée par le refus de production de ses projets, il en a profité pour peaufiner le sujet  qu’il avait déjà commencé à travailler et qu’il nous présente, enfin, aujourd’hui. Le contexte personnel vécu se  répercutant dans son étude et approche du personnage inspiré d’un fait divers ,  de la jeune Maryam dans laquelle il se reconnaissait, dit-il « … dans cette longue attente douloureuse et tourmentée d’une punition …alors qu’on ne connaît pas précisément sa faute et se ses conséquences  » . Au delà du cas précis de la jeune femme,  son récit fait également référence aux nombreux exemples d’actes similaires commis par des femmes ayant subi des violences conjugales qui se retrouvent emprisonnées et condamnées. Le cinéaste s’inspirant d’émissions de télé-réalité très populaires en Iran, mettant en scène la thématique du pardon et en jeu la mort d’une personne.Massoud Bakhshi, a choisi d’en scénariser , la mise en abyme de ce qui s’y révèle  comme enjeu. Mettant habilement celui-ci en relief par la dramaturgie des rebondissements de son récit et ses aller-retour entre le plateau du direct et les coulisses, où la satire et la réflexion s’invitent. Nous interpellant sur l’hypocrisie de cette « mise en spectacle », dont les coulisses, révéleront les vrais intérêts qui s’y jouent. Ceux consécutif à la condamnation à mort de la jeune Maryam ( Sadaf Asgari ) pour avoir tué accidentellement son mari plus âgé qu’elle  et qui voulait , la contraindre à avorter. D’emblée le récit pose la question de la tradition Islamique du mariage temporaire qui « … en limite la durée d’un commun consentement », assortie de l’obligation pour la femme de rester stérile . La mari en question qui avait une première épouse décédée , et une fille Mona ( Benhaz Zafari ) étant devenue devenue , son héritière. Dans ce cas de figure l ‘épouse temporaire ne pouvant en aucun cas prétendre à l’héritage du mari …sauf si un enfant est issu de ce mariage temporaire celui-ci  dès lors  peut avoir droit à une part de l’héritage. Voilà posé l’enjeu entraînant le conflit entre  l’épouse temporaire et son mari la contraignant à avorter, celle-ci refusant d’obtempérer , leur litige dont les témoignages font état de violentes disputes , conduira au drame accidentel …

Le présentateur du show  télévisé en conversation avec Maryam – Crédit photo : Pyramide Distribution.

Dés lors, la mise en spectacle télévisée de celui-ci, devient une arène destinée à mettre en avant, cette possibilité du droit au Pardon : «…partie intégrante de la loi Islamique accordé à la société civile : si la famille de la victime pardonne , il n’y a pas d’exécution , mais une peine de prison assortie du «  prix du sang » somme à payer , à la famille de la victime », précise la loi. Les deux parties, Maryam et Mona invitées à l’émission avec leur consentement, auront tout loisir de s’exprimer lors de ce face à face mené par le présentateur, la direction de l’émission mettant elle en avant cet « espace de liberté » qu’elle représente donnant de surcroît aux téléspectateurs la possibilité d’exprimer leur opinion, par leurs appels. Décrypter le modèle du « show » et ce qu’il révèle, était une nécessité pour le cinéaste lui permettant d’interpeller le spectateur -via le huis-clos du studio de la télévision , afin d’en offrir une image réaliste et convaincante reflétant les enjeux en question, et ce qu’il reflète d’une réalité Iranienne contemporaine. Celle, via laquelle les multiples rebondissements  du show, renvoient comme réflexion et interrogations aux spectateurs. Les images du direct de l’émission étant mises en place comme : «  un film de procès  dans lequel j’invite le spectateur à interroger leur place de juges », explique le cinéaste. C’est le beau point de vue et choix de récit adopté, renvoyant au spectateur ce questionnement, par des aller-retour habiles, entre plateau et  coulisses où de nombreux rebondissements interpellent et sèment le doute… sur ce qui est dit et se passe sur le plateau du direct. Permettant dès lors, de poser la question de la posture morale  octroyée à la fois:  à la place de « juge » du spectateur…ainsi qu’à celle de l’état,  qu’illustre  l’intervention des étudiants de « l’institut d’application de morale ». Permettant au cinéaste d’interpeller sur la question : «… où donc est la morale de ce suspense entre vie et mort dans le kitch et l’émotion de ce suspense et l’émotion tire- larmes , au prétexte du pardon ?. Et de dire au spectateur : vous êtes la morale !. …J’aimerais que le film soit aussi une réflexion sur la télévision. La vraie distance critique c’est de montrer (…) comment fonctionne la machine de ce spectacle » , explique-t-il . A cet égard son film dans sa démarche interrogative, se révèle exemplaire …

Debout à l’écoute du verdict  du Pardon – Crédit photo : Pyramide Distribution.

Afin de vous laisser le plaisir de la démonstration qui en est faite, on ne vous révélera pas les éléments du suspense en jeu sur la décision de Mona et le sort – pardon ou pas ? – qu’elle prononcera envers Maryam. De la même manière, on vous laisse découvrir les éléments importants des coulisses  qui s’y produisent ayant un rôle sur la décision finale . Par contre , on ne résiste pas à vous exprimer la force et la qualité du regard du cinéaste dont témoignent à la fois ses notations sur ce huis-clos télévisé où réalisme et satire sont au rendez-vous. Satire sur le «  show moral  du pardon » où manipulations, interventions destinées à maintenir l’audience , méthodes discutables  et  parasitages publicitaires , sont de mise. A l’image de cette séquences où Maryam confrontée en début d’émission à un reportage à charge,  se met en colère et veut quitter le plateau au risque de mettre sa demande de pardon en jeu !. S’y ajoutent , les dissensions entre le présentateur et le responsable de l’émission sur la conduite de celle-ci , et  les sponsors de l’émission mis en avant … pour leur apport financier au «  prix du sang »!, auxquelles s’ajoutent , les invitations et interventions d’invités extérieurs  pour agrémenter le divertissement : chanteurs y détendant l’atmosphère et  vedette de cinéma, récitant un poème. Comme on dit : tout est fait pour que le spectacle soit au rendez-vous, et accroche le public , audience oblige ! . Tandis que dans les coulisses le jeu d’influences se multiplie avec en première ligne le personnage de la mère manipulatrice , et d’autres intervenants apportant des éléments  au cœur desquels s’y révèlent, les intérêts de classes sociales dont le débat se répercutera plus tard, sur le plateau TV . En questionnement sur le mariage temporaire de Nasser Zia et de Maryam , dont le père de cette dernière était le chauffeur . Les rapports entre les deux familles et  l’ aide apportée à la famille de Maryiam suite à la mort du père de celle-ci …et puis , les arrangements de ce mariage qui vont voler en éclat, lorsque Maryam voudra garder l’enfant !. Question d’héritage et de traditions en jeu et à préserver, pour Mona la fille de Nasser Zia suite à la mort du « père tant aimé » . Au cœur de ce superbe et subtil portrait de groupe en huis-clos, le cinéaste y inscrit  celui  d’un pays confronté à ses contradictions, que symbolise superbement la scène finale du défilé de ces voitures, qui , le show de la leçon de morale terminé, voit chacun repartir de son côté !. Celle-ci inspirant au cinéaste la belle phrase destinée à la méditation des spectateurs : «  Si ,en ce monde la moralité semble morte, il faut en construire une nouvelle qu’on appellera « humanité » si on veut, où le pardon consiste à se mettre à la place de l’autre !». Ne manquez pas son film, porté par deux interprètes rivales sur le plateau de télévision, mais toutes deux remarquables dans deux registres opposés, dont elles portent admirablement l’enjeu du sujet central du récit …

(Etienne Ballerini )

YALDA, LA NUIT DU PARDON de Massoud Bakhshi – 2019- durée : 1h29 –

AVEC : Sadaf Asgari , Behnaz Jafari, Babak Karimi , Fereshteh Sadre Arafaee,, Forough Ghajebeglou , Arman Darvish , Fereshteh Hosseini.

LIEN : Bande Annonce du film : YALDA, LA NUIT DU PARDON de Massoud Bakhshi – Pyramide Distribution.

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