Cinéma / ADOLESCENTES de Sébastien Lifshitz

Pendant cinq ans, le cinéaste a suivi le quotidien et le parcours de deux jeunes filles de province et de milieux sociaux différents. les camarades, les premiers émois amoureux, les rapports aux parents, à l’école et à la société . Une superbe chronique de la France profonde des années 2010 marquées par les attentats… et l’élection présidentielle de 2017.

Elles s’appellent Emmma et Anaïs , elles vivent à Brive , la sous -préfecture de la Corrèze. Elles ont treize ans et sont des amies inséparables, et pourtant à première vue tout les oppose : l’une issue d’un milieu Bourgeois , l’autre d’un milieu populaire . Leur rencontre lors de la préparation du tournage , a été une aubaine pour le cinéaste dont l’ambition était d’explorer cette période « cruciale » où on bascule – de l’enfance insouciante bercée par l’école primaire, à celle du collège puis du lycée, ouvrant à un cheminement vers les futurs choix de vie. Mais aussi du  temps des doutes  et  des réponses à trouver : «  C’est un temps où les injonctions à se définir , familiales , sociales…commencent à se faire présentes :  que désire-tu ? , quels sont tes talents , comment envisage-tu ton avenir ?...», dit  le cinéaste. Il leur faut  affronter tout un ensemble de facteurs qui entrent en jeu : éducation, rapports amicaux, familiaux, éveil à la sexualité, à l’amour, à l’indépendance … autant d’obstacles à franchir. La richesse du sujet , loin de le freiner le cinéaste , n’a fait que le stimuler tout au long de ces cinq années de tournage  qui lui ont permis de s’immerger au cœur de son sujet, avec la délicatesse de son regard . Celui d’une approche et d’une attention respectueuse qui est au cœur de son œuvre . Celle qui permet de « libérer » ici , les deux jeunes filles et de capter leur naturel , au plus près . Comme une approche en forme « d’apprivoisement » dont ses fictions   ( Presque Rien / 2000, Wild Side / 2004…) sont porteuses , ainsi que ses documentaires : La traversée / 2001, les invisibles / 2012 …) où la quête identitaire , est au cœur , notamment, de son magnifique : Les vies de Thérèse/ 2016 , consacré à la vie de la militante féministe LGBT : Thérèse Clerc . Cette même approche qui,ici , dans Adolescentes nous permet de faire corps, avec l’intimité des deux jeunes filles au cœur de leur quotidien dont il nous distille magnifiquement la chronique, à la fois, des moments les plus intimes de leurs relations personnelles, et avec leurs familles respectives. Mais aussi,  ceux de leurs rapports avec le monde extérieur au coeur d’un collectif ( copains, copines …rencontres), ou institutionnel ( collège puis lycée , premières années de formation, stages… ), les ouvrant au regard extérieur , et les confrontant à la fois à leurs envies, face aux difficultés parsemant , leur futur parcours de vie, et des choix futurs  à faire …

Anaïs et Emma encore insouciantes avant d’aborder le cursus scolaire qui va décider de leurs choix de vie – Crédit Photo , Ad Vitam Distribution-

Le choix , c’est celui  aussi du cinéaste et de  sa mise en scène et en perspective ,  d’une  approche thématique , des difficultés rencontrées par les adolescentes lors de cette « période charnière de leur vie « . Mais cette fois-ci située dans autre cadre que celui de la banlieue, déjà souvent exploré au cinéma . Un autre regard  donc, voulu et  porté sur le vécu de la jeunesse de province d’une petite ville , exploré sous un angle et une approche «  physique, authentique et intimiste » dans le rapport de la caméra-oeil, avec des personnages et leur vécu. Pas d’effets  et le  naturel à l’état brut . Cette proximité qui s’installe au fil des séquences et du contexte qui évolue , renvoie superbement,  l’écho du passage des ans et du temps , comme des élans qui révèlent la lente découverte de la naissance de  leurs nouveaux désirs , ainsi que celle du cheminement vers   leur désirs et  espoirs futurs, se heurtant aux obstacles et pressions du  nouveau quotidien ,et la pression  qu’installe le curus  . Ce chemin qui va les y amener, ouvrira l’écho et la réflexion enjouée des deux amies dans la séquence finale : « … et maintenant, comment allons-nous vieillir ? », se demandent-elles . Comme écho,  offrant au récit  du cheminement de leur  ces cinq années d’études   les   ouvrant à la maturité et aux perspectives de l’âge adulte. Dans son approche, Sébastien Lifshitz s’y révélant à la fois documentariste  et magnifique conteur  du vécu et de l’intimité de leur quotidien. Alors d’emblée , dès les premières images on se laisse porter par le tourbillon du récit et vécu  quotidien de ces jeunes vies en apprentissage, au long de ces cinq années décisives pour leur avenir. Celui dont elles sont , le reflet emblématique d’une jeune génération et d’une province dans un pays , au cœur duquel leur parcours citoyen, va s’inscrire. Celui , où le surgissement d’événements douloureux ( les attentats de Charlie et du Bataclan, évoqués …) , vont marquer de leur empreinte leur quotidien , de la même manière que le fera l’élection Présidentielle de 2017, et son enjeu politique  où la montée de l’extrême- droite, fit débat. Parcours de vie en construction  qui en a été marqué par un profond retentissement , comme l’éclairent les séquences sur les commentaires et réactions aux attentats ( la cérémonie  au lycée)  , ou encore , lors de la soirée électorale et familiale, devant l’écran de Télévision …

Emma , Anaïs souriantes  à la fin du cursus scolaire  – Crédit Photo , Ad Vitam Distribution-

Et , il y a dans son film , une richesse inouïe qui fourmille, reflet-miroir d’une jeunesse Française, confrontée à son temps et à une à une certaine violence, à l’exigence de réussite à l’école et à son avenir en jeu . Choix d’orientation , de parcours, mais aussi vie privée : la sexualité qui s’éveille aux désirs, le passage à l’acte ( la virginité évoquée ….), la confrontation aux regards extérieurs, et de devoir s’assumer ! . Tout devient compliqué! … et on y est pas forcément préparées, quel que soit d’ailleurs le contexte social dans lequel on baigne ! . On doit gérer son propre rapport à soi et à sa famille, mais aussi à soi et à son corps , comme Anaïs qui vit bien son obésité,  tandis que la belle Emma qui rêve de faire du cinéma, vit mal avec son coprs … et s’en fait une montagne ! . Ce parcours, le cinéaste l’éclaire d’une belle distanciation enjouée, envers les garçons : («  il est bien gaulé celui-là ! »)  et sur les flirts qui s’inscrivent au fil du temps et des sorties, et  sur les rapports de séduction masculine et les rivalités qui s’y jouent. Tandis que pour une fille , il faut faire attention à ses fréquentations et à sa « réputation » qui peut vite, réseaux sociaux oblige… jeter l’opprobre, sur vous !. Forcément s’invitera  au débat , la question de la « virginité », et de la première fois : «  tu l’a fait comment ?, raconte ! ». Parler de la sexualité qui s’éveille, pour elles n’est ni un tabou ni un frein, en parler librement est une démarche naturelle qui permettra, de l’affronter plus sereinement . Mais, si entre les deux jeunes filles les différences d’origine sociale ne sont jamais un handicap en amitié , par contre dans leur vie familiale , elles génèrent des conflits . Vieille histoire !. Le cinéaste ne manque pas d’y apporter un éclairage ouvrant au questionnement sur le déterminisme social, qui est bel et bien présent dans les rapports familiaux . Emma , héritage d’une éducation Bourgeoise entretenue dans des obligations de carrière et de réussite,  par une mère intrusive qui ne cesse de la harceler   ( tu n’est pas assez sérieuse !..) sur ses choix, objet de conflits quotidiens . Moins intrusive, plus compréhensive et sensible , la mère d’Anaïs d’origine modeste dont la santé est fragile, redoute avant tout,  le moment où sa fille va devoir quitter le domicile familial pour entrer dans la vie active. Le cinéaste s’en tient au constat et donne à comprendre , laissant au spectateur la liberté de perception et de choix, d’un jugement . Cette approche offre à son regard toute sa force, laissant entrevoir au travers du quotidien de ces deux jeunes filles à la fois le poids qui pèse sur leurs épaules, au vu de l’état des lieux… et du chemin «  le chantier », dit-il , qui s’ouvre à elles  et tenter de s’y faire en ces temps difficile ….une place dans la société ! Les résultats du Bac ( la scène finale…) par la tension qui y règne à l’attente du verdict s’en fait l’écho , auquel les événements douloureux : la mort de la grand-mère de l’une , la déception amoureuse de l’autre , et un incident domestique ( incendie ) , viennent ajouter aux stress . Pourtant , le chemin  l’accomplissement de leurs vies  futures, l’amitié l’aura rendu un peu moins difficile, l’ouvrant à la conquête de leur identité et liberté . Passionnant…

( Etienne Ballérini)

ADOLESCENTES de Sébastien Lifshitz – 2020 – Durée : 2 h 15 –

AVEC : Anaïs , Emma , leurs parents , les lycéens et amis , et les professeurs  et  responsables de l’institution scolaire de Brive  la Gaillarde …

LIEN : Bande -Annonce du Film : Adolescentes de Sébastien Lifshitz . Ad Vitam Distribution  (  2 minutes et 5 secondes )-

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