Cinéma / UN FILS de Mehdi M. Barsaoui

La carrière dans les salles françaises de Un Fils, premier film du réalisateur tunisien Mehdi M. Barsaoui s’est arrêté brusquement le 14 mars au soir pour les raison que l’on sait. Avec la réouverture des cinémas il est de nouveau à l’affiche. Ne le manquez pas.

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Meriem (Najla Ben Abdallah) – Crédit photo : Jour2Fête

Comme La Communion (sorti le 5 mars) et La Bonne Epouse (sorti le 11 mars), deux films que nous avions aimés, Un Fils (sorti lui aussi le 11 mars), après un bon démarrage, a vu sa carrière dans les salles stoppée nette le 14 mars au soir suite aux mesures de confinement. Pour son distributeur, Jour2Fête (le distributeur de Félicité, Libre, La Chute de l’Empire américain, Papicha notamment), comme pour d’autres, se posait la question de la suite… Si la vidéo à la demande a été une alternative rendue possible par une dérogation accordée par le CNC dans un contexte exceptionnel, cette solution n’est pas la panacée, les retombées financières étant bien moindre que pour une sortie en salle. Heureusement, comme les deux précédents longs métrages évoqués, le film est reprogrammée dans les cinémas à l’occasion de leur réouverture.
Né en Tunisie, Mehdi M. Barsaoui a réalisé trois courts métrages avant de se lancer dans l’écriture du scénario (qui lui aura pris quatre ans) et la réalisation d’Un Fils, son premier long métrage. L’histoire prend place en Tunisie, en août 2011, et va se focaliser sur un couple et leur enfant, Aziz, âgé de 9 ans. Fares (Sami Bouajila) et Meriem (Najla Ben Abdallah) forment une famille moderne appartenant à un milieu aisé. Quelques mois plus tôt, Ben Ali a quitté le pouvoir, renversé par un mouvement qui marque le début du « printemps arabe ». Avec quelques amis, Fares, dirigeant d’entreprise, célèbre au cours d’un pique-nique la nomination de Meriem comme DRH.La situation et l’espoir de changement sont à peine évoqués, l’ambiance est à la fête. Le couple prolonge ce moment avec Aziz (Youssef Khemiri) par un week-end dans le sud, direction Tataouine et le désert . En route, ils savourent ce bonheur au cour duquel Aziz et son père affichent une grande complicité. Et puis, c’est le drame. Ils tombent dans une embuscade qui oppose un groupe d’extrémistes à des militaires. Une balle perdue atteint Aziz. Il est grièvement blessé. Fares le conduit de toute urgence à l’hôpital le plus proche. L’enfant devrait être transféré à Tunis, mais son état de santé ne le permet pas. Il a besoin d’une greffe de foie. Les heures sont comptées…

CiaoViva - Un Fils - Crédit photo Jour2Fête - Photo mise en avant
Fares (Sami Bouajila) et Meriem (Najla Ben Abdallah) – Crédit photo : Jour2Fête

L’une des qualités d’Un Fils est de maintenir le suspense tout du long. Mais on appréciera surtout l’habileté (le savoir-faire) du cinéaste tunisien qui ressemble à un funambule glissant sur son câble. Gare au moindre écart ! Cependant, l’artiste avance avec assurance, évite la/les chute(s). Le sujet s’y prêtait, pour autant ,Un Fils n’est pas un mélodrame, pas plus qu’il n’est un film politique. Mehdi M. Barsaoui le souligne : « Je ne suis ni historien ni politologue. Ce qui m’intéressait, c’étaient les répercussions que la vie politique pouvait avoir sur une famille d’allure classique ». A travers le drame familial et la crise qui frappent le couple, c’est l’occasion d’évoquer le patriarcat, le poids des conservatismes, religieux ou autres, qui condamnent par exemple l’adultère à cinq ans de prison ferme (sujet abordé dans un autre film tunisien, Noura Rêve), les carences des services publics (l’hôpital), la corruption et les trafics (avec la Libye livrée au chaos. L’exécution de Khadafi est proche) dans une société tunisienne en mutation qui passait pour la plus émancipée du monde arabe. Fares se montre ouvert, voire progressiste, mais son comportement machiste lui vaut cette pic de son épouse : « C’est ça l’homme moderne que tu prétends être ? ». Il y a une dimension politique mais le réalisateur fait en sorte de ne pas alourdir le propos : « (…) le contexte politique ne prend jamais le pas sur la sphère personnelle et intime du film, poursuit-il. Les événements influencent le développement de l’histoire, mais l’intrigue se concentre toujours sur le drame qui saisit la famille. » Ni mélo ni pamphlet politique, ce juste équilibre traduit le choix d’une certaine sobriété chez le réalisateur. On le retrouve dans la mise en scène : « S’il y a un mot qui, j’espère, résume le film, c’est la sobriété, précise-t-il. Au sens où j’ai toujours cherché, que ce soit au niveau du montage, de la musique, de la lumière, du cadre ou du jeu, à refléter la réalité. Avec quelque chose de viscéral, d’organique. En évitant d’avoir recours à des artifices. C’est pour ça qu’il n’y a pas de plans réalisés avec des grues ou autre, pas de mouvements de balayage de caméra : en bref, rien d’artificiel. Je voulais une caméra à l’épaule qui soit au plus près des personnages, qui court avec eux et fasse ressentir leur douleur. Rester focalisé et centré sur ces personnages, c’est un choix que j’ai fait dès le départ. Même pour les paysages, je n’ai pas chercher à les embellir ».

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Fares (Sami Bouajila) – Crédit photo : Jour2Fête

Quant à la volonté de filmer très souvent les personnages en gros plan, associée au format Scope, elle a pour effet de renforcer la solitude et la détresse de Fares et Meriem, superbement interprétés par Sami Bouajila, ce qui n’est pas une surprise (Indigènes, Les Témoins, Hors-la-Loi, Omar m’a tuer), et Najla Ben Abdallah, moins connue, qui a beaucoup tourné dans des séries télévisées tunisiennes,  et dont la prestation est à la hauteur de celle de son partenaire.
Un Fils souligne une nouvelle fois la vitalité du cinéma tunisien ces dernières années avec Hedi, un vent de liberté, La Belle et la Meute, Noura Rêve,ouUn Divan à Tunis Le film a été présenté et récompensé dans de nombreux festivals internationaux. A Venise en 2019, dans la section Orizzonti , il s’est vu décerner le Prix du jury œcuménique et Sami Bouajila a reçu le Prix d’interprétation. Aux Journées cinématographiques de Carthage, il a reçu le Tahar Cheria de la première œuvre. Il a été primé à Namur et au Caire. Bref, un très bon film pour reprendre le chemin des salles obscures…

Un Fils (Bik eneich) de Mehdi M. Barsaoui (Drame -Tunisie – 2019 – 96 mn). Avec Sami Bouajila, Najla Ben Abdallah, Youssef Khemiri, Noomen Hamda, Qasim Rawane, Slah Msaddak, Mohamed Ali Ben Jemaa

Voir la bande annonce (et extraits) du film (Jour2Fête)
Entretien avec Mehdi M.Barsaoui et Sami Bouajila (Cineuropa – 9 décembre 2019)
Philippe Descottes

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