Livre/ Alias Caracalla, de Daniel Cordier

Vous ne connaissez pas Daniel Cordier ? Moi non plus jusqu’à ce que récemment, sur une chaine de télé            « intelligente »  (La chaine Public Senat pour ne pas la nommer) j’ai eu le bonheur de voir un film adapté de son livre, film intitulé Alias Caracalla, au cœur de la résistance 1 Je suis tombé sur une personnalité hors pair.
En deux mots comme en quatre, Daniel Cordier, né à Bordeaux en 1920 est un résistant, marchand d’art et historien français. Ancien  Camelot du roi – vendeurs du journal  vendeurs de l’’Action Française et  militants royaliste qui constituent le service d’ordre et de protection du mouvement de L’Action Française, mouvement politique d’extrême droite fondé par Charles Maurras-   il s’engage dans la France libre dés juin 1940. Secrétaire de Jean Moulin en 1942-1943, au contact de qui ses opinions ont évolué vers la gauche lui a consacré une biographie en plusieurs volumes de grande portée historique. Fait compagnon de la libération  en 1944, il est, après la guerre, marchand d’art, critique, collectionneur et organisateur d’expositions, avant de se consacrer à des travaux d’historien. Parcours pas banal, vous en conviendrez.
Issu d’une famille de négociants bordelais,  royalistes maurassiens, Daniel Bouyjou-Cordier fait ses études dans différents collèges catholiques. Il porte le nom de son beau-père Charles Cordier, second mari de sa mère, Jeanne Gauthier. En juin 1940, il se trouve avec sa famille à Bescat, attendant avec impatience son incorporation prévue le 10 juillet. Le 17 juin, il écoute à la radio le premier discours de chef du gouvernement le maréchal Pétain s’attendant de la part du vainqueur e Verdun à une volonté de poursuivre la guerre ; il est donc totalement révolté par l’annonce de la demande d’armistice. Le jour même, il imprime et diffuse un tract « contre Pétain ». Après avoir rassemblé seize volontaires et espérant que l’Empire Français continuera la guerre, il embarque le 21 juin à Bayonne sur un navire belge, le cargo Léopold II, qui devait aller en Algérie. Le bateau fait finalement route vers l’Angleterre.
Pourquoi Caracalla ? Tout vient d’un roman de Roger Vailland, Drôle de jeu. Engagé dans la  Résistance dès 1942 et en mission au domicile de Daniel Cordier, le journaliste Roger Vailland  découvre un exemplaire du roman de Stendhal Lucien Leuwen  et se plonge dans sa lecture. Ce roman lui inspirera l’écriture de Drôle de jeu qui paraît à la Libération et recevra le prix Interallié  en 1945. Il choisit pour Cordier le pseudonyme de Caracalla, empereur qui régna de 211 jusqu’à sa mort en 217 sous le nom de Marcus Aurelius Severus Antoninus Augustus. Il est l’auteur de  l’édit de Caracalla qui étendit le droit de cité à tous les hommes libres de l’Empire Romain.
Revenons au livre, Alias Caracala.  C’est un immense journal  qui commence  le 17 juin 1940 où il entend le discours de Pétain jusqu’au 23 juin 1943. « Le travail est un jour comme un autre », ainsi se titre la chronique de ce jour-là. Le 21 juin, Jean Moulin, dont il était le secrétaire, est arrêté à Caluire. Conduit à la prison Montluc, à Lyon. Il meurt de ses blessures le 8 juillet. Dans ce journal qui s’étend sur une période de trois ans, et dans ces circonstances, on devine le nombre de personnages qu’il a rencontré, De Gaulle, bien sûr, mais aussi Raymond Aron ²,  et Stéphane Hessel 3.    Mais aussi une jeune femme dont Cordier était amoureux, Domino :    18 juillet 1940… Comment puis-je oublier que l’amour de la patrie m’a imposé de partir en sacrifiant ma passion pour elle ? Même si les deux sentiments sont de nature différente, je ne peux nier que le premier l’a emporté sur l’autre. N’est-ce pas un remords que je psalmodie depuis lors ?
Il se sent également très proche d’un personnage de la saga de Roger Martin du Gard, « Les Thibault 4, à savoir Jacques Thibault, le frère cadet, dont il  partage l’enthousiasme bien que… « Je suis fasciné par son militantisme révolutionnaire communiste de l’été 1914 alors que je le combats par mon engagement politique. Comble du paradoxe: j’ai relu ce livre en janvier et février 40, alors que je n’avais qu’un seul but: participer à une guerre que Jacques réprouvait. » (10 mars 1941)
Et ce qui est passionnant dans ce journal, c’est de voir comment Cordier s’émancipe du moule maurassien, antisémite qu’il a reçu dans son éducation : en fait, il ne l’était pas, on l’a conduit à.  Par exemple quand il rencontre Henri Hauck (1902-1967, militant socialiste et syndicaliste en Seine-et-Marne, dans la Marne et dans la Seine ; syndicaliste et socialiste, résistant, directeur du travail de la France Libre, représentant de la France au Bureau International du Travail) auquel il reproche la teneur de ses articles : « Vous semblez oublier que la raison de notre combat c’est la  liberté et que seule la démocratie en est le garant. Cela vous semble un non sens mais réfléchissez-y : c’est socle de votre engagement, sinon vous seriez allé rejoindre Maurras à Vichy » (Mercredi 9 juillet 1941).
Concernant l’antisémitisme, un jour où il exprimait son regret de voir partir Raymond Aron, un ami lui rétorque : « Mais ton nouvel ami est juif ! » A Cordier qui réagit mal à cette insinuation il répond : « Parce qu’il s’appelle Aron ». Cordier écrit : « En dépit de mon éducation, je n’avais jamais attaché aucune importance aux patronymes : c’est par moi-même que j’entendais juger la valeur des hommes. » (Vendredi 25 juillet 1941). Il l’écrit le 24 juin 1942: « Comme l’atteste mon journal,  jour après jour, j’ai changé. » Il écrit le 22 septembre, alors qu’il recueille pour la nuit, envoyé par la résistance, un juif : Il ne ressemble nullement aux caricatures de Gringoire ou de Je suis partout. Où sont sa bedaine, son opulence, sa morgue ?  La prise de conscience est le fait, pour un individu, un groupe, de prendre pleinement conscience de quelque chose dont, jusque-là, il ne voulait pas voir ou assumer la réalité.
Tout va changer pour lui, du jeune chien un peu fou qui voulait « tuer du boche » quand on va l’intégrer dans le BCRA 5, donc où il va avoir une mission « définie ». En Angleterre, Cordier se « cherchait » un peu, quelque part. Lorsqu’il qu’il sera secrétaire de « Rex » et le récit de Alias Caracalla en rend compte, que ses missions sont définies, que justement ce récit entre, je dirais dans le « vif du sujet ».
Mais c’est un « jeunot » qui écrit, il a 20 ans en 1940, plein de fougue, d’impétuosité, de romantisme: pour lui des Jean Moulin, des Georges Bidault, des Raymond  Aron (40 ans pour les deux premiers, 35 pour le troisième) sont des vieillards.
A propos de Jean Moulin, Cordier n’a jamais su qui se cachait sous le pseudo de « Rex ». Ainsi, dans le film, en guise d’épilogue, une déclaration filmée du véritable Daniel Cordier : plusieurs mois après la guerre, on lui a présenté Laure Moulin comme la sœur de son patron, il apprit alors seulement le vrai nom de Rex.
Une autre rencontre déterminante, celle d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie 6  dont Cordier va s’apercevoir qu’ils ont des points communs dans leur parcours. Il écrit, le 20 août 1942 : J’apprends que « Bernard » s’appelle Emmanuel d’Astier de la Vigerie et qu’il est le chef de Libération, alias « Liber ». Ancien officier de marine, journaliste,  il a été maurassien et antisémite, avant d’évoluer vers le socialisme.
 Alias Caracalla  est l’acte mémoriel d’un jeune homme traversant une période bouleversée qui va la faire évoluer dans ses convictions intimes. Ses notes, du 10 juin 1940, au 23 juin 1943, deux jours après l’arrestation de Jean Moulin, témoignent ardemment de son engagement et de sa fidélité. Après avoir vu Alias Caracalla, au cœur de la résistance, il dira : J’ai pleuré tout au long du film !
Un document indispensable, prix  Renaudot Essai 2009
Alias Caracalla, chez Folio

Je vous rappelle qu’un livre s’achète dans une librairie. Et  nulle part ailleurs. Au demeurant,  la loi n° 81-766 du 10 août 1981 relative au prix du livre, dite loi Lang, instaure le prix unique du livre en France.  Vous achèterez donc au même prix cet ouvrage dans une librairie, ce que je vous recommande vertement que sur la plateforme d’une entreprise de commerce électronique dont je ne veux pas me souvenir du nom.

Jacques Barbarin

1 Réalisation : Alain Tarma  Scénario : Georges-MarcBenamou, Daniel Cordier et Raphaëlle Valbrune

https://www.dailymotion.com/video/x7t7aw5

https://www.dailymotion.com/video/x7t6etn

2 Raymond Aron, (1905- 1983), est un philosophe, sociologue, politologue, historien et journaliste
3 Stéphane Hessel,(1917- 013) est un diplomate, résistant, écrivain et militant politique.
Il est connu du grand public pour s es prises de position concernant les droits de l’homme, la question des « sans papiers» et le conflit israélo-palestinien, ainsi que pour son manifeste Indignez-vous! , paru en 2010, qui connut un succès international.
4
Les Thibault, vaste suite romanesque de Roger Martin du Gard  (1881-1958), composée de huit tomes d’inégale longueur dont la publication s’est étalée de 1922 à 1940. À travers les destinées de deux familles bourgeoises, les Thibault et les Fontanin, est évoquée la France de la Belle Epoque qui va sombrer dans le premier conflit mondial.
5 Le Bureau central de renseignements et d’action (BCRA) était pendant la seconde guerre mondiale, le service de renseignement  d’action clandestine de la France libre, créé en juillet 1940 par le général  de Gaulle.
6 Emmanuel d’Astier de La Vigerie (1900- 1969), est un écrivain, journaliste, militaire et homme politique, compagnon de la Libération. Grand   résistant pendant la seconde guerre mondiale,  il fonde en 1941 le mouvement Libération-Sud et le journal Libération,.

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