Disparition / Didier Bezace

En 1997 je voyais, au festival d’Avignon au Cloître des Carmes, une adaptation mise en scène par Didier Besace du roman d’Antonio Tabucchi, Pereira prétend. Je me souviens qu’à l’entracte on pouvait se régaler de petits verres de porto ou de citronnade, Portugal oblige. Son travail m’avait tellement intéressé que je faisais l’emplette du roman puis plus tard du roman graphique https://ciaovivalaculture.com/2016/09/28/bande-dessinee-et-litterat
Puis en 2012 sa mise en scène au TNN de Conversation avec ma mère, de Santiago Carlos Ovés,  qu’il mettait en scène et jouait avec Isabelle Sadoyan. Je me souviens qu’après la représentation, au bar, un fan lui avait fait dédicacer un nombre incroyable de photos, qu’il s’était exécuté avec gentillesse, alors qu’il voulait peut-être simplement se détendre après la représentation.


Je l’ai vu au cinéma dans des films qui on compté pour moi, à l’instar de Ca commence aujourd’hui, de Bertrand Tavernier (1999)) L’Exercice de l’Etat, de Pierre Schoeller (2011), Quai d’Orsay de Bertrand Tavernier (2013), mais aussi des films de Jeanne Labrune,  Ca ira mieux demain (2000), C’est le bouquet ! (2002), Cause toujours ! (2004), Sans queue ni tête (2011)
Je m’étais promis, juré, craché, de ne plus écrire de nécros. Max Von Sydow, d’une certaine mesure Boris Vian. Mais Bast ! Que m’avait fait ce 11 mars 2020 ? Vous l’aurait deviné, la « longue maladie » – qu’en termes choisis ces choses-la sont dites- a apparemment gagné.
Ouais. T’empêcheras, toi la camarde, que Didier Bezace ait été un bâtisseur de théâtre. Tu n’empêcheras pas que reste vivace le fait qu’après 1968,  Didier participe à l’Université du Théâtre des Nations puis décide, en 1970, de s’engager dans une aventure professionnelle, avec notamment, la création collective de La jeune lune tient la vieille lune toute la nuit dans ses bras. Les comédiens du  Théâtre de l’Aquarium recueillent la parole des ouvriers, qui occupent leur lieu de travail, pour en faire un spectacle militant. Cette pièce, emblématique des formes de lutte de ces années-là, restera six mois à l’affiche
Car il a 22 ans quand Mai 68 arrive, auquel il participe activement, faisant même partie des jeunes révolutionnaires qui occupent le Théâtre de l’Odéon. Mais surtout, c’est dans ce creuset qu’il rencontre Jacques Nichet et Jean-Louis Benoît, avec qui il va créer, en 1970, le Théâtre de l’Aquarium. Juste à côté du Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, à la Cartoucherie de Vincennes, les trois hommes récupèrent un vieux bâtiment de l’armée qu’ils retapent pour en faire un lieu emblématique de ces années-là. L’effervescence est permanente à l’Aquarium, où la direction est collective, de même que les créations, et où les meetings politiques s’invitent au même titre que les spectacles.
Tu n’empêcheras pas que cet  élève de Bernard Dort, Jean-Marie Patte, Gilles Sandier, Maria Casarès (excusez de peu), ce mousquetaire du théâtre populaire, ce bâtisseur de théâtre ait dirigé, sur une idée de Jack Ralite, de 1997 à 2014 le CDN Théâtre de la Commune, à Aubervilliers.
Tu n’empêcheras pas qu’il met en scène Feydeau, Emmanuel Bove, Molière,  dont L’école des femmes fit l’ouverture au Festival d’Avignon dans la cour d’honneur en juillet 2001 et signe en 2013 D’une noce à l’autre : un metteur en scène en banlieue aux éditions Les Solitaires intempestifs.
Tu ne pourras lui enlever son Molière 1995 de la meilleure révélation théâtrale pour La femme changée en renard, adaptation du roman de David Gardnett, ses 2 Molières  en 2005, celui du metteur en scène et de la meilleure adaptation théâtrale pour La version de Browning, de Terence Rattignon, et le prix de la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques). Là encore, excusez du peu.
C’est avec une grande tristesse que j’apprends le décès de Didier Bezace, metteur en scène et ancien directeur du théâtre La Commune d’Aubervilliers. Il avait su allier le théâtre politique et le théâtre poétique. Le monde de la culture perd un de ses plus fervents défenseurs. (Miriem  Derkaoui, maire d’Aubervilliers)
Le syndicat national des metteur en scène a salué « son engagement et l’intégrité de ses spectacles » qui « resteront comme des marqueurs d’une partie de l’histoire de la décentralisation théâtrale dans notre pays ».
C’est un grand serviteur du théâtre public qui s’en est allé sur la pointe des pieds, dans la discrétion à laquelle la maladie contraint ceux qu’elle pousse hors de la scène de la vie. Didier Bezace s’est éteint chez lui, après des mois à ferrailler avec la camarde, qui sans doute ne lui a jamais pardonné…
Il disait: Le théâtre est un bâton dont on a besoin pour tenir debout. Il a passé le relais.
Ce 11 mars, j’assistais, dans une librairie, à une entretien, dans une librairie, avec le dessinateur de BD Pierre Henri Goumont auteur, entre autre, d’une adaptation de Peirera prétend (voir premières lignes) dont je prenais connaissance pour la première fois au festival d’Avignon, mis en scène et interprété par Didier Bezace. Et justement, le 11 mars, c’était le jour que choisissant Didier Bezace  pour se faire la belle. Il n’y a pas de hasard.

Jacques Barbarin

Illustrations
Didier Bezace, photo de Brigitte Enguerrand
Clotilde Mollet et Didier Bezace dans Le Square, crédit photo Nathalie Hervieux
« Il y aura la jeunesse d’aimer » Aragon, lecture par Ariane Ascaride et Didier Bezace : Photo Nathalie Hervieux

 

 

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