Cinéma / LA BONNE EPOUSE de Martin Provost

Une école ménagère des années 1960 où l’on prépare les jeunes filles à devenir des femmes au foyer modèles. Le bouillonnement des événements de la contestation de Mai 1968 , s’y invitent explorés, aux accents de la comédie enchantée et décapante, y déposant les germes de la révolution féministe. Un film superbe et réjouissant, à ne pas manquer…

La Bonne épouse : Photo Juliette Binoche, Noémie Lvovsky, Yolande Moreau
Juliette Binoche, Yolande Moreau et Noémie Lvovsky – Crédit Photo : Memento films distribution

On avait oublié l’existence de ces écoles ménagères qui dans les années de l’après- seconde guerre mondiale, étaient le reflet- modèle , d’une société où les femmes étaient cantonnées aux seules tâches du foyer. Ces écoles étaient nombreuses dans le pays notamment dans les zones rurales et elles ont disparu dans les années 1970, consécutivement à la libération des mœurs due aux événements de 1968 dont elles ont subi le choc. Le cinéaste qui s’est inspiré de témoignages, et de nombreux documents d’époque a choisi d’inscrire son récit au cœur de ce moment charnière révélateur «  Mai 68 va tout faire voler en éclat : c’est le point de départ d’une formidable prise de conscience, qui allait accélérer le mouvement d’émancipation des femmes » , dit-il . C’est ce constat et ce point de vue là, que son récit va développer. Et sa plongée , au cœur de cet univers dans lequel il nous immerge littéralement, est d’autant plus passionnante qu’elle embrasse la tonalité de la comédie, comme éléments révélateurs . Ceux d’un embrigadement dans lequel ces jeunes filles se retrouvaient confinées à l’enseignement des tâches dont , aujourd’hui, le recul permet d’en brosser le constat d’une éducation et d’une époque dont : «  l’imagerie véhiculée par ces écoles est à la fois infiniment drôle et terrifiante », relève Martin Provost . C’est de celui-ci que son récit et sa mise en scène vont se faire porteurs , des tonalités de sa comédie sociale au cœur de laquelle s’inscrit la prise de conscience -des filles de l’institution et aussi des adultes qui les éduquent- conduisant vers l’éveil à une possibilité d’émancipation. C’est via celle-ci ,que le cinéaste fait merveille, par la description subtile des événements et des tonalités de sa mise en scène qui enrobe ses personnages dans leur marche irrésistible- qui les poussera à s’affranchir des entraves et des carcans- sublimé dans la magnifique scène finale. …Mais avant  cela, nous voilà donc transportés en ce début de l’année 1968 , en Alsace dans cette institution ménagère où Paulette Van Der Berk ( Juliette Binoche) enseigne les règles et commandements qui font la bonne ménagère, aux élèves. Accompagnée de Gilberte (Yolande Moreau) et de sœur Marie -Thérèse ( Noémie Lvovsky ) , la première assistante et cuisinière, et la seconde… distillant la bonne conduite religieuse et s’acharnant à surveiller ses élèves de la bonne confection de leur trousseau ! ….

La Bonne épouse : Photo Edouard Baer
Edouard Baer dans une scène du film – Crédit Photo : Memento Films Distribution-

A celles-ci, il faut y ajouter le mari de Paulette , Robert ( François Berland ) maître argentier de l’institut. La description de la marche de l’institut avec les leçons sur les règles comportementales, le devoir conjugal, ses ateliers de cuisine, couture et autres séances de repassage deviennent savoureuses avec le clin-d’oeil de la comédie qui s’invite, au cœur de chaque séquence. Celui suscité par les maladresses des élèves, mais surtout, par celui de la conviction affichée par leurs enseignantes dont le cinéaste, habilement , détourne le poids des mots et des comportements distanciés,  qui fait mouche. À l’image de celui porté sur Robert, en mâle dominant vivant aux dépens des femmes et complété par celui sur sa femme engoncée dans ses habits et les règles qu’elle prône, comme l’illustre la magnifique scène de sa leçon sur la bonne « manière » de servir le thé ! . Martin Provost en décrit superbement les décalages qui font mouche et que va prolonger l’irruption au sein de l’institut, via la radio et la télévision l’écho des événements de Soixante -huit. Auxquels s’ajoute, le décès du mari de Paulette dont les dettes laissées par ce dernier compliqueront, encore un peu plus la situation. Voilà donc, nos femmes adultes et leurs jeunes « ouailles » , livrées à elles-mêmes. Et, insensiblement , le chambardement extérieur, va trouver son écho à l’intérieur dont le cinéaste par une subtile approche, va décrire les métamorphoses, parfois étonnantes, qui vont y avoir lieu. Celui-ci, en faisant résonner l’écho , avec sa mise en scène stylisée , en osmose , jouant sur les effets ( comiques ) et ruptures de tons et ( ou ) formelles, sont du plus bel effet. Au sein du groupe de jeune filles où la diversité de classes et conditions y est représentée ( la Bourgeoise au sein d’une majorité de filles d’origine modeste, la fille sacrifiée aux dépens de son frère, la rousse rejetée , celle qui veut s’émanciper de sa condition, la « frondeuse » en osmose déjà avec l’extérieur. L’ébullition va se répercuter, et comme c’est le cas dans le pays à l’institut, c’est aussi la psychose de la peur qui s’installe . Hilarante scène où Noémie Lvosvky ex -résistante devenue religieuse , face à la contestation donne le ton , en pleine nuit le fusil à la main décidée à dégommer les «  cocos qui envahissent notre pays ! ». Le ton est donné… scandé par la radio et la télévision qui diffusent les nouvelles des émeutes étudiantes dans Paris. La radio et les d’alors en vogue, la télévision et ses émissions divertissement ( le palmarès des chanson de Guy Lux ), les journaux télévisés et reportages sur la famille….

La Bonne épouse : Photo Noémie Lvovsky, Yolande Moreau
Yolande Moreau et Noémie Lvovsky …en route pour Paris -Crédit Photo : Memento Films Distribution-

La pénétration de tous ces éléments marqueurs d’une époque , sont là … dès lors , le vent nouveau va faire son effet au sein de l’institut, et se faire l’écho de la solidarité féminine s’y invitant dans la foulée . Chez les jeunes filles où , lorsque l’une des plus fragiles d’entr’elles fera une tentative de suicide , elle se muera en rempart renvoyant à l’oubli les ressentiments devenus désormais obsolètes. Elle s’y fera place également chez les adultes, à l’image de l’émouvant cheminement de Gilberte la sœur du disparu , en vieille fille éplorée dont le désir refaisant surface , la fera rendra ses armes en forme de superbe pied de nez à la              « rivalité féminine », si souvent fustigée … en ces circonstances !. Et puis , c’est sur la thématique du couple dont le titre du film , La bonne épouse , devient emblématique . Celle-ci , Paulette dans ses habits de femme soumise devenue veuve et ruinée , va finir par changer elle aussi sa trajectoire sous influence d’une liberté dont le désir réveillé, trouvera sa concrétisation. Magnifique idée d’un ancien «  amour de jeunesse », que dont les aléas de la vie l’ont séparée … qui va réveiller en elle, tout ce qu’elle avait enfoui dans ses habits de femme soumise. Cet amour qui resurgit sous les traits du banquier du mari de Paulette , auquel cette dernière rendra visite en compagnie de Marie -Thérèse la sœur de son mari défunt , va réveiller en elle tout ce qu’elle avait réprimé en elle jusque, là . Passion réveillée par le charme, la fragilité et l’humour du banquier ( Edourrd Baer ) font mouche, prêt lui , à sacrifier son couple pour reconquérir l’amour de sa vie  ! . Edouard Baer époustouflant , trouve ici le prolongement de son personnage de La lutte des Classes (2019 ) de Michel Leclerc , dont son couple mixte voyait son fils confronté à la violence au sein de l’école de la République où la mixité ne fonctionne plus. Ici , il va aussi, avec Paulette, faire front à l’adversité, à l’image des habits de Paulette par lesquels elle fait sa métamorphose. Ceux du cadre de vie du banquier prenant le chemin des rendez-vous amoureux dans la nature, ou des escalades à la Roméo et Juliette du balcon de l’aimée, ouvriront la perspective …d’un autre possible, dans l’air du temps . Celui dont la magnifique scène finale en forme de comédie musicale chantée et dansée sur la route , par les femmes de l’institut se rendant à Paris rejoindre les manifestants, ouvrent la porte au vent nouveau qui se lève…

On laissera le mot de la fin au cinéaste avec cette belle citation de la Lettre à un jeune poète de Rainer Maria Rilke, datant de 1904 , qui a été son inspiratrice pendant le tournage de son film :La bonne épouse : «  Cette humanité qu’a mûrie la femme dans la douleur et dans l’humiliation verra le jour quand la femme aura fait tomber les chaînes de sa condition sociale. Et les hommes qui ne sentent pas venir ce jour seront surpris et vaincus ». On est en pleine actualité, ajoute -t-il. Ne manquez le nouveau film du cinéaste, il est tout simplement , magnifique! …

( Etienne Ballérini)

LA BONNE EPOUSE de Martin Provost – 2020 – Durée : 1h 49.

AVEC : Juliette Bincoche , Noémie Lvovsky, Yolande Moreau, Edouard Baer, François Berléand, Marie Zabukovec, Anamaria Vartolomei, Lily Taïeb, Pauline Briand, Armelle

LIEN : Bande -Annonce du Film : La Bonne épouse de Martin Provost – Memento films Distribution.

3 commentaires

  1. […] La Bonne épouse, La Communion, Un Fils, L’Ombre de Staline et Cancion sin nombre, sont (re)programmés dans les salles obscures depuis lundi 22 juin. La réouverture se poursuit et d’autres cinémas vont redémarrer leur activité mercredi prochain. La Fête de la Musique c’était dimanche dernier, mais, sans surprise, il y a des rappels sur les chaînes de la télévision. Woodstock, Freddie Mercury ou encore Marianne Faithfull, sont ainsi évoqués sur le « petit écran ». Cette semaine est aussi l’occasion de revoir (ou découvrir), en naviguant entre Arte et Ciné+ Classic, trois films de René Clément. […]

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