Théâtre de la Cité / Le Souper

Les Mesguich au Théâtre de la Cité? Les rater, « pire qu’un crime, une faute ». Pourquoi repris-je cette formule de Talleyrand?  Parce que père et fils – Daniel et William – jouaient à La Cité la pièce de Jean-Claude Brisville, Le souper, et que Daniel y interprétait… Talleyrand.
Daniel Mesguich… Bizarrement, mes premiers souvenirs ne sont pas d’ordre théâtral mais cinématographiques: Molière, d’Ariane Mnouchkine, et Dossier 51, de Michel  Deville, dont les Cahiers du Cinéma disaient – et les projets destructifs sur cette brillante revue abondent cet imparfait- disaient donc qu’il s’agissait d’un film sans contre-champ.


Puis bien sûr le théâtre, avec Avignon mais aussi Nice, où j’ai pu me régaler de ses différentes visions de ses 2 pièces favorites, Hamlet et Don Juan, ainsi que de Marie Stuart. Mais aussi le Théâtre de la Cité, avec L’entretien entre Descartes et Pascal  le jeune, et, dans la famille Mesguich je demande le fils, Le dernier jour d’un condamné.
https://ciaovivalaculture.com/2018/05/06/theatre-mesguich-hugo-le-dernier-jour-dun-condamne/.
Et n’oublions pas lés écrit du papa avec ce sublime forcement sublime Estuaires https://ciaovivalaculture.com/2017/07/03/livre-estuaires-de-daniel-mesguich-une-pensee-ecrite-avec-le-coeur/
Bon. Revenons à nos moutons, c’est à dire à ce souper. Jean Claude Brisville  (1922-2014) est un écrivain, dramaturge, romancier.   Scénariste, en particulier du film Beaumarchais l’insolent il a obtenu le  Grand Prix du théâtre de l’Académie française en  pour l’ensemble de son œuvre.
La scène du souper se déroule à Paris le 6 juillet 1815 à minuit, dans l’hôtel particulier de Talleyrand Fouché* s’est rendu à l’invitation de Talleyrand, pour y parler affaires. Napoléon a abdiqué et Paris est occupé par les troupes coalisées. On s’interroge alors sur la nature du gouvernement à donner à la France. Dehors, des émeutiers sont contenus avec difficulté par le service d’ordre de la capitale. Fouché, duc d’Otrante, pense qu’il faut revenir à la république.
Pour Talleyrand, il faut restaurer les Bourbons ; mais pour cela, il a besoin de l’appui de Fouché, actuellement président du gouvernement provisoire, qui contrôle la ville de Paris. Ce fin souper est l’occasion de le convaincre que le retour de Louis XVIII sur le trône est la seule bonne solution. Entre deux plats, les deux hauts dignitaires révèlent – souvent à demi-mot – leurs crimes, leurs trahisons, leurs intrigues.


Chose bizarre – mais pas tant que ça, en fait- certaines phrases du texte –voire le contexte général de la pièce- font écho à la situation politique, appelons-là confuse, que nous traversons en ce moment : nous sommes dans la pièce à l’aube de la seconde restauration. Après une période de confusion, Louis XVIII revient sur le trône. Débute l’expérience d’une monarchie constitutionnelle  qui essaie de recréer une unité dans le pays sur des bases héritées à la fois – on dit actuellement en même temps – de la Révolution et de l’Ancien Régime.
Pour en revenir aux personnages, le chef de la police souhaite une République, tandis que Talleyrand, posé et délicat en perruque blanche, défend le retour des Bourbons. Tous deux se détestent, se crachent les coups bas de l’autre. Fouché avec violence : « Vous êtes vice grand électeur, le seul vice qui vous manquait ! » Talleyrand enrobe son rival avec plus de douceur, lui rappelle sa responsabilité dans l’exécution de Louis XVI. Quant à Fouché, il reproche à Talleyrand son double jeu concernant l’exécution dans les fossés du château de Versailles le 21 mars 1804 du duc d’Enghien : d’un coté « Plus qu’une faute un crime », de l’autre la lettre secrète – mais existe-t-il un secret pour ce ministre de la police – qu’il adresse à Napoléon lui conseillant l’exécution du duc.
Pour en revenir à l’interprétation du père et du fils, la subtilité de leur travail tient à tout ce qu’ils font passer dans le non-textuel, le colérique, la rapidité du débit, le haussement de la voix de Fouché – donc de William, le coté félin, calme, enveloppant, souple – et féroce comme un tigre ?- de Talleyrand – donc de Daniel.
Mais surtout  et cela peut sembler anodin – le rapport à la nourriture, donc le rapport au politique : quand Fouché dévore son plat d’asperges en petits pois**, Talleyrand savoure, Fouché boit son vin d’un trait, l’ancien évêque d’Autun s’en délecte, le chef de la police avale son cognac, le diplomate le fait tourner dans son verre, le hume, et après… « On en parle ». Le rapport à la nourriture est plus « parlant » pour chacun que son discours, je dirais même que c’est un élément primordial de sa personnalité. Au demeurant, la pièce s’appelle  « Le Souper »…

Père et fils ont chacun leur intelligence de jeu : dialogue ente Talleyrand et Daniel Mesguich, on sent que ce dernier a disséqué son texte, interprète Talleyrand avec un détachement élégant et un phrasé relevant de la préciosité, propre au personnage. William, lui, a une approche plus crue de son personnage. Son interprétation est plus charnelle, brutale, ainsi que l’exige la nature de Fouché.
La mise en scène est précise, au scalpel, elle est baigné dans les teintes bleu nuit d’un rideau de fond : si cette couleur plait généralement, elle peut devenir étouffante si elle est trop présente. La couleur de ce rideau nous rassure, nous calme, mais en même temps – comme dirait l’autre-  nous inquiète, à la limite nous oppresse : rassurer, calmer, inquiéter, oppresser : Talleyrand. Subtilité du choix.
A la fin de la pièce, Fouché revient pour reprocher à Talleyrand son courrier secret à Napoléon, William Mesguich est enveloppé de son manteau noir, il se tient du haut de sa stature, et je ne sais pourquoi, j’ai évoqué l’apparition de la statue du commandeur dans Don Juan. Mais il ne pourra entrainer dans son objurgation le Raminagrobis Talleyrand, qui va le préparer à aller à Canossa devant Louis XVIII, en présence du diable boiteux. Celui-ci  lui assène le coup de pied de l’âne avec la dernière phrase : Fouché ! Ne me faites pas rire !
Ce vendredi 6 mars était donc loin d’être « Une soirée perdue ». Bravo au Théâtre de la Cité. Je crois bien que je ne vais pas rester longtemps sans y revenir. Hé ! Les Mesguich ! La saison prochaine au Théâtre de la Cité ! Pas de blague, hein !

Jacques Barbarin

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*Joseph Fouché,(1759-1820), est particulièrement connu pour la férocité avec laquelle, durant la Révolution, il réprima l’insurrection lyonnaise en 1793 et pour avoir été ministre de la Police sous le Directoire, le Consulat et l’Empire
**Recette du XVIIIème siècle : 500 gr d’asperges vertes,  3 petits oignons blancs, quelques feuilles de laitue , sel, sucre, 6 cuillères à soupe d’au, un peu de crème fraîche liquide
Coupez les asperges de la taille de petit pois
Coupez les oignons blancs en petits quartiers
Déposez le tout dans une cocotte avec quelques feuilles de laitue et l’eau
Saupoudrez d’un peu de sel et de sucre
Cuisson 25 minutes. À la fin de la cuisson ouvrez la cocotte et versez un peu de crème selon votre goût. Mélangez et servez immédiatement

Photos :DR

 

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