Théâtre / Rhinocéros, de Ionesco

Vous savez ce qui est le pied, en théâtre ? C’est de voir un texte « fort » dans une interprétation qui vous donne l’impression du « petit Jésus en culotte de velours ». C’est ce que j’ai ressenti devant Rhinocéros, au Théâtre de la Cité. 


Rhinocéros, d’Eugène Ionesco, est créé à Paris à l’Odéon le 20 janvier 1960 dans une mise en scène de Jean Louis Barrault. Œuvre emblématique du théâtre de l’absurde, la pièce dépeint une épidémie imaginaire de « rhinocérite », maladie qui effraie tous les habitants d’une ville et les transforme bientôt en rhinocéros, Elle aborde les thèmes du conformisme et de la résistance au pouvoir politique.
« Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat. » Tout langage stéréotypé devient aberrant. C’est ce qu’Ionesco démontre dans Rhinocéros, pièce qui a tout d’abord vu le jour sous la forme d’une nouvelle. Partisan d’un théâtre total, il porte l’absurde à son paroxysme en l’incarnant matériellement.

Allégorie des idéologies de masse, le rhinocéros, cruel et dévastateur, ne se déplace qu’en groupe et gagne du terrain à une vitesse vertigineuse. Seul et sans trop savoir pourquoi, Bérenger résiste à la mutation. Il résiste pour notre plus grande délectation, car sa lutte désespérée donne lieu à des caricatures savoureuses, à des variations de tons et de genres audacieuses et anticonformistes. La sclérose intellectuelle, l’incommunicabilité et la perversion du langage engendrent des situations tellement tragiques qu’elles en deviennent comiques, tellement grotesques qu’elles ne peuvent être que dramatiques. Bérenger –personnage récurrent chez Ionesco- est le seul à réagir humainement et à ne pas trouver cela normal. Il s’affole et se révolte contre la « rhinocérite ». Néanmoins, après beaucoup d’hésitations, Bérenger décide de ne pas capituler : « Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas ! ».


Ici, il n’y a qu’un comédien sur scène, Kevin Pastore. Il interprète Béranger, mais il passe de personnage en personnage, comme les affluents d’un vaste fleuve : dans le fleuve Béranger il y a tous les autres, leurs peurs, leur incompréhension de ce qui leur arrive, leur incapacité de voir la réalité : Béranger est la somme de tous les autres, il n’est pas le héros positif, il est simplement le plus lucide.
Car ce qui est le plus inquiétant, dans ce récit, c’est, non pas le rhinocéros,  mais l’attitude collective, et volens nolens, la passivité, le manque de courage, le repli sur soi, la politique dite de l’autruche. C’est nous qui créons le rhinocéros comme la démocratie, régime bien sûr le plus parfait dans le meilleur des mondes possibles, a érigé des Hitler, des Bolsonaro, des Trump. Mais je m’égare.
Béranger est lucide, mais trop tard. Il pourrait dire, comme le personnage de Richard Matheson, Je suis une légende.


Et le fait que Rhinocéros soit joué par un seul comédien – sublime forcement sublime Kévin Pastore- renforce la dualité de ce texte : d’un coté la science-fiction, la menace venue d’on ne sait où, de l’autre l’acuité, la clairvoyance politique. Replaçons nous dans le contexte : si Rhinocéros a été créé en 1960, la nouvelle éponyme – dont est tirée la pièce- date de 1957. La seconde guerre mondiale s’est terminée il y a juste un peu plus de 10 ans, nous sommes en plein dans la période stalinienne (Ionesco est roumain, la Securitate vaut bien le KGB ).

Au début de la représentation, Kévin Pastore – c’est-à-dire Béranger mais aussi tous les autres- ne dit rien pendant un longtemps, assis dans un fauteuil, face à un dictaphone : cet élément nous oriente vers un théâtre-récit, une confession, confession qui tarde à venir. Un mal à l’aise s’instaure, et dés que ce personnage entre dans  le parlé du récit c’est seule sa voix – plus que sa gestuelle- qui nous amène dans les arcanes, c’est elle qui sculpte les tenants et les aboutissants.  Cette subtilité dans le passage d’une voix à l’autre, cette précision me font penser  à ce que disait la comédienne Annie Mercier : un paysage, un timbre, une couleur, un rythme, une identité, une musicalité… C’est tout cela, la voix. Si le théâtre doit beaucoup au corps, il est un instrument du corps qui est fondamental à cet  art : la voix.

La scénographie – Kevin Pastore, décidemment, il est  bien, ce petit- rend dompte de cette dualité science-fiction –analyse politique, avec des affiches de films et des affiches de propagande. Elles sont localisées en fond de scène, elles ne sont donc pas fondamentalement « lisibles » mais suffisamment pour induire cette coexistence. La création lumières – Erik de St Ferréol- est en harmonie avec cette scénographie, elle instille un effet d’étrangeté, nous emmène ce mal à l’aise dont je parlais plus haut. La mise en scène – Christophe Turgie – est l’écoute de ce que scénographie et création lumières nous insinue, nous infuse.

Décidément, ce 7 février, au Théâtre de la Cité, c’était loin d’être une soirée perdue (t’as l’bonjour d’Alfred)

Jacques Barbarin

Mise en scène : Christophe Turgie
Avec : Kevin Pastore
Création lumières : Erik de Saint-Ferréol
Scénographie : Kévin Pastore
Photos : Anne-Sophie Tiezzi
Compagnie Qui n’a pas peur de le dire

 

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