Cinéma / ADAM de Maryam Touzani

A Casablanca deux femmes : l’une mère célibataire et l’autre veuve , confrontées au rejet d’une société patriarcale. Enfermées toutes deux dans le déni , leur rencontre va redonner sens à leurs vies. Par petites touches sublimées, la cinéaste dont c’est le premier  long métrage, nous offre deux bouleversants portraits de femmes, et un très grand film. A voir absolument …

Samia ( Nisrin Erradi ) et la petite Warda ( Douae Belhaouda ) – Crédit photo : Ad Vitam Distribution-

On découvre Samia ( Nisrin Erradi ) au cœur de la Médina de Casablanca , errant à la recherche d’un travail et d’un refuge pour dormir . Enceinte, hagarde, épuisée, désespérée elle frappe aux portes, et n’essuie que des refus. Il faut dire qu’au Maroc de nos jours encore une fille-mère comme elle dans un société restée très patriarcale , portant le fuit du pêché , y est objet de rejet . Toutes ces portes qui se ferment en témoignent refusant le geste solidaire, par crainte du « ... qu’en dira-t-on ? ». La nuit tombante après avoir essuyé un dernier refus, elle s’installe dans le rue pour y dormir sur le trottoir, sous le regard de la veuve qui lui avait refusé hospitalité et qui habite en face . Celle-ci , Alba (Lubna Azabal) dont on perçoit le sentiment de malaise et de culpabilité qui la fait se raviser , va revenir vers elle et lui ouvrir sa porte : «…mais, seulement pour cette nuit, tu repartiras au matin, je ne veux pas d’histoires ! », lui dit-elle sous le regard contrarié de sa fille , la petite Warda       ( Douae Belkhaouda ) . C’est elle , le petit ange plein de curiosité et de vie , qui , habilement va pousser sa mère , à offrir refuge à Samia qui n’a cessé de proposer son aide au foyer pour confectionner les gâteaux et autres produits «  faits main » de la petite pâtisserie maternelle, en devanture de la maison. C’est , dès lors , à un subtil, passionnant et bouleversant face à face entre les deux femmes , sous le regard influent de la petite fée Warda, dont la cinéaste va nous proposer de suivre, le difficile cheminement qui va leur permettre de sortir de l’impasse dans laquelle , leurs destinées semblent devoir rester figées . Prisonnières de leur sort dans une société qui les enferme dans l’impasse . L’une prisonnière de l’enfant qu’elle porte malgré elle et d’une maternité qu’elle a du mal à assumer, ne sachant que faire ( l’abandonner ? ) de l’enfant. Et l’autre , enfermée dans le deuil qu’elle n’a pas su faire , recluse dans la douleur et le silence …

Samia ( Nisrin Erradi ) et Alba ( Lubna Azabal ) – Crédit Photo : Ad Vitam Distribution-

« J’ai voulu qu’on pénètre leur âme, à travers les gestes les plus petits,les plus insignifiants,  aller chercher sous la peau de ces deux femmes , creuser pour faire jaillir leur vérité à l’image » , explique la cinéaste . Et croyez -nous, cette intention affichée, Maryam Touzani non seulement elle la rend plus que perceptible, mais réellement bouleversante au cœur de séquences d’une densité et d’une force dramatique incroyable. A la fois dans ce qu’elles révèlent , d’un état des lieux de la soumission féminine dans la société Marocaine, ici , et à laquelle elle renvoie, l’écho plus large d’une constat global et mondial , dont s’en font l’écho aussi : « ... les femmes marocaines qui ne sont plus prêtes à se laisser faire. Elles réclament le droit à l’égalité, le droit à disposer de leurs corps… c’est du jamais vu, et c’est très émouvant...», souligne-t-elle . Et son film, se fait le reflet de cette démarche essentielle par laquelle ses deux héroïnes, vont faire le chemin, leur permettant de briser les tabous. Et le regard porté sur elles par la cinéaste a quelque chose de miraculeux par ce qu’il arrive à nous faire percevoir et à nous imposer, comme une évidence . On pourrait dire, et on se doit de le dire : traduire l’intimité féminine profonde des sentiments et du vécu … seul , le regard d’une femme- cinéaste , peut le rendre aussi fort, et évident dans tout ce qu’il révèle . Vous serez scotchés par les deux prodigieuses et bouleversantes séquences au cours desquelles, elle vont provoquer et mettre leur deux solitudes, à l’épreuve du déni  qui les enferme. La première est provoquée par Samia avec la complicité de la petite Warda . C’est par une chanson de la grande Diva Arabe dont elle porte le prénom, que la petit fille fait comprendre à Samia l’enfermement dans le déni du deuil , vécu par sa mère . La séquence est d’une beauté et d’une intensité humaine …à tomber !. Au cours de laquelle Samia, ressuscitant les souvenirs et la douleur, chez Alba , l’apaisement de la thérapie  de la confidence et des mots trop longtemps enfouis , va faire son effet. Alba, va pouvoir redécouvrir une sensibilité et une sensualité jusque là mises en berne . De la même manière , Alba , va lui renvoyer à Samia , le défi de mettre les mots sur cette maternité qui la dépasse et la pousse a renier ses instincts maternels et son enfant à venir … dont elle veut se débarrasser, en l’abandonnant comme un fardeau qu’elle ne peut assumer. Puis , Alba va la laisser seule avec ce petit être qui vient de naître… face à son choix. Autre séquence prodigieuse, au cours de laquelle l’instinct maternel, réveillé par les pleurs de cette petite nature qui accroche sa bouche gloutonne au sein, et ses petits doigts qui ne lâchent plus la main maternelle !. Difficile de résister, à ces séquences et à ce qu’elle disent d’essentiel … d’autant que la réalisatrice sait de quoi elle parle , en ayant vécu le ressenti jadis , par le biais de cette jeune femme que sa famille avait recueillie,  jusqu’à la venue au monde de son enfant , et,  dont elle a partagé le quotidien et les souffrances vécues , ici , sous les traits de Samia , et  le ressenti du dilemme en forme d’arrache-coeur …

Samia ( Nisrin Erradi ) penchée sur son enfant – Crédit Photo: Ad Vitam Distribution-

Le regard de Maryam Touzani a quelque chose de miraculeux dans ce que son cinéma par sa mise en scène sensible , révèle de la douleur de l’âme et du ressenti de l’humliaition . A laquelle elle renvoie constamment la nécessité de faire front avec l’appui solidaire , comme ici . Mais aussi en se servant de celui-ci imposant la nécessité de se battre , pour faire changer les mentalités, et faire valoir ses droits . C’est par le « vécu » de ses deux héroïnes magnifiques qu’elle donne à voir et à entendre, un message fort et nécessaire. Son film est tout entier inscrit dans cet enjeu. Comme en témoigne son approche du regard sur les veuves et le deuil , auquel fait écho la puissance évocatrice de la chanson. Et à ce qu’il  renvoie , à la femme qui y est confrontée : « ... la pression sociale fait qu les femmes sont empêchées de vivre le deuil comme elles le souhaiteraient… Par exemple, une femme n’a pas le droit d’aller au cimetière le jour de l’enterrement…  C’est la société qui choisit, et les femmes se plient à ça dans la douleur et le silence. C’est tout simplement révoltant ! », dit la cinéaste , qui dans le film , fera  dire à Alba « mon mari , je n’ai même pas eu le droit  de l’accompagner jusqu’à sa tombe . La mort n’appartient pas aux femmes ! » . On notera également que le père de l’enfant de Samia n ‘est jamais évoqué , qu’elle soit victime ou consentante , cela ne changeant rien – selon la cinéaste-  à la réalité du vécu   de la grossesse et de « l’ instinct maternel », qui finit par s’imposer à Samia . De la même manière la gravité et l’enfermement dans le déni du deuil d’Alba , va prolonger son écho réparateur dans les avances insistantes de l’amoureux qui – par tous les moyens- cherche à s’attacher son regard et son attention. C’est, d’une certaine manière à la quête identitaire de:«  toutes ces choses qui constituent notre identité et que nous perdons petit à petit », à laquelle la cinéaste renvoie la symbolique , via la recette de la Rziza , cette pâtisserie traditionnelle dont la pâte doit être malaxée d’une certaine manière pour en goûter, toute la saveur …

Adam, est le premier long métrage de Maryam Touzani , après ses essais dans les courts et son interprétation en tant que comédienne dans Razzia ( 2016 ) dont elle a co-écrit le scénario avec son mari , Nabil Ayouch le réalisateur de Much Loved (2015 ) qui fit polémique au Maroc. Le couple de cinéastes , inscrit désormais  son empreinte dans le cinéma Marocain, et lui fait honneur. On a plaisir à saluer ici leur superbe travail d’artistes , et leur implication sur des sujets importants . Ils font à merveille honneur ce que se doit d’être, le rôle de tout artiste dans touts les arts : se muer en témoins de la société et des individus qui la composent, dans leur désirs de changements, de liberté et de progrès, sans discriminations .

(Etienne Ballérini) ,

ADAM de Mariam Touzani – Durée : 1 h 40 –

AVEC : Lubna Azabal, Nisrin Erradi, Douae Belkhouada, Hasma Tamtaoui , Aziz Hattab …

LIEN : Bande – Annonce du Film : Adam de Mryam Touzani –

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