Théâtre / La rose et la hache

Tout commence vers la fin des années 70 mais tout part de Shakespeare et plus précisément de Richard III. 1979, l’italien Carmelo Bene propose une réécriture, je préfère dire offre une vision de cette pièce, intitulé La rose et la hache.


Carmelo Bene, (1937- 2002) est un acteur, écrivain, réalisateur et metteur en scène italien. Il passe son enfance dans un collège religieux. À 18 ans, il entre, seulement pour quelques mois, au Conservatoire de Rome. Il met en scène et joue dans  Caligula d’Albert Camus  en 1959. Il travaille ensuite sur des poèmes de Maïakovski qu’il rejoue plusieurs fois, jusqu’à la version définitive de 1982 : Quatre manières diverses de mourir en vers.
1979 : « Jo » – comprenez Georges Lavaudant- s’empare de ce brulot qu’il monte avec ce héros, ce héraut du théâtre, Ariel Garcia-Valdès. Depuis 40 ans, cette œuvre est rejouée, reprise en 2004, avec « Jo » et Ariel, même coup de poing de la scénographie, même intensité. Les 17 et 18 janvier, le théâtre Anthéa, à Antibes, nous offrait une nouvelle – et certainement dernière- mouture. Celui qui n’a jamais vu Ariel Garcia-Valdès sur scène, qu’il soit décapité.
La Rose et la hache* c’est Richard III nettoyé de sa complexité historique. C’est une suite vertigineuse de très gros plan sur la laideur et les faiblesses d’un homme (des hommes), le destin tragique d’un roi (des rois). Il était une fois Richard, duc de Gloucester, être difforme, inachevé, « à moitié fini », qui s’en va jouer de ses handicaps, physiques, et… moraux, pour parvenir à ses fins.
La Rose et la Hache s’attache à la personnalité du monstre Richard et à son rapport aux femmes. Dans une magnifique scénographie, une longue table de bois recouverte de centaines de verres à pied remplis de vins aux robes variées, on est face à une vision, secrètement rétrospective, dont le protagoniste est à la fois le sujet et l’acteur halluciné. Enfermé dans une scène à l’instar d’une chambre mentale, le « monstre » retraverse, instant après instant, son terrible passé.


Quand, dés la première image, on est littéralement atomisé par cette vision de cette longue table, qu’éclaire des lumières rasantes, nous avons l’intime conviction d’approcher la table tragique du pouvoir, que ce à quoi nous allons assister n’est qu’un immense plan-séquence, et pour emprunter un terme utilisé en chimie, nous assistons à la formation d’un précipité.
Et nous avons très vite la préscience que les 4 personnages derrière cette table sont, outre le duc de Gloucester futur Richard III (Ariel Garcia-Valdès) la  reine Marguerite (Philippe Morier-Genoud), la reine Elizabeth (Astrid Bas) le roi Edouard IV (Georges Lavaudant), donc que ces personnages sont des  archétypes, c’est là la force de l’écriture de Carmelo Bene. Le souci de Carmelo Bene, pas plus que celui de Shakespeare, n’est pas d’être vraisemblable. En « précipitant » Shakespeare, Carmelo Bene, d’une certaine manière le « sublime » – au sens de la sublimation en physique.
Dans La Rose et la Hache est présente une scène, une clé de Richard III : celle où Richard séduit Lady Anne en pleine voie publique. Soit d’une part un être hideux à tous égards, d’âme et de corps, un égorgeur brutal et  cynique, bossu et pied-bot, aussi sanguinaire que répugnant, comparé tour à tour à un chien, un loup, un tigre, un sanglier, ou à une araignée, un hérisson, un porc, un crapaud : Richard, duc de Gloucester. Soit d’autre part Lady Anne, une belle, noble et vertueuse jeune femme. Soit enfin toutes les circonstances aggravantes susceptibles de transformer le dégoût de l’une pour l’autre en haine inexpiable : Richard a tué le mari, puis le beau-père d’Anne, qui est précisément en train d’accompagner son corps jusqu’à sa dernière demeure. Telles sont les données du problème. En voici l’énoncé : conduire la scène qui s’ensuit de telle sorte qu’Anne et Richard soient fiancés à l’issue de leur rencontre. Autrement dit, faire en sorte que l’inconcevable ne soit pas pour autant impossible, et rendre visible – sensible – cette distinction.
Vers la fin de cette scène, le non-verbal submerge le verbal, avec le rire sardonique de Arial-Gloucester. Ce rire dit mieux que le texte, et il me vient à l’esprit ce que dit Hitchcock dans ses entretiens avec François Truffaut : Le dialogue doit être un bruit parmi d’autres, un bruit qui sort de la bouche des personnages dont les actions et les regards racontent une histoire visuelle.


Au demeurant, Georges Lavaudant parle ainsi du travail vocal particulier d’Ariel Garcia-Valdès : Dès qu’on a commencé à travailler, Ariel a attrapé une espèce de voixCela tenait en même temps du personnage de Richard et de Carmelo Bene. Quelqu’un qui aurait épuisé toutes les ruses de la séduction. J’ai compris que c’était là-dessus qu’il fallait jouer.
Une scène me paraît une lecture pertinente de l’œuvre, une chorégraphie entre deux reines (Astrid Bas et Irina Solano) quelles reines, peut importe, c’est à des archétypes que nous avons à faire. En front de scène, les deux protagonistes échangent – comme on échange des coups d’épée – des pas de danse, sans doute des pas de menuet, mais aussi une chorégraphie où ces protagonistes « conversent »  par des gestuelles identiques. Toute cette chorégraphie a été établie à l’origine par Jean-Claude Gallotta et « dit » le rapport aux femmes de Richard III avec plus de sureté que des dialogues.
La Rose et la Hache se boit cul-sec, comme on boit un alcool fort. Il y aura pour moi un avant et un après La Rose et la Hache. Et, je  le répète, celui qui n’a jamais vu Ariel Garcia-Valdès sur scène, qu’il soit décapité.
La Rose et la Hache, texte de Carmelo Bene d’après Shakespeare, mise en scène et lumières de Georges Lavaudant, décor Jean Pierre Verdier, avec Astrid Bas, Ariel Garcia-Valdès, Georges Lavaudant, Philippe Morier-Genoud, Irène Solano.

Jacques Barbarin

*La rose renvoie à la guerre des deux roses, liée aux droits de succession de la couronne d’Angleterre. Elle débute en  1455 et prend fin en 1485, quand le dernier des rois de la maison d’York, Richard III, meurt sur le champ de bataille et qu’Henri Tudor devient roi sous le nom d’Henri VII, fondant la dynastie des Tudor

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