Cinéma / LA LLORONA de Jayro Bustamante

La Dictature des années 1981/83 , le génocide des indiens Maya au Guatemala. Sous le scalpel de la légende de la « pleureuse » qui vient hanter le Général tortionnaire , le cinéaste d’Ixcanul et de Tremblements, explore magistralement les racines d’un traumatisme resté vivace. Un très grand film à voir absolument

La scène du procés – Crédit Photo  – assise  à droite de la témoin : Rigoberta Menchu, prix Nobel  de la paix 1992 –  Crédit Photo : ARP Sélection  : ARP Sélection-

Le cinéaste Guatémaltèque conclut de la plus belle des manières sa « trilogie » sur la thématique de la discrimination et de la haine qu’il considère, comme être, la «  plaie » restée la plus vivace dans les mentalités d’un pays, où la violence a trop longtemps été attisée et entretenue par le pouvoir militaire. Dans Ixcanul ( 2015), par le biais du portrait de la jeune Maria, c’est la discrimination envers les différentes communautés indiennes Maya que le cinéaste pourfendait. Dans Temblements (2019),c’est du poids de la bourgeoisie et de la religion cherchant à remettre dans le « droit chemin » un homosexuel père de famille « possédé » , par le démon de l’homosexualité, qu’il va falloir soigner !. Avec La Llorona , c’est à la discrimination Politique qu’il s’attache , et notamment celle envers «  les défenseurs des droits de l’homme désignés comme communistes », dit-il . De ces trois plaies restées béantes et ayant engendré des crimes contre l’humanité, son dernier volet se veut être une contribution apportée à ce qu’ils soient -enfin-instruits et reconnus et puissent , dit-il : «  « contribuer au dialogue autour d’un processus de réconciliation , qui n’est toujours pas achevé .. » . Celui-ci , ne pouvant intervenir que par la reconnaissance officielle des exactions militaires qui ont eu lieu, dont le bilan des victimes est hallucinant dont fait état le dossier de presse  du film:« lors de la période sanglante des années 1982/ 83 sous le régime d’Efrain Rios Mott au pouvoir , et de la guerre civile qui opposa l’armée nationale soutenue par les groupes para-militaires aux armées rebelles de la gauche. Pendant les 18 mois de son pouvoir , chaque jour 3000 personnes étaient assassinées ou portées disparues . La moitié des 250 000 victimes l’ont été durant son régime sanguinaire… », est-il précisé. Le contexte et le cadre fixé, l’exploration de la société Guatémaltèque objet de sa « trilogie », du « trauma » du génocide et de la violence qui y a conduit, et le douloureux thème des plaies restées d’autant plus vivaces, les négations de ce qui s’est passé et le renvoi dans l’oubli par le pouvoir et la classe qui le soutien , en attisent les rancoeurs . Pour l’aborder , la belle idée de récit et du traitement par le cinéaste, étant de faire appel aux traditions, croyances et légendes pour en disséquer au plus profond, le ressenti persistant, du traumatisme…

La Llorona ( Maria Mercedes Coroy ) fait face à la police pour entrer dans la villa du Dictateur – Crédit Photo : ARP sélection-

L’inscrivant dans la continuité, de l’approche de ses deux premiers opus . Comme c’était le cas dans Ixcanul , où rituels et croyances ancestrales y sont évoqués, et où , face au désir d’émancipation de l’héroïne, il est fait allusion à celui de la femme enceinte ayant la capacité de faire fuir les serpents !. Ici, c’est le mythe qui est convoqué , de l’une des plus anciennes légendes Latino-Américaines. Celui de la Llorona ( la Pleureuse )  portant chagrin de ses enfants conçus hors mariage et sacrifiés avec elle, pour sauver l’honneur de son mari…devenue âme en peine elle est condamnée à errer, à travers le monde !. La confrontation au mythe , Jayro Bustamante se l’approprie et en fait la « matrice » de sa mise en scène, pour « …parler du dictateur le plus sanguinaire de l’Amérique Latine » . Les premières séquences donnent le ton, avec la traduction en justice du général Enrique  Monteverde ( Julio Diaz ) et sa condamnation pour génocide … qui le verra quelques jours plus tard, gracié , par la cour suprême ! ( 1) . La mobilisation sans précédent de la population et des rescapés des familles des victimes trahies dans leur désir de justice , le sentiment d’impuissance et la rage qui s’exprime , le fantôme de la « pleureuse » , va devenir désormais le référent d’un désir collectif, la faisant revenir hanter les jours et les nuits des coupables. La mise en abîme de la mise en scène est à cet égard prodigieuse, qui, constamment renvoie à cette présence symbolique. Comme le souligne la magnifique d’ouverture au tribunal . Avec en gros plan cette femme témoignant le visage caché par un voile, des horreurs et exactions auxquelles elle a assisté . Un mouvement de caméra en zoom-arrière , nous faisant découvrir petit à petit , le public d’un tribunal bondé et son témoignage y résonnant en ressenti collectif , lorsqu’elle se tourne levant le voile et découvrant son visage , vers le public qui l’applaudit ! .Mais la condamnation du Général reçue comme une délivrance …sera de courte durée. La Llorona , se muera alors en vengeresse, face à ce camouflet de l’annulation infligé par la cour suprême aux âmes des disparus, et aux larmes des survivants qui les pleurent …

Le général génocidaire ( Julio Diaz ) – crédit photo : ARP Sélection-

Dans son choix de mise en perspective , le travail de Jayro Bustamante se révèle époustouflant, dans ce qu’il laisse percevoir d’un double enfermement , sur lequel La Llorona  va exercer son influence . Ouvrant à la mythologie collective restée ancrée , sa dimension de recours possible par lequel , les paroles de la magnifique chanson du générique final ( ne le manquez pas!…) laissent , au delà du rôle consolateur, la porte ouverte à l’espoir. Contraignant, face à la protestation le général à se réfugier dans sa villa hyper -protégée avec sa famille encerclée par les manifestants . C’est alors à un huis-clos aux résonances multiples auquel le cinéaste nous invite , empruntant au genre où l’enfermement, se mue en un véritable cauchemar hanté où le fantôme de la Llorona qui rôde, y distille sentiment d’effroi et d’étouffement. La peur va changer de camp. Atmosphère fantastique, amplifiée par les sonorités extérieurs incessantes des manifestants campant jour et nuit devant la demeure, donnant de la voix ( chansons , insultes, égrenant les noms des disparus ..), tentant des incursions et jetant des projectiles sur les vitres et la façade de la villa . Tandis que le personnel de service indigène , apeuré baissera les bras et quittera les lieux ,   hormis la plus ancienne        Maria Telon (déjà au générique de ses deux premiers  films). Et que la nouvelle employée , Alma ( Maria Mercédes Coroy ) viendra y installer sa présence mystérieuse amplifiant , le « trouble » du huis-clos…et celui du maître de maison, basculant dans la folie hallucinatoire . Ponctuées par les fortes séquences en flash-backs faisant écho aux violences des massacres. Tandis que l’emprise gagne tout ce beau monde  à l’image de la superbe scène d’expiation, complétée par celles , où le rôle du mirage (‘?) de l’eau, dont la puissance évocatrice renvoie aux violences du passé et des enfants noyés . Séquences portées par le magnifique travail sur la fluidité des plans-séquences et leur habillage en contrastes d’ombres et de lumières, enveloppant les lieux et les personnages . Tel celui de la femme du général enfermée et  murée dans le « déni » et qui n’ignorant rien des exactions de son mari  les justifie à sa fille …qui voudrait savoir la vérité !. Et puis , surtout, il y a Maria Mercédes Coroy , découverte par le cinéaste lors du « casting  sauvage » pour Ixcanul , et désormais devenue « un trésor, une perle », de ses films !. Ici, elle est une Alma , à la fois toute en mystère et en présence charnelle offrant à son personnage, la sublime incarnation de la dimension mythique moderne souhaitée par le cinéaste . Celle d’une femme forte, se levant et refusant la victimisation, sa vengeance elle la conçoit comme un acte de justice , envers un  «  ordre social et moral » dont elle refuse le diktat . A l’image de cette image sublime , au cœur de la foules des manifestants dont elle traverse déterminée le flot et fait face aux policiers,  pour se rendre dans la villa du Général et y faire entendre sa voix , celle qui fera changer la peur de camp !. Film Politique, film magique ? , le cinéaste, lui préfère évoquer le terme de réalisme magique à propos de son approche. On vous le répète, Oui , La Llorona est un très grand film, que vous vous devez de voir absolument !…

(Etienne Ballérini )

(1) à noter que , Rigoberta Menchu Prix Nobel de la paix 1992 , défenseur des droits des Indiens, apparaît lors d’un témoignage à l’occasion du premier procès…

LA LLORONA de Jayro Bustamante – 2019- Durée : 1h 36 .

AVEC : Maria Mercedès Coroy, Margarita Kenefik, Sabrina De la Hoz, Julio Diaz, Maria Telon, Hayla-Elea Hurtado, Juan Pablo Olyslager ….

LIEN : Bande- Annonce du Film ; La Llorona de Jayro Bustamante ( ARP Sélection : durée : 1′ 44″ ) 

LIENS : A propos  de Jayro Bustamante , voir également  :

–  Ixcanul( 2015 )

– Entretien avec le réalisateur (Cinelatino – Toulouse 2015)

– Tremblements (2019)

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