Théâtre / Disparition : Claude Régy.

Connaissez vous le roman d’Antonio Tabucchi, « Peirera prétend » qu’au demeurant je vous recommande chaudement ?* Le personnage principal, le Doutore Peireira (nous sommes au Portugal), qui supervise la page culturelle d’un journal lisboète, cherche un assistant capable de rédiger en quelque sorte « à l’avance » des nécros de célébrités. Je me demande parfois si dans nos médias li n’existe pas des journaleux dont le travail serait similaire et l’on a connu des cas où des journaux on précédés l’appel.

Une scène de « Chutes »


Pourqoi vous dis-je cela ? Nous sommes en mars 1992. Je vois au théâtre Toursky, à Marseille, une pièce mise en scène par ce que je ne savais pas être une icône du théâtre, Claude Régy : Chutes, de Grégory Motton.
Né à Londres en 1961 de mère irlandaise et de père anglais, Gregory Motton a écrit une quinzaine de pièces de théâtre jouées et publiées en Grande-Bretagne et en France. Très tôt, il s’impose comme l’un des dramaturges anglais les plus novateurs des vingt dernières années. On lui reconnaît une pensée forte, une écriture que l’on compare d’emblée aux plus grands (Beckett, Pinter, Ionesco…). Il a 26 ans quand
Chicken, sa première pièce, est créée en Angleterre. Ambulance et Downfall ont rapidement suivi au Royal Court Theatre à Londres. En France, son théâtre sera porté pour la première fois au plateau par Claude Régy qui monte Chutes (Downfall) en 1992 puis La Terrible Voix de Satan, l’année suivante.
Son écriture est marquée par la réalité sociale, économique et politique de l’Angleterre. Ses textes évoluent entre un nouveau réalisme à l’anglaise et une veine de plus en plus satirique dont témoignent
Loué soit le progrès, Chat et souris (moutons) ou encore Gengis parmi les pygmées.

Claude Regy

’est en 1989 que Grégory Motton écrit Chutes, Downfall en anglais. Dans la préface, Evelyne Pieiller écrit : «Pas de psychologie, pas d’intrigue. Des mots, et des visions. Des gens qui se croisent, dans des coins flous de la Ville. En quête, ou en fuite. La bouche pleine de mots qui leur échappent. La tête fêlée. Il ne se passe presque rien, que ce ballet burlesque, et quelques événements impossibles. On est dans la Zone. Pas la zone des zonards. Même si les héros de Motton n’ont rien, ne sont rien, ne savent trop ce qu’ils font, il ne s’agit pas là d’un théâtre naturaliste, même affolé. La zone indécise, magnifique, où les rêves prennent corps, où les terreurs trouent le tissu du réel; la zone mouvante où le mental se fait chair, où le dehors et où le dedans s’interpénètrent silencieusement.»
Claude Régy (1923 – 26 décembre 2019) naît dans une famille protestante et bourgeoise, et grandit entre Montauban et Nîmes. Tout en reniant le puritanisme, il reste très attaché à la spiritualité de la Bible. Il s’oriente d’abord vers des études de droit mais, très vite, décide d’abandonner l’université afin de monter à Paris se former à l’art dramatique. Il suit les cours de Dullin, de Tania Balachova et de Michel Vitold.
Intéressé par la littérature contemporaine, il se lance dans l’adaptation des œuvres de grands auteurs modernes (Duras, Sarraute …). Il montre un réel intérêt pour le dialogue et l’échange avec les auteurs de son temps, qu’ils soient français, ou anglo-saxons. Ses spectacles, joués au Théâtre Antoine à Paris avec des comédiens prestigieux (Delphine Seyrig, Jean Rochefort, Michel Bouquet, Jean Pierre Marielle ou Pierre Brasseur) connaissent un grand succès. Claude Régy se tourne, dans les années 70, vers des auteurs non francophones tels que Peter Handke, Luigi Pirandello, Anton Tchekhov. Il découvre aussi de nouveaux auteurs, qu’il met en scène, tel justement que Grégory Motton.

la Mort de Tintagiles


Claude Régy accorde plus d’importance au jeu de l’acteur qu’à l’intrique ; il penche davantage vers l’appropriation du texte par le comédien. Visuellement, la présence ou l’absence de lumière prend le dessus sur le décor, les mots s’écoutent, les gestes s’observent, et tout cela se dilue dans des séquences volontairement longues et étirées.
L’esthétique du jeu d’acteur selon lui se caractérise par une diction hachée et monocorde, où les syllabes sont entrecoupées de silence, pour laisser place à notre imagination. La respiration est considérée comme l’essence du théâtre ; chaque geste, chaque mot doit être nécessaire. Le metteur en scène mise sur la force du silence et la sensibilité des acteurs à ce qui les entoure.
Il défend une création où l’on admet le doute, l’incertitude, l’incompréhension. Il s’exprime ainsi :
« le désespoir est force de vie ». Il invite le spectateur à se nourrir du vide, en proposant des spectacles à l’esthétique minimaliste, où gestes et voix sont mis en valeur par une épuration maximale. Il mise sur la lenteur, la solitude, et ce climat de vide crée une vibration qui entraîne le spectateur dans un état d’hypnose.
« Habituellement le spectateur considère que le spectacle commence quand le bruit arrive, or », rappelle Régy, « le silence fait partie du spectacle. Le silence dans la parole est une ouverture sur l’infini ; c’est le moment où l’imaginaire trouve sa place et où le spectateur peut ressentir la profondeur de l’esprit, du questionnement. La respiration fait partie de la traduction du texte, elle met en valeur la ponctuation. » […] « C’est la jouissance du texte. » (Rencontre avec Claude Régy, TNS, 23 janvier 2010)
Son dernier spectacle,
Rêve et folie, de Georg Trakl, date de 2016.

Rêve et  Folie – Crédit Photo: Pascal Victor –


Une sorte de faucon, au regard dur et au caractère radical (…) l’apôtre du silence, de la pénombre et du dépouillement » : c’est ainsi que Gérard Depardieu, qui a débuté au théâtre avec lui, le décrivait.
C’était quelque chose d’incroyable d’avoir Claude Régy comme professeur, il nous disait : « Arrêtez-donc de vouloir jouer et rêver à votre texte ». Je crois que le travail avec Claude Régy m’a laissé des traces indélébiles. Claude disait toujours qu’il ne savait pas, il nous mettait dans un état de doute, d’incertitude, il nous demandait d’abandonner tout ce que l’on sait en tant qu’acteur, cela demande un abandon, un lâcher-prise.   (Valérie Dréville)
Les fins d’année sont toujours très prolifiques pour la camarde. Elle ne fait pas la grève, et ignore la trêve. Mais les rêves que nous ont emmené les mises en scène de Claude Régy,
Chutes de Grégory Motton, la Mort de Tintagiles de Maeterlink, Rêve et Folie, son ultime mise en scène, d’après Georges Trakl, elle ne peut les connaitre. Nous, si.

Jacques Barbarin

*Vous pouvez le trouver dans la collection 10/18, domaine étranger. Je vous rappelle qu’une livre s’achète en librairie, et nulle part ailleurs

Photos
Chutes (Grégory Motton) et la Mort de Tintagiles (Maeterlink) : Brigitte Enguerand
Rêve et folie (d’après Trakl) : Joël Victor
Claude Régy : Joël Saget AFP

 

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