Cinéma / GLORIA MUNDI de Robert Guédiguian & Entretien avec Robinson Stevenin.

Dans son précédent film, La Villa ( 2017) la transmission des idéaux y était mise à mal . Ici, au cœur de cette famille recomposée, ils volent littéralement en éclats sous les coups du libéralisme triomphant attisant les violences sociales. A la Mostra de Venise où le film a été présenté en Compétition, Ariane Ascaride y a reçu le prix d’interprétation féminine.

La famille recomposée réunie autour de Gloria qui vient de naître – crédit Photo : Diaphana Distribution-

Dans son 21 éme long Métrage le cinéaste Marseillais, nous propose avec Gloria Mundi , un magnifique et fort prolongement, à la réflexion sur l’héritage des rêves et des idéaux de fraternité transmis par le patriarche, à sa progéniture dans La Villa . Au cœur de la calanque ensoleillée où les coups du modernisme et de la spéculation ont fini par chasser le petit monde ouvrier, une petite lumière solidaire venait s’y inscrire encore avec l’aide apportée à ces gamins réfugiés que l’on y recueillait. De la calanque de l’Estaque au bouillonnement de la ville en pleine mutation où l’effet du constat, se répercute à grande échelle, avec les chantiers de modernisation destinés aux affaires, la multiplication des nouveaux modèles de commerce et d’activités Ubérisées ouvrant à la concurrence effrénée. Les tensions qui s’y multiplient engendrées par l’individualisme et le cynisme des uns, conduisant à la résignation et à la soumission de ceux qui ne peuvent,que la subir. D’emblée les premières scènes au cœur du récit du cinéaste, laissent entrevoir sa volonté affichée , de nous inciter à réfléchir sur nos modes de vie : «... il faut plus que jamais en ces temps bouleversés continuer à nous questionner pour ne pas succomber à l’illusion que nos sociétés sont naturelles et qu’il y aurait là comme une fatalité », dit-il . Et ce questionnement, il l’ouvre avec une première séquence qui aussitôt implique le spectateur dans sa démarche. Celle dont la naissance de la petite Gloria à l’accouchement de laquelle on assiste, se mue en interrogation : quel avenir sera sien ? ». Naissance accompagnée par le requiem de Verdi , et dont le prénom choisi par les parents : Mathilda (Anaïs Demoustier ) et son mari Nicolas (Robinson Stevenin ), est celui qui leur a été inspiré par un film qu’ils ont aimé , le Gloria (1980) de John Cassavetes, où Gena Rowland y prenait sous son aile protectrice, un jeune enfant. Et de cette protection , Gloria en aura besoin elle aussi dans un monde où aujourd’hui les idéaux de solidarité battent de l’aile, piétinés par une idéologie du rendement et du profit distillant : repli sur soi , désespérance et rancoeur. C’est l’enjeu par lequel le cinéaste interpelle au travers du constat qu’il fait sur la situation,à laquelle la famille recomposée, va être confrontée dans ce monde qui la « rend aussi fragile qu’un château de cartes », dit-il …

Ariane Ascaride et Gérard Meylan – Crédit Photo: Diaphana Distribution-

Au côté des deux jeunes parents cités il y a la demi-soeur de Mathilda, Aurore ( Lola
Naymark) , et son petit ami, Bruno (Grégoire Leprince-Ringuet) et , puis , il y la mère de Mathilda , Sylvie (Ariane Ascaride ) et Richard ( Jean-Pierre Darroussin ) avec qui Sylvie a refait sa vie. Séparée qu’elle a été par la force des choses de son mari : Daniel (Gérard Meylan) condamné à une longue peine de Prison. Celui-ci qui en est arrivé à la fin de « son long tunnel », prévenu de la naissance de la   petite Gloria ,va revenir à Marseille et reprendre contact avec «  sa » famille désormais recomposée. Et, en grand-père découvrir cette nouvelle petite vie venue s’ installer dans cette famille de conditions modestes qui se bat au cœur d’un quotidien devenu de plus en plus difficile , et a du mal à joindre les deux bouts !. Sylvie la mère -courage en sait quelque chose, qui, pour maintenir à flot le navire familial se retrouve contrainte pour avoir un meilleur salaire de travailler la nuit pour aider sa progéniture, se tuant à faire le ménage sur les paquebots du port. Et Richard se muant, lui , le jour en conducteur de bus. Pas facile de s’organiser avec la petite Gloria dont il faut désormais s’occuper, car ses parents galèrent et sont endettés : Mathilda vendeuse à l’essai dans une boutique de vêtements…qui doit faire avec un patronne acariâtre qui l’a prise en grippe !. Tandis que son mari Nicolas, n’est pas non plus assuré de son avenir, s’étant investi en taxiste Ubérisé, qui en cas de pépin…et (ou ) de rendement insuffisant ( comme le héros du film de Ken Loach : Sorry We Missed You/ 2018 ), risque de perdre son travail ; et  de surcroît, va être la « cible » des taxistes qui voient d’un mauvais œil, cette nouvelle concurrence !.Finalement, les mieux lotis , sont  la demi-soeur de Mathilda , Aurore et son ami Bruno qui , sans aucun scrupules, se sont lancés dans le monde de l’entrepreneuriat moderne avec les crocs de la réussite en bandoulière , voulant être comme le déclare  Bruno lors de l’inauguration du nouveau second lieu de sa  » petite entreprise » qui va lui permettre d’ augmenter ses profits, est bien décidé à être parmi les »premiers de cordée«  : «  comme l’a dit notre président , la haut ! ». Egoïsme et cynisme en bandoulière,.le couple très « branché « , ne se souciera à aucun moment d’aider ses proches : Mathilda Nicolas et leur petite fille, qui accumulent les déboires et ne s’en sortent plus !….

Lola Naymark et Grégoire Leprince -Ringuet – Crédit Photo : Diaphana Distribution-

Robert Guédiguian dresse un constat sombre et glaçant d’une situation sociale et politique qui s’est enlisée au fil des ans des quatre dernières décennies , dans un engrenage de régression sans limites où la solidarité  n’existe plus,et précipitant dans la détresse ceux qui y sont confrontés. Les enfermant dans la spirale qui les emporte et dans laquelle leurs illusions et leurs rêves ont étés broyés sur l’autel du libéralisme dont ils sont les victimes . Mais qui s’en soucie encore ?, à l’heure où les idéaux nobles sont foulés au pied , et où l’espoir que cela change  (ou puisse) changer, est devenu de plus en plus mince ! . David n’a plus aucune chance contre Goliath : «  le néocapitalisme règne, il a foulé aux pieds les relations fraternelles, conviviales et solidaires pour ne laisser subsister d’autre lien entre les hommes que le froid intérêt, le dur argent comptant. Il a noyé tous nos rêves dans les eaux glacées du calcul égoïste », relève Robert Guédiguian. Le cinéaste qui a longtemps porté par le biais de ses comédiens l’engagement solidaire et la nécessité des luttes, nous les montre ici, en vaincus. A L’image de Sylvie ( Ariane Asacaride ) la combattante d’hier de Marius et Jeannette (1997) devenant, ici, anti-gréviste  par nécessité de survie familiale. Forte symbolique et constat amer du cinéaste sur un monde où c’est, l’inhumanité qui est en marche !. Le seul contrepoint qu’il propose au renoncement, c’est celui tout aussi tragique mais désabusé incarné par Gérard Meylan, composant avec un bel humour des  Haïkus, ces poèmes Japonais «  célébrant l’évanescence des choses » , dans lesquels il se réfugie et se console , le regard porté tout de même sur le berceau de Gloria !. Car le constat est accablant , face au cynisme d’une jeunesse qui pourtant subit elle aussi, la «  douche » froide et les contre -coups de la précarisation . Mais qui se barricade dans l’égoïsme ne laissant place qu’a ses propres intérêts et ( ou ) désirs, et se mure dans une forme d’enfermement destructeur pour elle-même dont l’aveuglement, finira un jour aussi … par la rattraper !. Gloria Mundi est voulu , au delà du constat amer  fait par le cinéaste, comme un  appel  émouvant au sursaut dont « la flamme », se doit de rester vivante  « pour ne pas succomber à l’illusion que nos sociétés sont naturelles et qu’il y aurait là comme une fatalité » . La force de son film , est dans l’engrenage implacable dans lequel la destruction des liens familiaux finit par basculer … dont il traduit admirablement les enjeux  – au cœur d’une ville,berceau de son cinéma et de sa troupe- dont ses films prolongent la portée morale et humaine qui est en jeu . En osmose avec l’universalité humaniste du cinéma de Ken Loach, le cinéma de Guédiguian en pointe les maux: possession (argent ) et domination ( de classe) qui en répandent le « fléau mortel », désagrégeant inexorablement les relations humaines, générant violences et haines….

( Etienne Ballérini )

GLORIA MUNDI de Robert Guédiguian -2019- durée : 1 h 47.   AVEC : Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Anaïs Demosutier, Robinson Stevenin, Lola Naymark, Grégoire Leprince-Ringuet…

ENTRETIEN : Robinson Stevenin, réalisé par Dominique Landron :

Anaïs Demoustier et Robinson Stevenin – Crédit Photo : Diaphana Distribution –

Dominique Landron : Robinson Stévenin vous êtes le Nicolas du nouveau film de Robert Guédiguian. Un film choral, bouleversant, très actuel… Avec le Gloria du titre il y a un hommage à John Cassavetes… mais dans ce film il y aussi un cousinage évident avec le cinéma de Ken Loach…
Robinson Stévenin.
Je ne peux pas dire le contraire… De plus, je suis le parrain d’une jeune fille qui s’appelle Gloria ! Robert est profondément ancré dans son temps. Nous nous connaissons depuis 10 ans et j’ai la chance d’être invité dans son imaginaire. Pour lui Gloria Mundi est un cri de colère. Robert est pour moi un philosophe, au sens de la vraie, pure, philosophie. C’est quelqu’un de rare, d’intègre, dans sa manière d’être comme dans sa façon de penser, de produire. Quand il parle, il est d’une justesse terrible, il n’est pas dans la démonstration, il n’est pas dans la politique, il n’essaie pas de récupérer des voix…
DL. Il est dans l’humain….                                                                                                                     il est dans l’humain totalement. Dans l’humain déshumanisé… c’est le cas dans le film où des gens d’une même famille ne peuvent pas s’aider, où des parents qui ont travaillé toute leur vie sont dans l’incapacité financière d’aider leurs enfants. Etre humain ne suffit pas.
DL Dans cette histoire, vous êtes le gentil, qui fait preuve d’une certaine naïveté et en même temps il a beaucoup d’amour pour sa femme. C’est une chronique sociale, qui s’appuie sur l’intime, l’intime de la chair…
RS.
Si je considère Robert comme un philosophe, le film n’est pas philosophique pour autant. Ce n’est pas un film cérébral. Il raconte l’histoire d’une famille, actuellement. On est profondément dans ce que l’on voit tous les jours et dans ce que l’on ressent dans notre chair. Après avoir lu le scénario, j’ai dit à Robert que je trouvais le récit terriblement contemporain, actuel. Dans la première version de La Villa, sorti en 2017, il n’y avait pas l’histoire des enfants migrants qui arrivaient de la mer. Au moment de l’écriture du scénario, est arrivée cette image terrible du corps sans vie d’un gosse échoué sur une plage. Pour Robert, il était indispensable d’intégrer cette réalité. Avec Gloria Mundi, c’est l’ubérisation de la société (comme dans Sorry we missed you de Ken Loach)
DL.Un mot sur le personnage de Sylvie magnifiquement interprété par Ariane Ascaride?.     RS : « Elle travaille comme femme de ménage sur les bateaux à Marseille. Quand une grève éclate, elle refuse de se joindre à ses collègues. Comme le disait Ariane Ascaride lors de la conférence de presse à la Mostra, Sylvie tient un discours simplificateur voire raciste : « Vous vous mettez d’accord au sein de votre communauté, mais vous allez vous faire manger, ça ne servira à rien ». Elle, il faut qu’elle travaille, qu’elle puisse manger, qu’elle puisse aider ses enfants. Elle se bat aussi, mais de façon individuelle. »

A Venise, Ariane Ascaride a dédié son prix aux migrants morts en mer, à « ceux qui vivent pour l’éternité au fond de la Méditerranée ».

Entretien réalisé par Dominique Landron pour France Bleu RC Frequenza Mora lors de la présentation de Gloria Mundi à la 37e édition d’Arte Mare à Bastia en octobre 2019. Nous les remercions.

LIEN : Bande-Annonce du film : Gloria Mundi de Robert Guédiguian ( Diaphana Distribution)

LIEN:  Robert Guédiguian  présente le film à la Mostra de  venise  2019 ( Mag Cinéma – Durée 1 Minute 50″ ).

LIEN: Ariane Ascaride invitée du Grand Entretien de France Inter le 22/11 /2019         (  durée:26 minutes )

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