Cinéma / NOURA REVE de Hinde Boujemaa.

Le double combat de Noura pour conquérir sa liberté. Se séparer et divorcer d’un mari violent rejoindre son amant, et défier la justice Tunisienne… qui punit lourdement , le délit d’adultère. La cinéaste Belgo-Tunisienne dépeint admirablement le contexte de machisme ambiant, dans l’étau duquel Noura, va se retrouver prisonnière …

l‘Affiche du Film.

La cinéaste qui a signé de nombreux courts métrages, et dont c’est le troisième long qu’elle nous propose aujourd’hui, est une femme engagée qui s’est attachée dans ses récits de fiction ou documentaires, a décrire les rapports homme-femmes au cœur du couple. Dans le sillage des révolutions arabes , son documentaire C’était mieux demain ( 2012) en explorait l’ouverture et l’illusion des possibles, en même temps que le contre coup : « La révolution a donné l’illusion qu’on pouvait tout effacer et recommencer à zéro. Les événements ont provoqué ce flottement mais, bien sûr, avec le temps, on s’est rendu compte qu’il n’en était rien », explique -t -elle. Pourtant il y a quelque chose que la parole libérée a changé , c’est le constat d’une prise de conscience. Celle-ci la cinéaste, le dit haut et fort, elle refuse de le voir réduit à un «  combat de victimisation » . Et Justement, ici son héroïne, Noura ne se pose pas en tant que telle, bien décidée à faire front pour en finir et tenter de rompre avec un certain état ,bien ancré et entretenu, des mentalités : « De manière générale, une femme qui aime ailleurs n’est pas perçue de la même manière qu’un homme qui se l’autorise. Dans le monde arabe où les réactions sont plus violentes, c’est inacceptable socialement ». C’est au cœur de ce constat que nous découvrons Noura, avec ses trois enfants et un mari , Jamel (Lotfi Abeli ) un voyou dont les séjours en prison ( récidiviste ) ont fini par empoisonner, sa vie familiale. Elle veut en finir, d’autant qu’elle entrevoit un bien meilleur avenir, avec son amant Lassad (Hakin Boumsaoudi ) plus attentionné et respectueux. Elle a fait en ce sens une demande de
divorce qui pourrait l’empêcher de tomber sous le coup de la loi punissant sévèrement l’adultère . Mais, voilà que son mari , Jamel sort prématurément de prison , et veut reconquérir femme , enfants et honneur . Tout est remis en question pour Noura , redevenue prisonnière de son mari violent, qui pour arriver à ses fins, va tendre un terrible piège aux amant . On vous laissera découvrir les tenants et les aboutissants de ce « piège » dans l’engrenage de la violence duquel Noura, va se retrouver enfermée. Et c’est de cet enfermement et de ce qu’il révèle que la cinéaste , nous propose de suivre la descente aux enfers de son héroïne …tentant d’y échapper !.

Noura Rend visite a son mari en prison- Crédit Photo: Paname Distribution-

C’est de ce décryptage ,au cœur duquel la cinéaste nous immerge littéralement , que son récit de l’engrenage de la violence psychologique et du harcèlement, prend toute sa dimension. Nous plongeant littéralement au cœur du « drame » qui s’y joue dans une atmosphère devenant insupportable au cœur de laquelle , les enfants en témoins impuissants assistent. C’est la forte et magnifique idée, avec laquelle la cinéaste analyse et autopsie les rapports homme/ femme au cœur du couple , les prolongeant en réflexion sur les rapports humains en général et entre sexes, dans la société . Ici, c’est bien sûr en rapport avec la loi citée sur l’adultère qu’ils se prolongent , en un combat dont Noura sera porteuse emblématique par ce que le récit du «  piège » dans lequel elle se débat , va révéler d’injustice et de souffrances. Celles auxquelles se retrouvent confrontées les femmes Tunisiennes, aujourd’hui. La cinéaste le dit tout net « Avec ce film, on compte faire vaciller cette loi sur l’adultère. Mon cinéma est toujours un peu politique et si l’on peut faire quelque chose grâce à un film, alors on s’en sert.  ». Et elle met pour ce faire, tous les éléments «  à charge », que décrit dans le moindre détail le combat de Noura , et son « rêve » de pouvoir enfin vivre en femme libre . La mise en scène est, à cet égard passionnante dans ses choix par lesquels , la cinéaste propose habilement le suspense et les « surprises » comportementales inattendues afin, dit-elle , de propose et d’explorer les ressorts multiples «  de la nature humaine » . Elle en traduit toute l’abjection et la perversité qui s’y glisse au cœur du « piège » tendu par Jamel , le mari. Rendu d’autant plus efficace , par le jeu à contre -emploi du comédien –  Lofti Abdeli- célébre humoriste – et , ici transformé en sombre et violent manipulateur !…

Noura ( Hend Sabri) en compagnie de son amant – Crédit Photo : Paname Distribution-

Ce choix du contre -emploi elle l’a d’ailleurs étendu à la plupart des comédiens dont la cinéaste a souhaité qu’ils se «  dépouillent » de leurs réflexes afin de s’inscrire dans un un travail neuf et libérateur, se rapprochant du naturalisme et de l’authenticité documentaire dont ses films portent l’empreinte . Comme le souligne encore, son choix des trois enfants de Noura qui ne sont pas acteurs ,et venant de milieux populaires semblables à ceux de la famille décrite dans le film. Afin d’insuffler l’authenticité du ressenti aux séquences dans lesquelles ils assistent aux démêlés de leurs parents et en subissent les conséquences . C’est aussi cet aspect du déchirement du couple, et le contre -coup vécu par les enfants , qui en complète, l’état des lieux . Ce travail de mise en scène qui se nourri de celui effectué  en amont par  des nombreux témoignages recueillis  et du vécu, de situations similaires . De la même manière que l’importante scène de la confrontation au commissariat de police , devient un moment révélateur de tous les enjeux et de toutes les tensions. Moment de forte intensité , au cœur duquel Noura est en infériorité entourée d’hommes, où les jeux et les intérêts se confrontent, et tout le monde cherche à se protéger . Séquence extraordinaire où plaignants et accusés se renvoient la belle , où tout le monde ment. On y assiste également dans ce lieux dont les murs résonnent encore des exactions d’hier qui y ont été commises,  à l’hypocrisie de celles d’aujourd’hui , qui , en mineur s’y perpétuent , où le réflexe sociétal refait surface et l’homme y est , d’une certaine manière protégé. Comme le souligne la scène de « connivence » masculine entre Jamel et l’un des policiers lors de l’interrogatoire .. Tandis que l’amant en plaignant , se retrouve lui ..en position d’accusé !. Au cœur de ce lieu sombre, où le spectre de la loi et de l’enfermement des amants se joue, c’est par celui vécu par Noura au cœur du couple et au glissement vers l’insoutenable, auquel la cinéaste lui fait écho. Celui dont la « loi » qui se veut protectrice de la famille ( le couple et les enfants) , et condamne l’adultère (article 236 du code pénal) , dans la réalité ne fait qu’empirer la situation …

 

Noura ( Hend Sabri )  ,magnifique dans son combat de femme Libre- Crédit Photo : Paname Distribution-

Les lourdes sanctions prévues ( pouvant aller jusqu’à 5 ans d’emprisonnement pour les amants) ne font,  dans ce cas , que précipiter la cellule familiale dans le chaos , qu’advient-il de enfants ?. Par ailleurs , le constat est pointé d’une injustice flagrante dont la cinéaste relève les éléments qui rendent cette loi punitive , inadéquate et discriminatoire. L’enjeu masculin et féminin , y étant biaisé, par le réflexe social auquel renvoie le constat des plaintes à ce sujet … émanant majoritairement des hommes : «  Il est plus facile pour les hommes d’aller porter plainte,avec une loi qui les aide … C’est un sujet complètement tabou dans le monde arabe qu’il faut questionner. On ne doit pas se faire arrêter parce qu’on aime ailleurs ou que l’on trompe. L’Etat n’a pas à intervenir là-dedans. » , relève la cinéaste, qui espère que son film qui va sortir sur les écrans Tunisiens , va ouvrir les débats sur le sujet. Permettre de  changer la loi , et rendre le rêve de Noura , enfin possible .

(Etienne Ballérini)

NOURA REVE de Hinde Boujemaa – 2019- Durée : 1h 32 –

AVEC : Hend Sabri, Lotfi Abdelli, Hakim Boumsaoudi …

LIEN : Bande -Annonce du Film : Noura rêve de Hinde Boujemaa .

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