Cinéma / LA CORDILLERE DES SONGES de Patricio Guzmán

La Cordillère des songes est l’ultime volet de la trilogie du réalisateur chilien Patricio Guzmán, entamée avec la Nostalgie de la lumière et suivie du Bouton de nacre. Présenté à Cannes en mai 2019, ce documentaire politique et poétique était prémonitoire de la grave crise sociale qui a éclaté au Chili. A ne pas manquer.

 

La Cordillère des songes - Affiche
L’affiche du film

Avec La Cordillère des songes le cinéaste chilien Patricio Guzmán signe le dernier volet d’une trilogie amorcée avec Nostalgie de la lumière (2010), suivie du Bouton de nacre (2015). Trois documentaires faisant référence à un espace géographique bien précis du Chili. Aucun lien cependant avec les productions du célèbre National Geographic… Après le désert d’Atacama au Nord du Pays, dans le premier documentaire, et l’océan au Sud, dans le second, il filme la Cordillère des Andes, mais, à chaque fois, il interroge également l’Histoire, celle de son pays. « Le cœur de tout ce que je fais, déclare le réalisateur dans un entretien (1) c’est la mémoire du coup d’Etat (de 1973) et ses conséquences sur la vie des Chiliens. Mon œuvre est la répétition incessante d’une même idée. J’essaie de changer les angles mais, au fond, tout tourne autour de la même idée obsédante : que serait devenu le Chili s’il n’y avait pas eu ce coup d’Etat ? ». Il en allait déjà de même dans La bataille du Chili (1975-1979), autre trilogie, et La Cordillère est la continuité de son travail de mémoire et d’une œuvre de plus de vingt films (longs et moyens métrages) consacrés au Chili, le pays de son enfance, le pays de ses origines. Comme la réalisatrice Carmen Castillo, Patricio Guzmán a été forcé de prendre le chemin de l’exil après le coup d’Etat militaire du général Pinochet et vit en France depuis. Mais l’une et l’autre n’ont pas oublié le Chili et y retournent régulièrement.

La Cordillère des songes - Carte Chili
Carte du Chili (et de l’Argentine)


Dans
Nostalgie de la lumière, le réalisateur évoquait le destin de ces femmes qui continuaient de chercher la dépouille de proches enterrés sous le sable. Le Bouton de nacre s’intéressait au lieu où ont été détenus les prisonniers politiques de la junte. La Cordillère des songes fait le point sur la situation du Chili d’aujourd’hui en partant des années Pinochet.
Le lien avec la chaîne des Andes ne paraissait pas s’imposer, déjà pour Patricio Guzmán lui-même qui n’y avait pas du tout songé avant de chercher un autre lieu géographique pour ce troisième volet. Pourtant, la Cordillère, massive, majestueuse, mystérieuse (le film nous offre quelques plans aériens splendides et vertigineux) voire oppressante, et qui occupe 80% de la superficie du territoire, semblait une évidence. Ses montagnes et ses roches ont inspiré la chanteuse Violetta Parra se souvient Javiera Parra, et le peintre Guillermo Muñoz, exilé chilien à Madrid qui les reproduit à partir de photographies. Ses pierres, les sculpteurs Francisco Gazitua et Vicente Gajardo les ont travaillées. Ils témoignent, de même que le réalisateur donne la parole à un vulcanologue. Et puis la Cordillère c’est ce mur naturel, témoin silencieux de millénaires de l’Histoire, qui, avec l’océan, enserre le Chili. La Cordillère ce sont aussi les mines (dont celles de cuivre, principale richesse du pays) et les pavés des rues de Santiago sur lesquels Patricio Guzmán se remémore avoir marché tout en tenant la main de sa grand-mère au cours d’une séquence parmi d’autres où il évoque
les vestiges et les souvenirs personnels dont celui, particulièrement émouvant, de cette maison dont il ne reste que les murs.

La Cordillère des songes - 03 Pyramide
Le cameraman Pablo Salas – Crédit photo : Pyramide Distribution

Mais sur les pavés a aussi coulé le sang des victimes de la police et de l’armée de Pinochet. Certains indiquent le nom d’une personne assassinée. La nationalisation des mines de cuivre a été l’une des mesures phares du gouvernement de Salvador Allende. Aujourd’hui, le secteur, comme bien d’autres, est contrôlé par des capitaux privés et étrangers. Viennent alors les témoignages de Pablo Salas, ce cameraman qui est resté au Chili et a filmé depuis les années 1982 des milliers d’heures sur les mouvements populaires et les violences policières, et de l’écrivain Jorge Baradit très critique sur l’évolution de la société chilienne.

La Cordillère des songes - 01 Pyramide
La Cordillère des Andes vue de Santiago – Crédit photo : Pyramide Distribution

Malgré le départ d’Augusto Pinochet en 1990, la dictature a gagné. Isolé/protégé par le « mur » de la Cordillère, le Chili est devenu le laboratoire expérimental des partisans de l’école de Chicago prônant le néolibéralisme. La junte militaire a permis aux « Chicago Boys », adeptes des théories économiques de Milton Friedman, d’instaurer un autre capitalisme basé sur les privatisations. La stabilité a rassuré les investisseurs étrangers. La démocratie est revenue, mais elle progresse très lentement. D’ailleurs le pays est régit par une Constitution datant des années Pinochet… Si la croissance du Chili, « bon élève du libéralisme », a été ininterrompue depuis la fin de la dictature, le pays est l’un des plus inégalitaires au monde. Le fossé social qui s’est creusé ne touche pas seulement les revenus, il concerne également l’accès à l’éducation, la représentation politique, le traitement digne des personnes  et les discriminations, les familles métisses et indigènes figurant parmi les plus précaires.
Présenté au Festival de Cannes 2019,
La Cordillère des songes, récompensé par l’OEil d’or du Meilleur documentaire, était prémonitoire de la grave crise sociale qui vient d’éclater au Chili. La sortie de ce documentaire politique (mais aussi poétique) tombe à point nommé.

La Cordillère des songes de Patricio Guzman (Chili/France – Documentaire – 2019 – 1h25). Avec Javiera Parra, Francisco Gazitua, Vicente Gajardo, Pablo Salas et Jorge Baradit.

(1) Entretien accordé au mensuel Transfuge (n° 132 – Octobre 2019)

Voir la bande annonce du film (Pyramide Distribution – Vostf – 1mn33)
Voir également, sur le Chili :
Le Bouton de nacre de Patricio Guzmán
Santiago Italia de Nanni Moretti
Mala Junta de Claudia Huaquimilla
Entretien avec Carmen Castillo (Cinelatino – 2016)
Entretien avec Claudia Huaquimilla (Cinélatino – 2017).
Philippe Descottes

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