Cinéma / JOKER de Todd Philipps

Avec Todd Philipps (le réalisateur des trois Very Bad Trip) aux commandes, on pouvait s’attendre à ce que Joker soit une nouvelle adaptation d’un comic. Sauf que son Joker n’est pas un super-héros. Un très grand film de studio avec un Joaquin Phoenix époustouflant !

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Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) – Crédit photo : Niko Tavernise/Warner Bros

Dans la guerre impitoyable que se livrent à distance Disney/Marvel et Warner/DC Comics, « L’empire aux grandes oreilles », désormais propriétaire de la 20th Century Fox (qui détient les droits de plusieurs franchises de super-héros), compte quelques longueurs d’avance sur un concurrent qui n’a pas toujours été très heureux dans ses choix (Suicide squad). Avec Joker, cette fois, ce dernier frappe fort. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un blockbuster de super-héros, bien qu’il se focalise sur l’ennemi juré de Batman et qu’il fait penser à The Killing Joke (1988), le roman graphique de Brian Bolland et Alan Moore dans lequel Joker était un comédien de stand-up raté. Dans un entretien accordé au magazine « Empire » il y a quelques mois, Todd Philipps déclarait  : « Nous n’avons rien suivi des comics, ce qui va rendre fou le public… Nous avons écrit notre propre version du Joker, d’où il pourrait venir. C’est ce qui m’intéressait. Nous ne réalisons même pas un film sur le Joker, mais sur comment devient t-on le Joker. Le film parle de l’homme derrière le personnage ». Puis, de préciser dans le « Los Angeles Times » : « Personne ne volera dans les airs. Aucun building ne va s’effondrer. Ça va juste se passer au sol. (…) On voulait montrer le récit à travers un filtre le plus réaliste et authentique possible. Je doute que dans notre monde, si vous tombez dans un réservoir d’acide, vous deveniez blanc, grimaçant, avec des cheveux verts. Donc on a commencé à revoir un peu tout ça et c’est devenu très intéressant. Et pourquoi le Joker ne serait pas juste un clown issu du monde du spectacle ? C’était un des scénarios les plus fun à écrire, parce qu’on n’a fait que briser des règles. »
On pouvait s’interroger sur le choix d’un réalisateur surtout connu pour ses comédies potaches (les trois
Very Bad Trip), loin du cinéma d’auteur. Cependant Joker est bel et bien à rattacher à ce registre et c’est même Todd Philipps qui a profité de son succès pour proposer, défendre et faire accepter par Warner/DC son projet d’une fiction qui fait fi des règles du jeu habituelles des adaptations cinématographiques de comics !

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Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) – Crédit photo : Niko Tavernise/Warner Bros

Le film décrit la lente descente aux enfers d’Arthur Fleck (Joaquin Phoenix), un pauvre bougre, un homme malade qui mène une vie misérable et travaille comme clown pour des opérations commerciales ou pour apporter un peu de bonheur aux enfant hospitalisés. Atteint d’un dérèglement neuronal qui déclenche en lui des crises de rires incontrôlables, il rêve néanmoins de devenir humoriste. Celui qui va devenir le « Joker », ce n’est pas un grand secret que de le révéler, n’a pas d’ennemi, même si au départ il est le souffre-douleur de voyous. Inutile de chercher Batman, malgré quelques clins d’œil, l’homme chauve-souris est absent. L’ennemi d’Arthur, ce sont ses démons intérieurs contre lesquels il essaie de lutter. L’approche de Todd Philipps se veut donc réaliste. Son (anti-)héros n’a pas de super pouvoirs et sa Gotham City ressemble au New-York de la fin des années 1970, celui des films de Martin Scorsese. Ce n’est pas tout à fait un hasard. Le cinéaste et producteur a été pressenti pour produire le film avant de se retirer pour une question d’agenda. Mais il est néanmoins présent par des références cinéphiliques nettement affichées avec la participation de Robert De Niro dans le rôle de Murray Franklin, l’animateur vedette d’un talk-show, qui interprétait Rupert Pupkin, un humoriste minable, dans La Valse des Pantins, et Travis Bickle, un autre personnage déjanté, dans Taxi Driver. Hommage au cinéma du Nouvel Hollywood (Serpico, Un après-midi de chien, Un justicier dans la ville), période du cinéma américain pendant laquelle des cinéastes souvent audacieux imposèrent leur point de vue aux studios, Joker fait aussi référence à Orange mécanique (l’ultraviolence) et Shining (la solitude et la folie de l’écrivain Jack Torrance) de Stanley Kubrick, mais également, et plus surprenant, comme l’a souligné Philipps au Festival de Toronto, à News from Home (1977), tourné à New-York, de la regrettée Chantal Akerman. Un documentaire principalement filmé en extérieur, le petit matin et la nuit, qui a été une source d’inspiration pour le chef costumier, le directeur artistique et le directeur de la photo.

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Joker (Joaquin Phoenix) – Crédit photo : Niko Tavernise/Warner Bros

La Gotham « New-York » City n’a pas grand chose à voir avec la « Big Apple » des comédies romantiques de Woody Allen. La ville est en pleine décrépitude, au bord du chaos. Les riches n’ont que faire des pauvres. Comme eux, Arthur est victime de l’injustice et des inégalités. Jusqu’au jour où « ceux qui ne sont rien » se révoltent. Lui, humilié, agressé, abandonné (par les services sociaux notamment), trahi, va sombrer dans la folie meurtrière. Il y a des parallèles entre la situation sociale d’il y a 40 ans (période post-Vietnam, pré-Reagan et Reagan) et celle d’aujourd’hui. Mais si les réalisateurs et scénaristes de l’époque n’ont pas hésité à se livrer à une réflexion politique poussée, ici la critique de la société américaine, de la classe politique et du pouvoir des médias ne l’est pas autant. La seule fausse note avec quelques scènes qui paraissent inutiles, en particulier vers la fin.
Ces réserves (mineures) ne doivent pas faire oublier que
Joker est un grand film de studio magistralement interprété par Joaquin Phoenix. Au cinéma, Jack Nicholson (Batman de Tim Robin), Heath Ledger (The Dark Knight de Christopher Nolan) et Jared Leto (Suicide squad de David Ayer) avaient déjà endossé le rôle du personnage imaginé par Jerry Robinson, Bill Finger et Bob Kane en 1940. Joaquin Phoenix tranche avec les précédentes versions. En 2014, il avait refusé d’être le Docteur Strange que lui proposait Marvel. Nominé à trois reprises à l’Oscar (Gladiator, Walk the line et The Master), Prix d’interprétation masculine à Cannes en 2017 pour son rôle de tueur (A Beautiful Day), le comédien a placé la barre très haut. Il faut préciser qu’il s’est particulièrement investi en amont du tournage, puisqu’il a perdu plusieurs kilos en suivant un régime draconien et regardé des vidéos de personnes souffrant de rires pathologiques lié à un désordre neurologique, avant de s’entraîner seul à rire sur commande. Le comédien est pratiquement de tous les plans du film. En privilégiant le format 1.85 (plutôt que le 2.35 qui cadre large), le réalisateur accroît la sensation d’oppression d’une ville qui semble se refermer sur son personnage. Un climat angoissant soutenu une musique inquiétante de la compositrice Hildur Guðnadóttir et qui reflète l’état d’esprit du psychopathe.

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Joker (Joaquin Phoenix) – Crédit photo : Niko Tavernise/Warner Bros

Squelettique, dos voûté, le corps désarticulé d’un pantin sans fil Joaquin Phoenix réalise une performance époustouflante. Attachant et pathétique, mais aussi terrifiant, il parvient à susciter la compassion puis à provoquer l’horreur chez le spectateur. Une prestation exceptionnelle !
En septembre dernier,
Joker a remporté le Lion d’or au Festival de Venise. Joaquin Phoenix figure déjà parmi les favoris pour l’Oscar du meilleur acteur en février 2020…

Joker de Todd Phillips (Drame – Etats-Unis – 2019 – 2h02). Avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy.

Voir :
La bande annonce du film (Warner Bros – 2mn36 – Vostf)
Joaquin Phoenix et Todd Philipps à propos de la préparation pour le rôle (Brut – 4mn22 – Vostf)
Ecouter :
Extrait de la bande originale de Hildur Guðnadóttir (WarnerTower Music – 4mn48)
Philippe Descottes

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