Cinéma / ATLANTIQUE de Mati Diop.

L’émigrations de jeunes ouvriers Sénégalais et l’arrachement ressenti par leurs proches. La cinéaste construit autour du choix fait par son amoureux, celui vécu par Ada  , en forme de fable socio-politique magistrale. Porté par une mise en scène où le fantastique et le surnaturel s’invitent, via les fantômes vengeurs et émancipateurs des disparus en mer. Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2019 .

l’Affiche du Film – Crédit Photo Ad vitam distribution-

La révolte gronde sur le chantier de la construction de cette grande tour dans la banlieue Dakaroise où les jeunes ouvriers ne sont plus payés depuis plusieurs mois … et dont les responsables de l’entreprise se sont éclipsés !. Face à la désespérance de ne plus pouvoir aider leurs familles la rage pousse les ouvriers exploités, à quitter le pays et envisager le «  mirage » de Gibraltar et de l’Europe, comme opportunité . Souleimane (Ibrahima Traoré) est de ceux- là qui avec ses amis du chantier a décidé de franchir le pas et de partir la nuit en pirogue sans rien en dire à leurs proches . Comme l’illustre la belle scène , toute en petites touches, où il retrouve son amoureuse, Ada ( Mama Sané ) la tendresse et le silences scandés par les vagues obsédantes de l’océan , offrant un écho déchirant à leur séparation , comme un présage :«  tu ne fais que regarder l’océan , qu’est-ce qu’il y a ? » lui dit-elle .
Le faux rendez-vous au crépuscule avec lequel il tente de la rassurer trouve un raccourci magnifique dans le prolongement que lui renvoie , la scène suivante où les jeunes filles et femmes réunies au dancing de la plage au sons des musiques entraînantes et sous les lumières fluorescentes des lasers… se retrouvent désormais seules et en plein désarroi , inquiètes du sort que la mer à réservé à leurs aimés, dont elles n’ont pas de nouvelles. Sachant que de nombreuses vies ont sombré au fond de l’océan devenu un cimetière marin symbolique d’un état du monde et du drame de l’émigration. En 2009 la cinéaste dans son court métrage Atlantiques , avait abordé le thème des « disparitions  en mer » , elle a souhaité le prolonger ici, par une approche suscitée par sa réflexion sur le « soulèvement citoyen » de Dakar en 2012 et le réveil de la jeunesse. Perçu comme une sorte d’héritage : «  Les vivants portaient en eux les disparus, qui en partant avaient emporté quelque chose de nous avec eux. Il s’agissait d’une seule et même histoire collective. C’est ce que j’ai voulu exprimer dans Atlantique »,   dit-elle. Et c’est la magnifique idée du récit – ponctué aussi par une belle partition musicale signée:Fatima Al Qadiri – dont sera porteuse son héroïne , Ada  ( 17 ans ) frappée par le destin et  qui va s’ouvrir à une nouvelle vie, à laquelle les choix de mise en scène portés par les références, aux traditions et aux genres ( surnaturel , fantastique, polar…) , ouvrent le constat politique et social, à une approche des formes passionnante et des plus stimulante …

Souleiman ( Ibrahim Traoré ) – Crédit Photo : Ad Vitam Distributions-

Approche risquée et osée …le résultat n’en est que plus admirable , qui n’a pas échappé au jury Cannois présidé par Alejandro Gonzalez Inarritu. La disparition de son aimé et cette      « osmose » de ce que l’un porte et hérite de l’autre , la cinéaste va l’ouvrir à tous les possibles. Et y compris à cet héritage de la culture Africaine symbolisée par les Marabouts ou les « djinns », ces créatures surnaturelles invisibles issues de croyances Préislamiques , pouvant prendre formes différentes ( animales ,végétales ..) et capables d’influencer spirituellement et mentalement les humains. Le cadre posé, et surtout, ce qu’il ouvre comme opportunité par le biais ( le pouvoir transmis aux humains …) , d’une approche des possibles, Mati Diop s’y laisse ( et nous avec… ) entraîner avec une certaine délectation , lui permettant d’enfoncer le clou de certaines dérives et autres formes pernicieuses qui pèsent sur les populations par les interdits et ( ou ) pouvoir(s ) :politique, économique , religieux . Dès lors son récit , se distille sous la forme d’une satire poético-fantastique empreinte d’une dérision … qui fait mouche !. Comment,en effet , rester de marbre en voyant ce macho
présomptueux prétendant  auquel Ada a été promise et qui voudrait prendre dans son cœur la place de son aimé ! …on ne peut que se réjouir du sort qui lui sera fait !. Ada , au cœur du récit et de la tragédie , saura avoir recours à ce qu’elle porte en elle de Souleiman, pour se reconstruire et ne pas céder aux pressions de toutes sortes . C’est par elle ( magnifique combattante incarnée par la jeune comédienne lumineuse) que le récit , en sous-texte, nous offre le cheminement de ce qui , sous les apparences de la fable fantastique , où les morts deviennent Djinns  revenants  habiter les vivants , et les rendre porteurs de leurs pouvoirs….

la lumineuse Ada ( Mama Sané ) – Crédit Photo : Ad Vitam Distribution-

D’ailleurs, le symbolique retour de Souleiman via la rumeur, déclenchant une enquête policière suite à l’incendie de la demeure d’un ponte , va même dérégler la machine policière qui va s’en prendre à Ada et la harceler, considérée comme complice du présumé coupable qu’elle protège. Mais ,à son tour la machine policière sera contaminée sous l’emprise des forces surnaturelles . Magnifiques séquences où le chargé de l’enquête confronté à des créatures zombiesques aux yeux fluorescents exorbités …va se retrouver,contaminé !. Tandis que la vengeance des créatures habitant désormais les humains,  va se déchaîner en destructrice des biens mobiliers et immobiliers des promoteurs et autres représentants de la grande finance et ( ou ) édiles politiques corrompus à la solde de  celle-ci. L’ apocalypse qui va s’ensuivre est à la mesure de ce qu’elle va révéler et mettre à jour par le désordre qu’elle génère en réponse à celui qu’ils ont contribué à créer engendrant misères, ressentis , et dont leurs victimes viennent demander justice des  souffrances  subies . Mais c’est aussi tout un pan de la société sous influence religieuse et machiste qui va se retrouver mie à mal dans la continuité des règlements de comptes. Ada, promise par sa famille à un riche mariage, fera face  au double sacrifice ( celui de  la contrainte de la promesse faite par ses parents et celui  de la mort de Souleiman ) multipliant ses ressentiments. Refusant de se soumettre au « dictat » familial du mariage forcé , contrainte  à un test de virginité et  au sexisme de son promis . Résistant à toutes les pressions , se renfermant dans sa carapace et dans le refuge-souvenir de l’être aimé dans lequel elle puise , à la fois son désir d’émancipation en même temps que celui du deuil à faire ( avec l’aide des Djinns…) pour construire le chemin de sa renaissance  sublimée par un magnifique final et les mots de ce poème d’amour qui l’accompagnent  . C’est d’ailleurs par « sa » paix retrouvée qu’Ada contribuera  à rendre aussi à l’âme de Souleimane  la  sienne ,  ainsi  qu’à ses camarades emportés par les vagues océanes : «  Je trouvais ça beau que leur lutte s’exerce à travers le corps de celles qui les ont aimés mais surtout à travers le corps de femmes qui ont elles-mêmes des combats à mener. C’est une fusion des corps et des luttes », conclut la cinéaste . Et elle signe un premier, beau , émouvant , splendide et réjouissant premier long métrage. Ne le manquez surtout pas !.

(Etienne Ballérini)

ATLANTIQUE de Mati Diop – 2019 – Durée : 1h 45 –

AVEC : Mama Sané, Ibrahima Traoré, Amado Mbow, Nicole Sougou, Amina Kané, Mariama Gassama , Coumba Dieng, Ibrahima Mbaye, Diankou Sembene.

LIEN : Bande-Annonce du Film : Atlantique de Mati Diop .

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