Cinéma / PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU de Céline Sciamma

Le 18 ème siècle et ses interdits, la rencontre entre une peintre et sa modèle réticente. Mots enfouis, révolte, solidarité, tendresse, désir, amour, passion…  prennent vie et s’embrasent en élan libertaire. Sublime romance amoureuse, nous interpellant sur le regard l’histoire et le nôtre aujourd’hui, envers ces identités féminines en quête d’égalité et de visibilité. Prix du scénario, Cannes 2019.

Eloïse (Adéle Haenel) et Marianne ( Noémie Merlant ) – Crédit Photo : Pyramide films distribution-

Dans une scène – magnifique – la caméra suit une jeune femme sortant d’une pièce , longeant un couloir de la vaste maison et s’avançant vers la porte s’ouvrant vers l’extérieur. Elle marche déterminée sur le sentier qui mène vers la falaise, sa course éperdue s’accélère jetant parfois un bref regard derrière elle, puis continuant sa route au bord du précipice qui surplombe la mer. Au moment où l’on pense qu’elle va s’y jeter , un coup d’arrêt net fige sa silhouette au bord du vide. La vie va reprendre ses droits  après le désespoir  ressenti d’une soumission insoutenable!. Nous sommes au cœur de l’années 1770, Eloïse ( Adéle Haenel ) vient de quitter le couvent et se retrouve vouée à un destin d’épouse promise par sa mère      ( Valéria Golino ) à un noble Milanais qui a demandé un portrait d’elle..avant de donner sa réponse. Eloïse, refusera le marché et décide de ne pas montrer son visage !. Au grand dam de la mère qui a fait venir un jeune peintre portraitiste Marianne ( Noémie Merlant ) , qu’elle présentera comme une femme de compagnie à Eloïse… et la chargera de la scruter et observer ses traits pour les restituer en secret, sur la toile !. Voilà donc l’enjeu du récit dont le cadre et le propos se prêtent à une approche classique ( film d’époque et à costumes …) dont le défi a été voulu comme enjeu par la cinéaste , pour y développer une approche personnelle. Celle , lui permettant de faire le lien , via le portrait , entre les problématiques féminines sur les libertés et les droits des femmes dont ses recherches faites lors de la préparation du film témoignent ,dit-elle : «  d’une véritable ébullition artistique féminine dans la seconde moitié du XVIIIe siècle( …) des revendications à accéder à plus d’égalité et de visibilité, tout est déjà là (…). Bon nombre d’entre elles sont dans les collections des grands musées. Mais on ne les a pas fait rentrer dans les récits d’Histoire ». Choisir son chemin, son destin , son métier , ne pas vouloir se marier …tout ce qui va faire le cœur du récit, dont le cheminement vers le consentement du portrait finira par se concrétiser , comme le celui d’un défi vers une « osmose » permettant de s’affranchir des conventions et autres interdits. A l’image de la superbe scène où, au cœur d’un relationnel qui s’est installé , on y fait fi des rapports de classe et des convention, avec la servante Sophie ( Luana Bajrami ), où y sont évoqués, les thèmes de la contraception et de l’avortement !….

La servante ( Luana Bajrami) face à Noémie Merlant – Crédit Photo : Pyramide films distribution-

C’est tout un processus que construit l’agencement d’un scénario habile-très justement primée à Cannes – qui s’inscrit doublement , en terme de représentation , de création. Celle dont l’écriture du scénario que complète la mise en scène cinématographique avec son regard ( choix de plans ) , fait écho à celle de la mise en place du cadre et du sujet du tableau dont la gestuelle de la  peintre et de son pinceau, traduisent et dessinent, les nuances du portrait . La résonance qu’installe Céline Sciamma entre peinture et cinéma , est magnifique car elle devient, l’enjeu central d’un regard. Regard du spectateur, regard sur le cheminement de l’histoire et des mentalités .Celui qui , dès lors, devient moteur d’un questionnement multiple , interpellant sur le modèle sur lequel il s’est perpétué jusque là durant des siècles, comme élément « dominateur » ( religieux, politique , économique, sexiste , raciste … ) et donc excluant tout ce qui n’est pas dans la «  norme » établie , dont la censure bonne servante  ici et là , parfois accompagnée de la répression, a permis de juguler les désirs de liberté et reconnaissance . Ainsi, on a pu voir que les audaces de certains créateurs sur des sujets « tabous » ont dû se plier à des exigences pointant où suggérant au public les risques ( dangers, maladie , déviances …) et autres terminologies évoquées afin d’en prévenir et détourner  le spectateur des attraits néfastes , de certains comportements. Le sens de la « suggestion » seul , permettait parfois d’y  faire écho et les aborder avec précaution. Comme dans le Rebecca d’Alfred Hitichcock où l’attirance féminine y était habilement suggérée… mais y devenant un « non-dit » destiné à ne pas heurter . Dans le film de Céline Sciamma , c’est le chemin inverse que la cinéaste emprunte, via la description du cheminement amoureux qui se dessine en parcours parallèle via le portrait exécuté  , dans les échanges entre le modèle et la peintre, qu’il permet  . Cheminement fait d’approches, de questions anodines qui se mueront en élans ou gestes retenus par les conventions dont on finira par s’affranchir des mots , et dont les pulsions finissent pas se concrétiser en actes : désir et baiser  ardent . Toutes ces attitudes et des gestes dont les moindres petites nuances du trouble amoureux ont signification , prolongées admirablement en plans rapprochés par les tonalités des éclairages qui y ajoutent leurs nuances , offrant aux mouvements l’amplitude qui les transcende. Le jeu – prodigieux- des deux comédiennes , toute en nuances , y est pour beaucoup , offrant à leurs distances, puis approches et fusion , l’intensité du cheminement de ce désir qui s’installe, s’emballe à l’unisson.Elles traduisent , ce que Céline Sciamma qualifie «  d’inspiration mutuelle » dans ce que disent et révèlent les scènes sur le «  rapport de celui qui regarde et celui qui est regardé ». Belle définition du regard artistique et de cette osmose qui participe de l’intimité créatrice de ce partage sujet/ objet , suscitant  , ensuite ,  les émotion(s) chez le spectateur .

Eloïse : Adéle Haenel …en Jeune fille en feu – Crédit Photo : Pyramide films Distribution-

L’habileté de la mise en scène et la belle idée de la construction du récit , est le choix de la cinéaste d’offrir au récit de cette rencontre amoureuse et de ce qu’elle déclenche comme trouble par le prolongement du souvenir et du plaisir qui résonne«  comme mémoire de cet amour »  . C’est que , tout au long , celui-ci est donné comme un chose rare qui s’est construite sur une totale égalité «  elle ne repose pas sur une hiérarchie des rapports de force ou de séduction » , souligne la cinéaste qui sur ce plan là également , a fait le choix d’aborder le sujet à contre-courant de la plupart  des films sur le sujet : «  j’avais envie de solidarité et d’honnêteté envers les personnages », dit-elle . C’est cette authenticité là qui fait le prix de son film , comme de ses précédents où la bienveillance était déjà ,  de mise envers  ses personnages. Au fil de l’évolution des événements ( le suicide de la sœur d’ Eloïse, le départ de la mère quittant la maison permettant à la solidarité féminine de se concrétiser avec Sophie, la servante ; ainsi que  e l’attirance et le lien amoureux autour de l’acceptation et l’achèvement du portrait . Le récit construit comme un partition où la musiques des images   ( lumière, cadrages , plans-séquences et mouvements de caméra et des corps) , et celles des mots et des sonorités ( le bruit de la mer … de la maison) , constituent le tempo. La cinéaste ne soulignant pas, comme c’est souvent le cas , l’histoire d’amour par une émotion musicale, préférant laisser le spectateur s’inventer la sienne . invitant la musique  pour une superbe séquence  collective  de cérémonial  féminin  nocturne autour d’un feu .  Où nous héroïnes  à l’image de la robe d’Eloïse  s’embrasent  littéralement  et symboliquement  dans  un même élan élan libertaire . Puis la mythologie faisant écho à la séparation forcée des deux amantes, via la référence à Eurydice et Orphée, y renverra dans la dernière séquence – sublime- son écho . Dans la salle de concert où se retrouve Marianne y apercevant Eloïse , accompagnée par le mouvement de zoom de la caméra, cherche  à atteindre  et saisir   le visage de l’être aimée qui l’a inspirée. Celui que la perte   a rendu depuis , insaisissable …et qu’il lui faudra accepter  comme  tel, sans regrets… pour en garder le souvenir comme preuve d’amour . Celle  que le portrait maintiendra à jamais vivante ,  au fil du temps et de l’histoire , et sublimée  ici  par l’art  de la peinture  et du cinéma . Céline Sciamma  par sa mise  en scène et  son  regard  nous  en distillent   des moments,  d’une  prodigieuse  et intense  beauté  qui vous nouent   la gorge d’émotions .  Son portrait d’une jeune  fille en feu  est une grand film , à ne manquer  sous aucun prétexte …

( Etienne Ballérini )

PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU de Céline Sciamma – 2019- Durée : 2 h 00.

AVEC : Noémie Merlant, Adéle Haenel, Luana Bajrami, Valéria Golino…

LIEN : Bande- Annonce  du film : Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma.

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