Cinéma / UNE GRANDE FILLE de Kantémir Balagov.

En 1945, dans Leningrad ravagé par la guerre, deux femmes revenues du front , tentent de s’y reconstruire un avenir . Au cœur du chaos , le cinéaste Russe révélé par Tesnota, une vie à l’étroit (2017 ) , en brosse  un poignant portrait. Porté par une mise en scène magistrale primée par le Jury Un Certain Regard au Festival de Cannes 2019. A ne pas manquer

Un récit d’une noirceur intense au cœur de laquelle le propos  subversif , offre une dimension exceptionnelle portée par une mise en scène audacieuse qui confirme le talent de ce cinéaste (28 ans) de la jeune génération du cinéma Russe, élève du grand Alexandre Sokourov devenu son mentor. Adapté du récit La guerre n’a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch ( lauréate du Prix Nobel ) , son film s’inscrit dans une tradition littéraire dont il revendique la paternité ( Dostoïesvki, Tchékov, Tolstoï …) , cités entre autres , comme « sources d’inspiration ». Nous voici donc plongés dans le Leningrad au cœur de l’automne 1945 , ville ravagée qui panse ses plaies,dont le cinéaste a voulu rendre perceptible , l’état des lieux : «J’ai tenté de rendre les effets de la guerre palpables, dans les lieux où se déroule l’histoire, dans les teintes du film, et dans la vie des personnages. La guerre a ravagé les immeubles et irrémédiablement affecté les visages, les regards et les corps… » , par le biais du vécu et ressenti de ses personnages. Mais aussi, en s’attachant à un sujet sensible , la condition faite aux femmes : « Après la guerre, que deviennent celles dont le corps, et l’esprit ont été abusés, traumatisés, bouleversés ? « . Sujet souvent peu, ou rarement , abordé dans les films du genre, dont il a choisi de l’explorer , par ce qu’en révèle le calvaire de ses deux héroïnes : Lya (Viktoria Miroshnichenko ) et Masha ( Vasilisa Perelygina) . Deux femmes envoyées au front comme prostituées, destinées à « soulager » les hauts gradés de l’armée. Lya gravement blessée en a été démobilisée, désormais souffrant de graves crises d’épilepsie. Et son amie Masha – elle- est revenue stérile du front consécutivement à des avortements trop fréquents. Les ravages subis par l’une et par l’autre , vont les pousser à sceller un  « pacte  tragique » dont on vous laissera découvrir les raisons qui y mènent .Celui-ci s’inscrivant en moteur, au cœur du récit, de leur démarche « transgressive » de survie que le cinéaste, ouvre à une réflexion à la dimension magnifique… d’un combat pour obtenir une forme de . Face à la fatalité, leur combat de survie s’ouvre à la lutte pour obtenir une forme de «  reconnaissance » , qui jusque là leur a été niée …

La grande fille : Lya ( Viktoria Miroshnichenko) – Crédit Photo : ARP sélection-

Leur détermination est bouleversante , et se fait -portée par la mise en scène implacable du cinéaste- constat d’une forme d’avilissement dont elles refuseront, le  conflit terminé , de continuer à porter le poids de l’oppression …quitte à devoir souffrir encore , en la défiant d’une rage complice,pour s’en délivrer! . La tragédie vécue , va donc se poursuive désormais par  un  vécu de conquête et de renaissance doublement douloureux, dans un contexte de reconstruction où les mentalités perdurent . S’y faire une place et s’ouvrir des perspectives pouvant redonner sens à leur vies , devient un parcours d’obstacles . La grande Lya surnommée « la girafe » devra trouver la force de vaincre sa maladresse liées aux séquelles de ses blessures au front , aidée par son amie qui , elle , saura puiser remède à son désespoir dans la provocation… sans limites . Le « pacte tragique » produit des séquelles subies au front, va finir par se mettre en action. Devenues aide-soignantes recyclées dans un hôpital militaire elle y puiseront leur détermination, confrontant leurs maux à ceux des blessés aux corps déchiquetés qui en disent long sur le hors champ ( la guerre ) dont ils sont devenus les objets restitués, ayant survécu au charnier. Kantémir Balagov , le dépeint par des séquences fortes , inoubliables , à l’image de la scène bouleversante du vétéran paralysé refusant de continuer à vivre son calvaire d’homme -tronc… demandant de l’aide pour en finir ! . Face à ce vies en suspens  et ces corps qui resteront définitivement mutilés, impuissance et compassion ( celle du médecin-chef ) , sont au cœur d’un constat où , la célébration de la bravoure des soldats défenseurs de la patrie par les « apparatchiks » , devient … presque, une insulte ! . Kantémir Balagov tout au long de son récit , y installe les contrastes comme symboles  de la noirceur et l’âpreté des conditions, où s’invitent les couleurs d’une possible renaissance à la vie. Séquences ponctuées par un superbe travail de « nuances » de la jeune chef-opératrice de 24 ans : Ksenia Sereda . A la noirceur , répondent le lyrisme et l’intensité de la subversion qui vont s’inscrire comme éléments majeurs d’une reconquête vivifiante. La scène nocturne de la rencontre des deux « dragueurs » donnera le ton, avec le traitement auquel ils auront droit . Mais ce n’est qu’un aperçu … la tension et la radicalité , vont finir par se muer en « osmose » subversive féminine , faisant face à tous les obstacles . Les hommes piégés : l’amoureux transi de Masha devenant objet de conquête de statut social , et cet autre homme mûr l’objet sexuel de son désir d’enfantement… complété par celui de la mère qui en sera porteuse . Brisant les chaînes des tabous ( avortement , sexualité libre , mère porteuse ), le cheminement de Lya et Masha qui les bousculent , renvoient au récit son écho à une actualité suscitant-encore – certains débats de nos jours…

 

au premier plan: Masha ( Vasilia Perlegyna ) et Lya, au second. Au retour de  front  , la vie reprend ses droits – Crédit Photo : ARP Sélection–  

Kantémir Balagov, n’a pas froid aux yeux, il aime bousculer formes et idées par les audaces thématiques et visuelles de ses films . Aux formes d’une narration aux influences citées plus haut, s’y ajoutent celles des nouvelles vagues des années Soixante et d’aujourd’hui , décryptant nos sociétés modernes et les combats d’idées et des libertés qui s’y jouent. La jeune fille rebelle  ( comme la Rosetta des frères Dardenne , un de ses films-culte) de Tesnota son premier long métrage , trouve dans le double portrait féminin de son nouveau film , le retentissement moderne des idées et des destinées dont ses films font vibrer les destinées en quête de reconnaissance et de dignité . Elles sont bouleversantes et magnifiques , ici, à l’image des interprètes qui les incarnent . Son cinéma est vibrant d’émotions et de désirs qui s’y bousculent, il est le reflet de la passion- cinéma qui l’habite :«  j’ai compris qu’il m’était impossible de vivre sans le cinéma » , dit-il. Et il nous la fait partager par ses audaces narratives et formelles, offrant par l’osmose crée avec les personnages, intensité et rythme au récit. Du grand cinéma vibrant d’émotions …

( Etienne Ballérini)

UNE GRANDE FILLE ( Dyla ) de Kantémir Balagov – 2019- Durée : 2h 17-

AVEC : Viktoria Miroshnichenko, Vasilisa Perelygina, Timofey Glazkov, Andreï Bylov, Nikolaï Ivanovitch , Igor Shirokov, Konstantin Balakirev…

LIEN : Bande-Annonce du film : Une grande fille de Kantémir Balagov.

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