Cinéma / REVES DE JEUNESSE d’Alain Raoust.

Le cadre d’une déchetterie pour un job d’été. Le troisième long métrage du cinéaste, autour des rencontres de son héroïne rattrapée par les souvenirs de son adolescence rebelle, brosse un vibrant portrait des désillusions utopistes d’hier. Pour en faire le moteur d’un nouvel élan, ré-enchanteur des possibles.  L’ espoir camarade

l’affiche du film.

Salomé ( Salomé Richard, lumineuse) vient de quitter sa « coloc » en ville, en route pour la haute- Provence où l’attend ce « job » d’été dans la déchetterie d’un village qu’elle connaît bien puisqu’elle y a passé son enfance . Sous le « cagnard » du soleil d’été dans ce décor désolé, elle prend possession des lieux et de la loge où de multiples objets déposés par les usagers dans la déchetterie, en constituent le décor. Objets dont les usagers pour de multiples raisons ( déménagements, ou décès… ) se débarrassent , et qui sont porteurs à la fois, de souvenirs et de mémoire du passé. C’est la belle idée de départ du récit, qui va s’appuyer sur le cadre du décor de la loge et des objets récupérés jadis par Mathis qui a été , un des employés de la déchetterie. Ce dernier, ami de Salomé avec lequel elle s’était investie dans les « rêves militants» concrétisés par cette cabane en bois dans la forêt afin de se « soustraire au monde » et y expérimenter, un autre mode de vie communautaire . Le rêve utopiste d’hier et d’un «  d’un futur idéalisé», s’est brisée net pour Mathis , sur une ZAD où il a trouvé la mort lors d’un affrontement avec les CRS. C’est autour des répercussions de ce drame que le récit va , dès lors , se développer au fil des rencontres de Salomé au cœur de cette déchetterie où le fantôme du disparu plane. Celle-ci devenue le lieu des laissés pour compte et autres égarés de la vie , qui viennent, y déverser leurs maux -objets, des désillusions qui les hantent , et voient leurs rêves s’évanouir. C’est sur cette « perte », et ce qu’elle renvoie comme futur des possible(s) à reconquérir, que le cinéaste développe, dès lors son récit : «  De quoi un mouvement de contestation est-il l’expression quand il s’achève ? De quoi est il porteur comme utopies à ce moment là plutôt qu’à son début ? C’est ce que le personnage de Mathis incarne dans le film. Sa mort, qui fait écho à celle de Rémi Fraisse, symbolise la fin de l’utopie. La question que pose le film est : qu’est-ce qui va naître à partir de là ? … » , dit-il . Le cadre de la déchetterie va devenir , par les rencontres qui s’y déroulent, le lieu ( lien) vecteur, d’un ( possible ) nouveau départ …

Yoann Zimmer et Salomé Richard – Crédit Photo: Sellec Distribution-

Sa construction basée sur les identités qui y déploient leurs singularités et sensibilités , servie par une approche, renvoyant chacun à une réalité et à un contexte faisant écho aux récents événements sociaux et politiques, expression d’un sentiment profond de révolte de défiance et de malaise , dans le pays. Les personnages du film , chacun avec leur vécu et leur ressenti , en sont le reflet , comme l’est d’ailleurs en toile de fond, l’état des lieux de cette zone rurale laissée à l’abandon par le choix politique du libéralisme rampant et destructeur choisissant, la rentabilité . Une plan superbe en dit long sur cette petite gare de village et son quai déserté ( d’un coté direction: Nice , de l’autre : direction Digne)  par un service horaire devenu inadéquat pour les habitants , contraints de choisir d’autres modes de transport. Les rails couverts par les herbes qui envahissent les voies … et bientôt, comme d’autres qui l’ont déjà été dans la région, la petite gare sera fermée . La vie économique et sociale y périclite, la désertification des zones rurales … en marche !. La symbolique de la déchetterie ( le bleu, blanc et rouge des bennes , qui renvoie l’ écho ) , où vont s’y retrouver auprès de Salomé , les individus qui ont perdu leurs illusions, et tentés, comme le  chômeur, devenu  cycliste  ( Jacques Bonaffé ) sans peloton ni avenir , qui a décidé d’en finir parce qu’il s’en veut, dans son désespoir …d’avoir voté Le Pen !. Et il y a ces jeunes désoeuvrés qui  viennent y passer leurs nuits à danser au son de leur portables, ou ,cette candidate d’un jeu télévisé , Jessica ( Estelle Meyer ) qui y échoue , ayant perdu le contact avec le groupe organisateur !. Ou encore , la fidèle parmi les fidèles , la chienne du disparu qui hante le site en l’attente désespérée de son retour . Et à laquelle Salomé , offrira l’apaisement ( superbe scène ) grâce à des cassettes audio retrouvées dans la loge , qui lui permettront  d’entendre … la voix de son maître !. Et, puis , il y a le frère de Mathis , Clément ( Yoann Zimmer) et les parents de ce dernier , qui vont tenter de faire revivre l’absent, à travers ses idées et ses rêves …

Estelle Meyer et Salomé Richard – Crédit Photo : Shellac Distribution-

Suscité par le frère , le souvenir du défunt refait surface et va reprendre vie dans le cœur de salomé , puis se répercutera comme élément de « désir » chez tous ces « paumés » venus déverser leurs désillusions dans la déchetterie , y trouvant dans le partage de leurs souffrances , la réflexe et l’énergie pour ne pas céder à la désespérance. Les « rêves multicolores qui nous attendent » auxquels Mathis faisait référence , de Mathis, vont insensiblement se muer en moteur de désir , que l’apprentissage d’un vécu du partage d’un    « être ensemble » , fait naître comme refuge et rempart à l’enfermement et du retrait au monde . Insensiblement , les ressentis néfastes s’estompent, laissant place à la danse , aux échanges , aux jeux et à l’envie de créer ce quelque chose… nommé  espoir . La fable du possible , s’invite avec les  tonalités du décalage, le cinéaste la concrétise par une mise en scène qui en décrypte  les tonalités insolites et poétiques , objet d’un superbe portrait de groupe des diverses personnalités qui le composent , autour de Salomé et de la famille de Mathis . Aux coeur des délires et autres dérapages,  s’insinue une quête d’amour, de reconnaissance et d’émancipation solidaire qui réchauffe les cœurs , et pourra  les fait battre pour  permettre  de s’ouvrir de nouveau horizons . La double symbolique du territoire mental des lieux ( la déchetterie et la cabane ) reflet des «  rêves de jeunesse » de Mathis , à se réapproprier , le cinéaste  en  ravive  le désir , et en prolonge la réflexion. Suscitant interrogations et questionnements , sur les choix ( quelle utopie future ? ) à imaginer   permettant de  résister , ou pas , à une certain «  ordre mondial ». Deux scènes bouleversantes y renvoient, et en disent long faisant écho à la douleur des parents de Mathis et à leur cheminement de résilience. Celle où son père, découvrant dans la loge de la déchetterie un objet confectionné par Mathis , bouleversé, il a du mal à retenir la larme qui embue ses yeux. L’oeil de la caméra du cinéaste s’efface ,pudique, tout est dit dans ce plan . L’autre scène , toute aussi émouvante se fait accusatrice par la voix de la mère : « un pays qui tue ses enfants, est un pays qui se meurt! » , dit-elle . Implacable !. L’ état des ressentis et celui des lieux qui parlent… le deuil est fait , la résilience ouvre le possible chemin à la renaissance, à une vie nouvelle… où les futurs  pourront peut-être  redevenir multicolores .

(Etienne Ballérini)

REVES DE JEUNESSE d’Alain Raoust- 2019- Durée: 1 h 32.

AVEC : Salomé Richard, Yoann Zimmer, Estelle Meyer, Jacques Bonnaffé, Christine Citti, Aude Briant, Carl Malapa, Iliana Zabeth, Paul Spera, Eberhart Meinzolt, Théo Cholbi….

LIEN : Bande -Annonce du Film , Rêves de Jeunesse d’Alain Raoust.

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