Théâtre / Les saisons d’Irina

Irina Brook, l’actuelle directrice du Centre Dramatique National de Nice, en poste depuis le 1er janvier 2014, a décidé de démissionner à partir du 30 juin de cette année. Ses motivations lui appartiennent. Le but de cet article est de revenir sur sa programmation de manière générale et de voir comment, à mon sens, elle n’a apporté que des éléments positifs à cette institution.

Irina-Brook-juin-2017©Gaëlle-SimonAvant toute chose, j’aimerais vous faire connaitre un extrait du début du Cahier des missions et charges des Centre Dramatiques Nationaux, pour bien savoir de quoi l’on parle : Les centres dramatiques sont des outils majeurs et structurants pour la fabrication et la production du théâtre, dans un esprit d’ouverture et de partage, notamment par l’accueil d’artistes en résidence….Ce sont des lieux privilégiés d’accès des publics au théâtre dans la diversité et l’actualité de ses esthétiques. Ils font vivre les œuvres du patrimoine, contribuent à la création d’un répertoire contemporain et participent à l’expérimentation de nouvelles formes scéniques. Ils doivent constituer un point d’ancrage pour l’art théâtral sur leur aire d’implantation, créer une dynamique territoriale, fédérer les énergies, faire naître et accompagner des projets. Le projet du (de la) directeur (trice) doit en outre permettre l’ouverture à d’autres disciplines.

Dés la première saison, l’air frais commence à circuler : elle ouvre la première saison avec « son » Peer Gynt. Comme l’écrit  le journal Drehpunkt Kuktur, de Salzbourg : « C’est le théâtre dont vous osiez à peine rêver : un théâtre qui enchante avec la poésie du néant. » C’est un théâtre populaire – qui s’adresse à toute émotion, pour tous ceux à qui le mot populaire effraie- au sens de l’universalisme de cet art. C’est un spectacle vivant au sens fort du terme. C’est un conglomérat d’arts d’où jaillit un autre art. Si je devais l’appréhender, c’est-à-dire le saisir par l’esprit, je dirais qu’il est en droite ligne d’avec les représentations du théâtre antique grec.
Et la fille de Peter Brook va nous offrir le cadeau des cadeaux, un festival Shakespeare, revenant nous enchanter chaque année. Attention ! Il faut prendre le mot festival à son sens joyeux, festif, inattendu. Au demeurant, ce festival se nomme Shake [secouer, en français] Nice. Et pour secouer, il secoue ! Norah Kieff avec Les Sonnets, l’iconoclaste Dan Jemmet avec Macbeth [the notes] et quant aux pièces de Shakespeare, La nuit des rois… en hindi, voilà entre autre pour le premier rendez-vous.

Peer Gynt

Quand je regardais La nuit des rois, j’étais autant touchée par le spectacle que par le public. De les voir réagir… je me suis dit : « mais est-ce qu’il y a des groupes d’hindiphones dans la salle ? » Il y avait des groupes de jeunes qui riaient à chaque blague en hindi

 

Dés la saison suivante, Irina élargit le champ shakespearien à la jeunesse en faisant monter sur la grande scène des élèves de différents collèges des Alpes maritimes : Une dizaine de classes sélectionnées revisite les grands textes avec toute leur fraîcheur et leur inventivité pour se produire, dans la grande salle du TNN. Et Irina Brook a très bien compris que l’avenir du théâtre c’est ceux qui actuellement sont ados, ce qu’on appelle la génération Z.
Quand le cahier des charges et missions des CDN dit : Ce sont des lieux privilégiés d’accès des publics au théâtre dans la diversité et l’actualité de ses esthétiques. Ils font vivre les œuvres du patrimoine, je dis bingo ! Et faire vivre les œuvres du patrimoine, ce n’est pas les exhumer d’un idéel. Cette saison, Le Malade Imaginaire, m.e.s Mychel Didim, Jérôme Deschamps s’emparant de Bouvard et Pécuchet, une audacieuse déclinaison de La dame au camélia m.e.s. d’Arthur Nauzyciel, Le chant de cygne, où tout ce qui n’tait pas du Tchekhov dans cette mise en scène, c’tait encore du Tchékhov … Comme le dit si bien Angélique dans le Malade imaginaire : « Les anciens sont les anciens et nous sommes les gens de maintenant » Je crois que tout est dit sur ce chapitre, à bon entendeur, salut.

Le Chant du cygne

Sa conscience écologique chevillée au corps, elle avait également mis au point le Festival “Réveillons-Nous”, en 2015, à l’occasion de la COP 21. Ce rendez-vous elle le pérennisera pour chaque saison. Outre des ouvertures théâtrales sur ces problématiques, elle l’élargit aux problématiques de société, quand elle présente par exemple cette saison l’implacable Vous n’aurez pas ma haine, le chant du peuple palestinien avec Un autre jour viendra d’après les récits et poèmes de Mahmoud Darwich et, en fin de saison, le poignant Mon cœur, que

Pauline Bureau a écrit à partir de récits de femmes victimes du Médiator. Oui, le théâtre est là pour nous réveiller, il peut – et doit- nous parler de sujets de notre environnement proches, que cela soit le climat ou notre mode de vie. Un jour viendra.
Le CDN concourt à la diversification sociale et géographique des publics :
– en développant toute forme d’action artistique permettant une sensibilisation de la population qui ne fréquente pas les lieux de spectacles, qu’elle en soit éloigné pour des raisons sociales, géographiques, culturelles ou économiques (Cahier de misons et de charges)
Depuis 4 saisons, Irina Brook développe un partenariat avec les usines Malongo à Carros : est ainsi présenté devant les ouvriers de Malongo la dernière création, en octobre 2018, c’était Roméo et Juliette, qu’ils ont pu voir bien avant le public Le TNN avait aussi investi différents jardins et musées de la ville pour reprendre son Odyssée, mais aussi la maison d’arrêt pour la création de Esperanza d’Aziz Chouaki, mis en scène par Hovnatan Avédikian.

Mon coeur

Dans l’activité liée à la production, le (la) directeur (trice) veille :
– à assurer de manière régulière une aide à la création et à la diffusion de spectacles destinés au jeune public.
Pour Irina Brook, la diffusion régulière de spectacle pour jeune public ne se limite pas à programmé déci-delà 5 ou 6 spectacles jeune public : depuis la saison dernière, elle leur consacre des rencontres – le mot festival commence à me gaver- appelées Génération Z. La Génération Z représente ceux qui sont nés autour de 2000 jusqu’à aujourd’hui. Ils sont nés après la chute du mur de Berlin en 1989, autour des attentats du 11 septembre 2001 et avant le printemps arabe. Ils ont toujours connu un monde avec une grande présence de l’informatique et de l’Internet. Irina Brook programme Génération Z pendant les vacances de la Toussaint pour offrir à ces ados d’autre source d’intérêt que facebook et leur smartphone. Et ce qu’elle présente, ce ne sont pas ce que l’on pourrait penser avec condescendance de cette typologie de spectacles. Pour la saison actuelle, elle programmait le Théâtre du Centaure avec Centaure, quand nous étions enfant, mise en scène de Fabrice Melquiot et Tombé du ciel, de la compagnie B.A.L. J’ai écrit des articles sur toutes les pièces dont je parle, je sais donc ce que j’avance.
Le CDN accompagne et soutient des artistes et des équipes indépendantes, notamment déséquipes implantées sur son territoire, Et l’art d’Irina et ces compagnies d’ici, et les meilleures: Arketal, B.A.L, Gorgomar, Hanna. R,, Miranda, T.A.C Théâtre, Théâtre de la Massue, et j’en oublie. Pour elle, ce sont comme des compagnies comme les autres, ce qu’au fait elles sont : quand je vais voir ARKETAL, le ne vais pas voir une compagnie cannoise, je vais voir une compagnie, basta. Et en corollaire ! Il (ou elle) s’engage à associer dans la durée (au-delà d’une saison de préférence) un ou plusieurs metteurs en scène et à lui (leur) confier la réalisation de l’une au moins des deux productions contractuelles. La aussi, Irina « fait le job », elle coche toutes les cases, d’aucuns peuvent-ils e dire autant ?

Ce sont des lieux privilégiés d’accès des publics au théâtre dans la diversité et l’actualité de ses esthétiques. Ils font vivre les œuvres du patrimoine, contribuent à la création d’un répertoire contemporain et participent à l’expérimentation de nouvelles formes scéniques.

. Cette saison : Le petit théâtre du bout du monde opus II, écrit pour marionnettes (création, coproduction) Racine (s) écrit pour corde lisse, (création, coproduction) Frontières, écrit pour circassiens et comédien (création, coproduction)
Quant au théâtre contemporain… A votre avis, à l’époque de Sophocle, de Shakespeare, de Molière, de Tchékhov, les gens allaient voir quoi, au théâtre ? Du « classique » ou du contemporain ? Revenus à la formule d’Angélique.
Et chaque saison, il y a ce que Barthes appelait le « punctum », ce qui point, ce qui provoque une émotion, ce qui focalise… Cette saison, c’était Stadium, une iconolâtrie footballistique : des supporter du RC Lens sur scène, une baraque à frites, et c’est du théâtre, braves gens, c’est du théâtre !

La Nuit des rois

Concernant toujours le contemporain, Irina Brook nous a offert un compagnonnage, une découverte de l’auteur italien Stefano Massini, qu’elle nous amène sur un plateau la première fois en janvier 2016 avec Terre Noire, un pamphlet sur la déforestation, le poignant Femme non-rééducable [mémorandum théâtral sur Anna Politkovskaïa] et le poignant Je crois en un seul Dieu. La découverte est un moteur pour Irina Brook, c’est le devoir de tout directeur de théâtre, je ne sais pas si tous l’ont bien compris.
A propos de braves gens, d’aucuns de cette espèce doivent trouver et Irina Brook, et sa programmation incongrue, contraire aux usages, voire à la bienséance… Et pourtant c’est d’incongruité dont nous avons besoin ! Nous ne voulons pas du théâtre réduit à la portion congrue. Mais les braves gens n’aiment pas que/ On leur montre autre chose qu’eux
Le 25 mai 1968, les directeurs des théâtres populaires et des maisons de la culture s’exprimaient ainsi, dans ce qui se nomme la Déclaration de Villeurbanne :
Il y a d’un côté le public, notre public, et peu importe qu’il soit, selon les cas, actuel ou potentiel (c’est-à-dire susceptible d’être actualisé au prix de quelques efforts supplémentaires sur le prix des places ou sur le volume du budget publicitaire) ; et il y a, de l’autre, un « non public » : une immensité humaine composée de tous ceux qui n’ont encore aucun accès ni aucune chance d’accéder prochainement au phénomène culturel sous les formes qu’il persiste à revêtir dans la presque totalité des cas. Parallèlement, il y a un enseignement officiel de plus en plus sclérosé, qui n’ouvre plus aucune perspective de culture, en quelque sens que ce soit ; et il y a une quantité croissante de jeunes qui refusent de s’intégrer à une société aussi peu apte à leur fournir la moindre chance de devenir, en son sein, de véritables adultes.
Je ne sais pas si les choses ont fondamentalement, structurellement bien changé. En 1968, Irina Brook était un peu jeune, elle n’avait pas atteint ce que les braves gens appellent « l’âge de raison ». L’a-t-elle atteint ? Je pense qu’elle aurait signé cette déclaration des deux mains, il suffit de voir dans son concret qu’elle le pratique. Que pense les 38 directeurs de CDN, les 7 de Maisons de la Culture, les 6 de Théâtre Nationaux ? Oui, bien sûr, mais c’était en 1968….

Je crois en un seul Dieu

Tiens 68, parlons-en. L’an dernier, c’était le cinquantenaire des « événements ». Commémorations, grands tralala…. Irina Brook ne donne pas dans le nostalgisme mais donne carte blanche aux «  artistes accompagnés » : Linda Blanchet [Cie Hanna R], Sylvie Osman et Greta Bruggeman [Cie Arketal], Ézéquiel Garcia-Romeu [Théâtre de la Massue], Cyril Cotinaut [TAC Théâtre], Éric Oberdorff [Cie Humaine]. Toutes ces compagnies partent disons de thèmes soixanthuitistes (si, si, ce termes existe) et les considèrent au feu de la réalité. Le tout entouré d’ateliers, des projections, des visites guidées, des expositions, des rencontres. Bref, que sera le théâtre en 2018 ? Ce sont les utopies culturelles, du 25 au 28 mai. Se souvenir pour construire. Irina Brook a vu juste.
« Mon moyen d’expression est le théâtre. Il a sans doute moins d’impact que d’autres, mais même s’il touche peu de gens, il ne faut pas en minimiser l’impact. Car ces combats sont sans prix et au-delà des chiffres, même si j’ai parfois l’impression d’être une petite goutte d’eau dans un océan de malheur. » Irina Brook, interview au journal La Terrasse.
Le CDN assure une présence artistique continue sur le territoire, c’est une maison d’artistes.
Maison d’artistes. C’est ce que fait Irina Brook en ouvrant grande et petite salle, salle de répétitions aux compagnies d’ici, et largement depuis le début, en allant vers les publics on va dire non traditionnels (usine, Emmaüs, maison d’arrêt, hypermarchés…) Quand je pousse la porte de son théâtre, je sais, je sens, que je suis dans une maison d’artistes, régie par des artistes… Peut-être deviens-je un artiste moi-même ?
Soyons réalistes, exigeons l’impossible

 

Jacques Barbarin

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