Théâtre – TNN/ Marivaux, Numa, et  Les enfants terribles

Le théâtre de Marivaux (1688 -1763) reprend la devise de la comédie latine « Castigat ridendo mores » (qui « corrige les mœurs par le rire ») et construit une sorte de pont entre la bouffonnerie et l’improvisation traditionnelle de la commedia dell’arte, source de burlesque, et un théâtre plus littéraire que psychologique, ce qui implique que ce théâtre utilise divers niveaux de comique, les domaines du ludique, du satirique et du poétique
Numa, c’est Numa  Sadoul : metteur en scène (théâtre, opéra), spécialiste éminent de la bande dessinée, (ses entretiens avec Hergé, Moebius,  Gotlib…)  les Enfants Terribles, c’est sa compagnie issue de ses cours à St Paul de Vence, compagnie qui fête ses 20 ans avec Marivaux, Le legs.
Comment concilier amour et argent ? Pour répondre à cette question, Marivaux, dans Le legs, fait s’affronter trois couples — la Comtesse et le Marquis, Hortense et le Chevalier, et deux valets.
Pour toucher 600 000 francs d’héritage, le Marquis doit épouser Hortense ou lui verser un dédit de 200 000 francs. Comment éviter le mariage (le marquis en aime une autre, la Comtesse) et la dépense ? En proposant officiellement de convoler et en escomptant un refus, puisque Hortense est éprise du Chevalier…
Et il n’est rien de plus réjouissant que de voir les ados de la troupe de Numa Sadoul s’emparer de ce texte de la première moitié du  XVIIIème siècle, les voir avec leur corps de cette langue quasi-précieuse, s’emparant de la rudesse des échanges derrière cette langue raffinée.

Photo CaptainWolf.

Dès cette réplique de Hortense au Chevalier, tout est dit : Je suis sûre qu’il a de l’inclination pour la Comtesse ; d’ailleurs, il est déjà assez riche par lui-même; voilà encore une succession de six cent mille francs qui lui vient, à laquelle il ne s’attendait pas ; et vous croyez que, plutôt que d’en distraire deux cent mille, il aimera mieux m’épouser, moi qui lui suis indifférente, pendant qu’il a de l’amour pour la Comtesse, qui peut-être ne le hait pas, et qui a plus de bien que moi ? On croirait presque une discussion entre industriels de l’automobile : rachat ou fusion ?
Et la subtilité de la mise en scène de Numa Sadoul est qu’il ne plonge pas dans une modernisation genre lutte de classe. La violence chez Marivaux n’est pas dans le langage mais dans l’infra langage. Et Numa Sadoul – dont on ne parlera jamais assez – utilise ce qu’on appelle le non verbal (la communication corporelle) qu’il va chercher dans l’acteur ou plutôt dans ce que j’appellerai le prolongement corporel de l’acteur. Deux de ses acteurs – celui qui interprète le marquis et celui qui interprète le valet – ont en commun la pratique des arts martiaux  et le metteur en scène leur fait prolonger un affrontement verbal par un affrontement physique. Il ne va pas surabonder dans la gestuelle du texte, il va la prolonger physiquement, il va délivrer un nouveau texte.
J’ai dit plus haut que le théâtre de Marivaux « construit une sorte de pont entre la bouffonnerie et l’improvisation traditionnelle de la commedia dell’arte, source de burlesque, et un théâtre plus littéraire que psychologique, ce qui implique que ce théâtre utilise divers niveaux de comique, les domaines du ludique, du satirique et du poétique. » Numa sait – quand d’autres ne le sauraient pas- que si le théâtre de Marivaux se nourrit de la commedia dell’arte –Marivaux est contemporain de Goldoni- il attaque de manière très littéraire les problématiques sociétale quand la commedia s’attaque plutôt au comportemental. Numa nous « envoie des bouffées de commedia » mais reste centré sur la problématique, il n’est ni un épigone ni un dévastateur, il instille sa Numa s’ touch faite de compréhension fine du texte et non pas d’une « lecture » – rayez ce mot de vos papiers- mais d’une distillation, toujours à base d’une ironie mais non destructrice de sa compréhension de l’œuvre. Un peu « moi, j’dis ça, j’dis rien… » Mais il dit quand même, il va pas s’géner ! Ce très légère distanciation par rapport à la traditionnalité qui faisait florès dans La Flute enchantée (opéra) et dans Salomé (théâtre).

Photo Maxine R-V.

Quant aux comédiens, je me suis régal avec ces Enfants Terribles (Rose Vu Hong, Mathilde Kraif, Angèle Ollivrin, Merlin et Virgile Castet, Léo Kraif) : la liberté que leur conférait leur jeunesse trouvait écho dans la liberté de la mise en scène de Numa Sadoul il était libre dans ses intentions et attentifs à Marivaux comme il avait t libre dans ses intentions et attentif à Oscar Wilde.

Le legs, TNN, samedi 15 juin, location 04 93 1319 00

 

Jacques Barbarin

 

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Un commentaire

  1. Merci pour cet article élogieux… et réfléchi. J’ajouterai simplement que ce spectacle n’existerait pas sans la musique originale de Guillaume ZANIER et les chorégraphies de Patricia GIRARD-BOËX, indissociables de la réussite du projet !

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