Semaine de la Critique / Ceriza Negra – Le Saint inconnu

Quelque part au Costa Rica entre forêt vierge et océan, une jeune fille apprend à vivre en apprivoisant la mort.

Ceniza negra est un film d’une grande beauté plastique où les éléments naturels sont autant de personnages du film. La végétation luxuriante, le mouvement et le bruit des vagues, le ciel immense, reviennent régulièrement envahir l’écran. Et ce qui pouvait sembler au début une esthétique un peu trop lisse prend peu à peu toute son ampleur au fur et à mesure que nous apprenons à mieux connaître les lieux et les personnages.

Selva, la jeune héroïne du film, dont le prénom veut justement dire forêt vierge en espagnol, vit dans un monde où se mêlent inextricablement naturel et surnaturel. Et où être attentif est une question de survie. Elle vit entre el Tata (son grand père) et Elena, la vieille amie de la famille, entre la jungle et l’école, entre les esprits et les vivants.

On apprend très vite qu’elle a perdu sa mère. Son seul véritable point d’ancrage est son grand-père. Les relations avec Elena sont plus complexes entre tension et complicité.  La scène d’insultes retentissantes pendant le repas est emblématique et ressemble davantage à un match de rappeurs  qui finit d’ailleurs par des éclats de rire.

Les rapports entre l’adolescente et ces deux (très) vieilles personnes sont étrangement des rapports d’égalité. Chacun prenant soin de l’autre, discrètement, dans une grande tendresse et une fidélité absolue. Les trois acteurs sont tout simplement magnifiques, chacun dans un registre très différent. Et la caméra est d’une extrême douceur tout au long du film, aussi bien lorsqu’elle filme le visage et la silhouette juvénile de Selva, présente dans pratiquement tous les plans du film, que lorsqu’elle s’attarde sur les visages usés du Tata et d’Elena. Peu de mouvements de caméra, le rythme du film s’accorde à l’écoulement du temps que rien ne vient bousculer. Même la mort y est intégrée. Sans rupture.

De fait, le fantôme de la mère qui guide elle aussi sa fille à des moments-clés du récit est traité comme n’importe quel autre personnage du film. Et même si elle ne parle pas, sa présence bienveillante est limpide. Au fur et à mesure que nous avançons dans le film, cette dimension fantômatique prend de plus en plus d’importance. Car si la mort rôde depuis le début (El Tata a du mal à respirer dans son sommeil, Elena perd connaissance), elle se rapproche avec chaque minute qui passe et chacun a parfaitement conscience qu’elle est inéluctable.

Mais dans « Ceniza negra », la mort apparaît comme une disparition intermittente. Le lien n’est jamais complètement coupé entre les vivants et les morts. Ce qui nous vaut une des plus belles scènes du film après la mort d’Elena, où Selva entre en contact avec l’esprit d’Elena en ombre chinoise sur un mur dans la nuit, éclairée par un feu de camp. L’évidence du surnaturel dans le film fait écho aux anciennes cultures indigènes, dont les seuls vestiges sont les quelques mots que Selva et Elena échangent régulièrement dans une langue amérindienne, dont nous ne saurons rien.

Ceniza negra est ainsi un film qui rêve en quelque sorte une relation idéale entre les êtres, faite de compréhension et de bienveillance. Un Eden sur Terre où les hommes et les femmes seraient forts sans être agressifs, sages sans être nécessairement savants, en accord avec la Nature.

Tout ça est sans doute trop beau pour être vrai, mais pourquoi ne pas y croire de temps en temps, au moins le temps d’un film.

 

Le Miracle du Saint inconnu de Alla Eddine Aljem

Un jeune braqueur qui a planqué son butin dans le désert revient à sa sortie de prison pour essayer de remettre la main sur le pactole. Ce ne sera pas si simple.

Premier long-métrage d’un jeune réalisateur marocain, Alaa Eddine Aljem, « Le miracle du saint inconnu » réussit le pari de toute bonne comédie, à savoir nous faire rire tout en touchant à des sujets graves qui sont traités avec légèreté, mais pas à la légère.

En effet, le film aborde les questions liées à la foi, à la croyance, à la spiritualité et à la superstition, et tire habilement parti du flou qui entoure toutes ces notions où l’on glisse facilement de l’une à l’autre sans toujours s’en  rendre compte. Au passage, le film explore tranquillement les rapports entre argent et religiosité, mais sans jamais passer par la dénonciation violente.

Un des mérites essentiels du film, c’est précisément de ne pas appuyer lourdement, mais de jouer sciemment des différents types de comique qui sont à sa disposition. Comique de mots, avec des répliques savoureuses, voire carrément désopilantes, comique de situation dans absolument toutes les saynètes qui s’enchaînent avec des allers -retours entre les différents protagonistes ( les personnages sont suffisamment nombreux pour garantir une grande variété de points de vue,  ou plutôt de points de fixation devrait -on dire ) et bien sûr, le comique de répétition qui ne manque jamais sa cible.

Le film allie de plus une certaine économie de moyens dans la phase d’exposition des personnages , rapide et efficace,  et un art de la broderie dans sa manière de revenir sur le motif pour compléter et affiner sa galerie de portraits.

Ainsi dans la scène d’ouverture,  nous avons en quelques plans l’arrivée de la vieille guimbarde dans le champ,  dont nous nous doutons bien qu’elle va rendre l’âme,  le repérage de la colline où Ahmin va creuser sa « fausse tombe « pour planquer le fric, l’arrivée des flics et l’arrestation du héros.  Plan suivant : la sortie de prison et dans la foulée le retour sur le lieu stratégique.  Le tout aura duré peut-être 3 minutes.

Malgré cette apparente rapidité d’action, le film ne se départit pas d’une certaine nonchalance qui colle très exactement au rythme tranquille de la vie dans ce bled perdu du Sud marocain où la routine est telle que la moindre nouveauté fait nécessairement événement (cf par exemple, l’arrivée du nouveau médecin accueilli par son infirmier flegmatique).

De plus, le réalisateur s’amuse à jouer des codes de plusieurs genres canoniques du cinéma : le film de gangsters (minables, ça va de soi), le films de potes ou « buddy film» à l’américaine, avec le tandem formé par Amine et son acolyte qui n’est pas sans rappeler le couple Laurel et Hardy ( le cerveau et les muscles) ou encore le duo médecin/infirmier mentionné plus haut, sans parler de l’inénarrable  association entre le gardien et son chien. Un petit clin d’œil au western de temps en temps, avec la démarche- reconnaissable entre mille- du « poor and lonesome cowboy » qui s’éloigne dans le désert.

Bref,  on sent que le metteur en scène a pris beaucoup de plaisir à faire exister son petit monde et à l’inscrire à sa manière dans la grande histoire du cinéma. Le film fourmille de trouvailles qui nous font rebondir d’une scène à l’autre, qui arrivent à nous surprendre précisément lorsque nous pensions avoir cerné tel ou tel personnage et surtout à nous faire rire. Loin d’enfiler les différentes séquences comme autant de courts-métrages- défaut fréquent de pas  mal de films à vocation comique-  la mise en scène et le montage se renforcent mutuellement pour créer une réelle progression dramatique en menant de front plusieurs mini-intrigues, sans perdre de vue le fil principal, à savoir la récupération du magot.

L’image elle-même reste sobre, ce qui n’est pas évident avec les paysages désertiques, toujours si photogéniques et le film évite sans difficulté l’écueil de l’image-carte postale, tout en donnant du sens à cette immensité aride, propice à tous les mysticismes. Le personnage de père est à cet égard particulièrement touchant (et très bien joué) dans sa sincérité émaciée par rapport aux bigots du village.

D’ailleurs, tous les acteurs sont bons, très présents à l’écran, même les seconds rôles comme le coiffeur ou le réceptionniste de l’hôtel. Une belle brochette de gueules. Tous des hommes, comme il se doit dans une société rurale complètement patriarcale. Les femmes, quant à elles, sont reléguées au rôle de collectif indifférencié. Là aussi, le réalisateur nous dit quelque chose chose d’essentiel, toujours sur le mode du comique et de l’exploitation des clichés.

À l’heure où la Croisette, comme l’ensemble de la planète Cinéma, essaie de tirer la leçon du mouvement « Me too »,  « Le miracle du saint inconnu » nous invite modestement , mais sûrement, à ne pas oublier de regarder aussi de l’autre côté de la Méditerranée.

 

Josiane Scoleri

 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s