Cinéma / TREMBLEMENTS de Jayro Bustamante

Jayro Bustamante avait été remarqué, à Berlin puis à Toulouse, il y a déjà quatre ans, avec Ixcanul. Tremblements, son deuxième long métrage de fiction, quitte le monde rural et la communauté maya pour la ville, et nous plonge au cœur d’une famille de la haute bourgeoisie où la religion est omniprésente…

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Isa (Diane Bathen) et ses deux enfants – Crédit photo : François Sylvestre de Sacy / Tu Vas Voir / Memento Films

Avec Ixcanul, son précédent et premier long métrage de fiction, Jayro Bustamante esquissait le portrait de deux génération de femmes de la communauté maya des Cakchiquel, dans une région à l’ouest du Guatemala. Tremblements, son second long métrage, nous conduit dans la capitale, à Ciudad de Guatemala, au cœur de la haute bourgeoise, dans une demeure cossue. Ce soir-là, en rentrant chez lui, Pablo (Juan Pablo Olyslager), la quarantaine, marié, père de deux enfants, religieux pratiquant et cadre dynamique, ne sait pas encore qu’un conseil de famille, aux allures de veillée funèbre, l’attend pour aborder son cas et le ramener dans « le droit chemin »… En apparence, deux films bien différents en dehors du fait qu’ils explorent l’un et l’autre la société guatémaltèque. A la campagne du premier, s’oppose la ville du second. Pourtant, il y a des passerelles entre les deux. Les tremblements du titre font référence aux secousses sismiques qui ébranlent régulièrement la ville et le pays. Mais ils font également penser aux conséquences d’une éruption volcanique potentielle. Le volcan étant le décor principal d’Ixcanul (qui signifie « volcan » en cakchiquel, une langue maya). Et on se dit que les Mayas ont quitté leur terre pour essayer d’améliorer leur vie en partant pour la ville où ils sont employés comme domestiques par Pablo et son épouse. María Telón, qui interprète ici Rosa la servante, était d’ailleurs Juana, la mère de Maria, dans le précédent.

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Pablo (Juan Pablo Olyslager) et Francisco (Mauricio Armas) – Crédit photos : François Sylvestre de Sacy / Tu Vas Voir /  Memento Films

Jayro Bustamante le souligne : « Qu’il s’agisse de la campagne ou de la ville, les fonctionnements sociétaux sont finalement assez similaires. Maria dans Ixcanul et Pablo dans Tremblements se ressemblent en ce sens qu’ils sont chacun entravés par la société. Ils sont enfermés dans un mode de vie qu’ils n’ont pas choisi et qu’ils subissent. Mon propos est moins anthropologique que sociologique. Les deux films sont complémentaires. »
Les tremblements du titre évoquent aussi le cataclysme que l’attitude de Pablo provoque dans ce milieu bien pensant et ultra conservateur, ou encore les convulsions d’un possédé, en l’occurrence Pablo, au cours d’une séance d’exorcisme visant à chasser le démon qui habite son corps : l’homosexualité ! Car pour « la bonne société », c’est une grave maladie qu’il faut soigner !

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Pablo (Juan Pablo Olyslager) – Crédit photo : François Sylvestre de Sacy / Tu Vas Voir / Memento Films

Tremblements montre donc la difficulté de Pablo à vivre son homosexualité et suit son calvaire et sa descente aux enfers qui vont l’obliger à suivre une thérapie de conversion pour expier « sa faute », avec enseignement religieux, coaching sur la masculinité et castration chimique, un traitement de choc qui n’a rien à envier aux conditions d’entraînement de commandos militaires. Le réalisateur de poursuivre : « Il paie le prix fort. Il perd ses enfants, son travail, son statut social… Et de fait il n’arrive à s’épanouir nulle part, ni dans une hétérosexualité de façade ni dans une homosexualité affirmée. Il est la victime d’une société non seulement religieuse mais aussi extrêmement machiste et misogyne ». Le film se focalise en même temps sur le poids de la religion et plus particulièrement sur la place des courants évangélistes. Jayro Bustamante : «  Il était logique de parler de religion si je parlais de la condition des gays au Guatemala. Les mouvements évangélistes sont quasiment devenus une force politique dans le pays – et en Amérique latine plus largement. La diversité des cultes propres à l’évangélisme a permis de toucher toutes les couches de la société. La main mise est totale. La religion est omniprésente à tous les niveaux. Tout le monde ou presque se revendique d’une église que ce soit en famille ou au travail. Votre religion peut même figurer dans votre CV. Il est très difficile de vivre en dehors des préceptes religieux, de s’échapper du cadre admis par la majorité, de vivre selon ses propres règles et désirs. »
Outre l’interprétation de l’acteur principal Juan Pablo Olyslager (qui ressemble étrangement à Mel Gibson !), sans oublier Mauricio Armas (Francisco, son compagnon), et Diane Bathen (Isa, son épouse), on soulignera la qualité de la mise en scène, sobre, mais soignée. Comme dans le précédent Jayro Bustamante et son directeur de la photographie attitré, Luis Armando Arteaga, accordent une attention particulière à l’image. Ici, une lumière crépusculaire et un cadre serré renforcent l’atmosphère oppressante qui s’installe dès les premières minutes.

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Pablo (Juan Pablo Olyslager) et Isa (Diane Bathen) – Crédit photo : François Sylvestre de Sacy / Tu Vas Voir / Memento Films

Tremblements fait référence à la situation du Guatemala, mais il n’est pas inutile de rappeler que l’influence des églises évangéliques (protestantes) est grandissante dans les pays d’Amérique latine, une région traditionnellement catholique. Ainsi, au Brésil, les mouvements évangéliques, ont apporté leur soutien au candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro. Mais l’intolérance n’épargne pas les autres religions. Si pour l’Organisation Mondiale de la Santé l’homosexualité n’est plus considérée comme une maladie mentale depuis 1992, en avril 2018, le Pape François « progressiste », déclarait à propos de l’homosexualité : « quand cela se manifeste dès l’enfance, il y a beaucoup de choses à faire par la psychiatrie (…)». En avril 2019, dans le nouveau code pénal du petit état pétrolier de Brunei en Asie du Sud-Est, l’homosexualité et l’adultère étaient passibles de la peine de mort. Devant les réactions internationales, un moratoire a été instauré au début du mois. Quant aux thérapies de conversion, l’ONU s’est prononcée contre en juin 2015 et le Parlement européen a massivement voté le 1er mars 2018 pour les condamner, exhortant les Etats membres à interdire cette pratique. Dans les faits, elle n’est interdite que dans 33 pays dans le monde et certaines de ces lois ne s’appliquent qu’aux professionnels de la santé et ne s’étendent pas aux groupes religieux…
Prix du Public à Cinelatino – Les rencontres de Toulouse 2019, Tremblements est un film à voir sans tarder… et  Jayro Bustamante un réalisateur à suivre !

Tremblements (Temblores) de Jayro Bustamante (Drame – Guatemala, France et Luxembourg – 1h47). Avec Juan Pablo Olyslager, Diane Bathen, Mauricio Armas Zebadua, Rui Frati, Sabrina de La Hoz, Maria Telon.

Voir également :

La bande annonce du film (Memento Films – Vostf – 1mn51)
Jayro Bustamante Lauréat de la Fondation Gan 2017 explique son projet (3mn51)
La critique de Ixcanul
Entretien avec le réalisateur à propos de Ixcanul

Philippe Descottes

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