Cinéma & Théâtre/ Je me souviens de Jean-Pierre Marielle

 

Le dernier des Grands Ducs a pris son envol pour aller rejoindre ses deux comparses (et surtout complices) Philippe Noiret et Jean Rochefort. Jean-Pierre Marielle s’est éteint mercredi 24 avril des suites d’une longue maladie. Il a eu 87 ans le 12 avril dernier

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Jean-Pierre Marielle lors d’un Festival de CannesCrédit photo : Philippe Prost

Je me souviens qu’il est devenu comédien presque par hasard. Adolescent, au lycée Carnot de Dijon, il montait des pièces de Tchekov avec ses camarades… et c’est un prof de littérature qui l’a encouragé à devenir comédien de théâtreJe me souviens qu’au début des années 1950 il est monté à Paris pour le Conservatoire national d’art dramatique
Je me souviens qu’a cette occasion il a rencontré une belle bande de potes : Jean-Paul Belmondo, Jean Rochefort, Pierre Vernier, Claude Rich, Annie Girardot, Françoise Fabian, Bruno Cremer, Michel Beaune… « Il y a des années de groupe de comédiens, comme des années de peintres, de musiciens, c’est comme les années à prunes, comme le pinard. C’est comme ça », commentait-il.
Je me souviens qu’il a commencé à percer au cinéma dans les années 1960, grâce notamment à Henri Verneuil (Week-end à Zuydcoote,1964) et Philippe de Broca (Le Diable par la queue, 1969). La notoriété est venue à partir des années 1970 (Sex-Shop, de Claude Berri, Comment réussir quand on est con et pleurnichard, de Michel Audiard, Calmos, de Bertrand Blier, Cause toujours… tu m’intéresses, d’Edouard Molinaro).

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Marie (Jeanne Goupil) et Henri (Jean-Pierre Marielle), artiste peintre ex-VRP en parapluies ! – Les Galettes de Pont-Aven. Droits photos : DR


Je me souviens de ses personnages de beauf séducteur macho dans des comédies gauloises et de quelques répliques « cultissimes » :
«Mon cher Claude, j’ai deux passions dans la vie, la sexualité de groupe et les maisons normandes.» Sex-Shop (1972)
« Qu’il s’agisse de rasoirs, de clés de voiture ou de femmes, j’ai tout en double. »(Comment réussir quand on est con et pleurnichard » (1974)
« Je renais… je revis… Ah nom de Dieu de bordel de merde… » Les galettes de Pont-Aven (1975)
«Qu’est-ce que vous allez y foutre rue Gustave Flaubert ? » Calmos » (1976)
« L’important, c’est que t’aies récupéré l’artiche… c’est beau, hein ? (…) Van Gogh aurait vu ça, il en aurait fait un chef d’œuvre ! » Les deux crocodiles(1987)
« Voiture ritale, tête de faux-derche, attitude lèche-cul : c’est le metteur en scène. » Les Grands Ducs » (1996)

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Jean-Pierre Marielle, Philippe Noiret, Jean Rochefort – Les Trois DucsCrédits photos : Nana Productions/ SIPA

…et je me souviens aussi de rôles dramatiques, comme dans Tous les matins du monde (1991) dans lequel Jean-Pierre Marielle incarne le compositeur du XVIIe siècle, Monsieur de Sainte-Colombe. Un film d’Alain Corneau à propos duquel le comédien disait : « Lorsque mon téléphone sonne, j’espère l’entendre m’apprenant que nous tournons ensemble. Charme, intelligence, gentillesse, écoute : de l’homme idéal, il a toutes les qualités. Tous les matins du monde m’a offert l’un de mes souvenirs les plus chers. Je ne pensais pas être l’homme de la situation, c’est lui qui m’a convaincu que la gravité de Sainte-Colombe me siérait, insistant sur la place centrale de la musique. On se croisait de temps à autre à des concerts de jazz, et je ne peux qu’accorder ma confiance à un cinéaste qui va écouter Ornette Coleman au lieu d’écumer les dînes mondains. Je pense souvent à ce tournage, il était de ceux qui rendent ce métier digne d’être fait. »

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Monsieur de Sainte-Colombe dans Tous les matins du monde de Alain CorneauCrédits photos : Film par Film / Paravision International / D.D. Productions/ SEDIF / France 3 Films Production

Je me souviens également de La controverse de Valladolid (1992). Un téléfilm réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe sur un scénario de Jean-Claude Carrière. Un débat politique et religieux dans lequel Jean-Pierre Marielle y donnait la réplique à Jean-Louis Trintignant et incarnait le chanoine Juan Ginés de Sepúlveda tandis que Trintignant jouait le dominicain Bartolomé de Las Casas. Ils devaient définir si les Amérindiens avaient une âme ou non !

Je me souviens que Jean-Pierre Marielle a joué sur les planches Brecht, Ionesco, Pinter, Claudel, Anouilh, Guitry ou Pirandello

Je me souviens qu’il a été nominé sept fois aux César sans en remporter un seul ! C’est de la télévision et du théâtre que sont venues les récompenses. 7 d’Or du meilleur comédien en 1993 pour La controverse de Valladolid, il obtiendra un an plus tard le Molière du comédien pour Le retour d’Harold Pinter.
Je me souviens qu’il était fan de jazz et grand lecteur.

Je me souviens  de quelques réflexions sur le métier de comédien et la vie (*) :

« L’esprit du vêtement c’est toujours de l’ordre du détail, mais un détail qui vous rend complet,si j’ose dire. »
« Un air qui n’évoque rien, aucune image, n’apporte aucune vision, ne me sert à rien. En quelques minutes, une mélodie peut vous offrir un film, un tableau, un roman, oblitérer le quotidien, suggérer une autre vie. »
« Je n’ai pas le sentiment d’avoir fait une carrière, mais des rencontres. »
« Un comédien a deux familles: celle où il est né et celle qui se nourrit d’hypothèses. »
« Certains trouvent que j’ai une tête d’acteur.Moi pas. J’ai une tête de rien. Au fond, c’est peut-être le mieux pour être comédien, avoir une tête de rien pour tout jouer. »
« Ma nostalgie est sereine, elle charrie plus de diamants que de barbelés rouillés. »
« Le danger, une fois la réputation assise,c’est qu’elle ne se relève pas. Se satisfaire de son sort est la pire complaisance. Autant rester debout, ou, tant qu’à faire, allongé. »
« J‘ai aimé jouer des personnages caricaturaux: il est plus simple d’ajouter des couches d’habits à sa personnalité plutôt que de la déshabiller d’emblée. »
« Quand il rapporte,ce métier rapporte autant qu’un racket, mais en beaucoup moins dangereux. »
« Après tout,pour reprendre le mot de Guitry, l’argent n’a de valeur que s’il sort de ma poche. Je me donne du mal pour l’y mettre, aucun pour lui rendre sa liberté. »
« Ne jamais faire d’effort, ou le moins possible, ne m’a pas empêché d’arriver là où je suis (où ? Je n’en sais rien, mais j’y suis bien) »
« Je peux me perdre des heures entières dans une strophe de Baudelaire, y nager inlassablement. Si nous sommes tous nostalgiques du ventre maternel, eh bien, j’ai retrouvé ce confort originel dans les poèmes. »

(*) extraites de Le grand n’importe quoi – Jean-Pierre Marielle – Calman-Levy – 2010

Quelques Hommages à Jean-Pierre Marielle :

« Il avait un rire phénoménal, des colères phénoménales, une bonté phénoménale… en fait c’était un type phénoménal. On parle souvent de sa voix inimitable, c’était la voix des grands acteurs et ce sont des talents qui se perdent un peu hélas. Lui représentait ce cinéma que l’on a tant aimé et que l’on va continuer à aimer. On sait bien que nos parents vont mourir un jour mais les acteurs on croit qu’ils sont éternels, c’est bizarre. Peut être qu’ils le sont grâce aux films. » Patrice Leconte au micro d’Europe 1 (24 avril 2019)

« Jean-Pierre Marielle avait cette gouaille imprévisible, ce grain de folie qui transcendent un immense acteur. Sa voix si reconnaissable par son moelleux et la justesse de sa diction nous entraînait aux frontières d’un génie irremplaçable, à la Serrault, à la Piccoli à la…Lui. » Gilles Jacob. Journaliste, écrivain, ancien Président du Festival de Cannes. Twitter

« Après Christine Pascal, Philippe Noiret, Jean Rochefort, Claude Rich, le départ de Jean-Pierre Marielle me laisse seul. Je me sens orphelin. (…) Ce comédien lyrique dégageait une puissance d’émotion trop peu sollicitée sur grand écran. Il possédait ce sens de la démesure que l’on trouvait chez les acteurs français d’avant-guerre comme Jules Berry ou Saturnin Fabre. La Nouvelle Vague et les réalisateurs des années 1960 s’intéressaient peu au théâtre. » Bertrand Tavernier – Extrait d’un entretien accordé à Jean-Claude Raspiengeas pour La Croix (25 avril 2019)

« On savait exactement à qui on avait affaire, c’était quelqu’un qui travaillait à l’instinct et on le laissait travailler comme cela, il allait au vent de l’inspiration. Il était extraordinaire, avec cette espèce de présence et ce don de ramener dans n’importe quelle réplique de la littérature, rien que dans la forme que cela prenait, dans son visage, dans sa voix, c’était une richesse de l’avoir sur scène, on était aspiré par lui. » Bernard Murat, metteur en scène. Extrait d’un entretien accordé à Sylvain Merle pour Le Parisien (25 avril 2019)

« L’ immense Jean-Pierre Marielle vient de partir définitivement vers d’ autres scènes et plateaux , loin de nous, mais toujours près de nos cœurs, pour l’ éternité ! Sa voix va terriblement nous manquer » Serge Moati – Twitter

Reposez en paix Monsieur Marielle. Un Grand Bonjour aux deux autres Grands Ducs 😉

Voir également :

Les galettes de Pont-Aven de Joel Seria – Extrait (2mn33 – Répliques cultes)

Signes extérieurs de richesse de – Extrait (3mn54 – Répliques cultes)

Coup de torchon de Bertrand Tavernier – Extrait (5mn10)

La controverse de Valladolid de Jean-Daniel Verhaeghe – Extrait (12mn28 – 1992)

Tous les matins du monde de Alain Corneau – Extrait (4mn)
L’acteur en dix répliques cultes (Le Monde – 3mn44)

Jean-Pierre Marielle évoque « Les galettes de Pont-Aven – Interviewé par Pierre Tchernia (« Monsieur Cinéma » – 06 juillet 1975 – INA)

Rencontre – Jean-Pierre Marielle – Fnac Saint-Lazare (10mn49 – 20 janvier 2011- Fnac)

Philippe Descottes

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