Théâtre / Shake Nice : Fin de partie

Oui, fin de partie pour la 5ème saison de Shake Nice, avec Dream, la translation brookienne du Songe d’une nuit d’été. Bon nombre de metteurs en scène ont leur « pièce fétiche » vers laquelle ils reviennent avec la régularité d’un métronome : ainsi, pour Mesghich, c’est Hamlet, dont j’ai vu 3 versions. Pour Irina Brook, c’est bien sûr Shakespeare ; mais lequel ? La tempête, Roméo et Juliette, Le Songe d’une nuit d été ? Sans doute la première, ce qui ne lui a pas empêché de revenir par deux fois sur les deux autres.
Mais je crois que le Songe est celle qui doit la plus la… je ne sais trop quoi, mais qui doit la plus.La première  « translation » que j’ai que avais vu portait pour titre En attendant le songe. Que fait-on en attendant le songe ? Bon, cela nous emmêlerait trop loin, surtout que c’est de la deuxième dont nous avons à parler, Dream. Deux remarques. D’abord la condensation du titre sur son mot essentiel Songe (Dream en anglais). Ensuite, justement, l’utilisation du terme anglais,  comme si Irina voulait souligner que ce qui l’intéressait, c’était  la « britishitude ». Je m’explique.
Vous vous doutez bien que des songes, j’en ai vu plus qu’un. Mais Irina Brook et sa traductrice, Marie Paule Ramo, vont droit au but. S’l y a bien une histoire complexe, c’est bien celle du « Songe ». Un songe est illusion, une chimère. Un songe peut-il être prémonitoire, ou influencer tellement sa vie qu’elle finit par lui ressembler ? Irina et Marie Paule bande l’arc fictionnel, le trait ainsi lancé va droit dans le cœur de cible, ne s’embarrasse pas de fioritures.
Il faut dire qu’Irina Brook a trouvé un bras armé drôlement efficace  avec les comédiens du spectacle,  jeunes gens qu’elle a formé – la compagnie Les Eclaireurs – fonctionnant comme une mécanique bien huilée, avec un plaisir à regarder, et à écouter .Au demeurant, après son départ de Nice, Irina Brook va continuer son travail avec eux.
Toutes proportions gardées,  cela me rappelle le travail entrepris avec Jacques Copeau arec ses « Copiaus ». En octobre 1924, Copeau et sa troupe s’établissent au Château de Morteuil à Merceuil, village situé à quelques kilomètres de Beaune. Copeau souhaite retrouver auprès d’un « public moins frivole, moins distrait, moins surmené de plaisirs, moins énervé par les variations constantes de la mode, moins détraqué dans son goût et moins affolé dans son jugement que le public de Paris », une authenticité de l’art de la scène.
La traduction est de Marie Paule Ramo. Et j’y retrouve ce qui m’avait séduit dans Roméo et Juliette et dans Lear, l’art de la condensation  et l’art de la contextualisation.  Shakespeare écrivait pour son public, Irina, Marie Paule et Aurore Lane (costumes) œuvrent pour nous, leurs contemporains. « Les anciens sont les anciens et nous sommes les gens de maintenant ». (Angélique, Le malade imaginaire)
Vous connaissez la différence entre un jardin « à la française » et un jardin « à l’anglaise » : dans le premier, découpes rectilignes et plate bandes toujours ordonnées, dans le second un désordre réfléchi où la nature prend forme le jardinier laisse place à son imagination et plante des arbustes de tous horizons. Les lacs, bassins et pelouses invitent à la flânerie. Dans ce Dream, nous flânons, mais en rythme, nous nous hâtons lentement.
L’autre moment de cette fin de partie était Le Marchand de Venise, mis en scène par Jacques Vincey. J’avoue avoir très peu vu de mise en  scène du Marchand…. Je n’ai pas été déçu. Né en 1960, Jacques Vincey a été nommé directeur du Centre Dramatique Régional de Tours en 2014  En septembre 2017, il a mis en scène Le marchand de Venise. Le sous-titre, « Business on Venice« , souligne qu’il s’agit d’une nouvelle traduction et adaptation, réalisée par Vannassay Khaphommala  d’après Shakespeare. Personnage intéressant que ce Vannassay Khaphommala. Jacques Vincey, pour lequel Vanasay a été comédien, dramaturge et traducteur, lui a proposé la place de dramaturge permanent. Un poste formidable qui lui a ouvert les portes d’une création foisonnante. Ensemble, ils ont créé « Yvonne, princesse de Bourgogne » de Gombrowicz, « Und » de Barker avec Natalie Dessay, La Dispute de Marivaux, et « Le Marchand de Venise (Business in Venice).
À Venise, le marchand Antonio,  pour rendre service à son protégé Bassanio, emprunte de l’argent à l’usurier Shylock. Certain de pouvoir le rembourser, il signe un contrat où il autorise son créancier à lui prélever une livre de chair en cas de défaut de paiement… Classée parmi ses comédies, Le Marchand de Venise est sans doute la pièce la plus problématique de Shakespeare : le personnage du juif Shylock lui a valu d’être taxée d’antisémitisme par nombre d’exégètes. Jacques Vincey le reconnaît : mettre en scène Le Marchand de Venise implique de prendre des risques. Et pas seulement, comme ici, en endossant soi-même le rôle à problème, mais aussi en n’hésitant pas à faire faire au texte original des pas de côté pour le recentrer sur ce qui entre en résonance avec le monde d’aujourd’hui.
Et ce qui fait mouche, c’est la scénographie qui est la traduction de la fiction sui se déroule. Deux décors,  d’abord un supermarché, symbole du commerce, de l’argent Et pourtant c’est bien ça le cadeau de Shakespeare à tous les metteurs en scène du monde, c’est qu’il se laisse tirer dans tous les sens et permet les inventions de chaque metteur en scène et qu’on n’a pas besoin de le défendre, il se défend très bien tout seul.(Irina Brook, interview ciaoviva novembre 2013)
Deuxième décor, une salle d’audience, on n’est pas à Venise, on est dans le lieur où l’action doit être. Quant à l’antisémitisme :
Un Juif n’a-t-il pas des yeux ? Un Juif n’a-t-il pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, de l’affection, de la passion ; nourri avec la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé aux mêmes maladies, soigné de la même façon, dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été que les Chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourrons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ! (Shylock, Acte 3, scène 1)
J’ai presque  envie de dire : fermez le ban. Mais je ne le ferme pas. N’oublions pas également que Shylock refuse que la somme qu’Antonio lui doit lui soit remboursée au double : un contrat est un contrant. L’un des piliers de l’antisémitisme, le juif attaché à l’argent, tombe. En demandant une livre de chair  Bassano s’il ne peut honorer son contrat, Shylock, le Juif, l’errant, l’alien, supplie le on-juif, le normatif, que lui, l’eternel exclus, en s’appropriant ce qui est la substance  du vainqueur, sa chair, puisse tenter ce signe d’égalité. Mais L’hébreu n’est pas celui qui arrive de quelque part, mais celui qui se met en route hors du lieu de sa naissance… Ulysse vient d’Ithaque et aspire à y revenir. Mais Abraham vient d’Our et fera tout son possible pour ne jamais y retourner (Delphine Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite)
Merci, Jacques Vincey, merci Vanasay Khamphommala, pour cette leçon d’humanisme.

 

Jacques Barbarin

Dream avec Kevin Ferdjani, Marjory Gesbert, Issam Kadichi, Irène Reva et guest-collaboratrice artistique Tess Tracy lumière Alexandre Toscani son Guillaume Pomares costumes Aurore Lane scénographie Laurie Camous accessoires Marie Flayosc production Théâtre National de Nice – CDN Nice Côte d’Azur
Le marchand de Venise avec Quentin Bardou*, Jeanne Bonenfant*, Alyssia Derly*, Pierre-François Doireau, Théophile Dubus*, Thomas Gonzalez, Anthony Jeanne*, Jean-René Lemoine, Océane Mozas, Jacques Vincey scénographie Mathieu Lorry-Dupuy lumière Jérémie Papin costumes Virginie Gervaise perruques & maquillage Cécile Kretschmar son & musique Alexandre Meyer, Frédéric Minière vidéo Victor Égéa assistant à la mise en scène Théophile Dubus production Théâtre Olympia – CDN de Tours avec le soutien du dispositif Jeune Théâtre en Région Centre-Val de Loire.
*comédiens du Jeune Théâtre en Région Centre-Val de Loire

Photo Dream : Gaëlle Simon
Photos Le Marchand de Venise : Christophe Raynaud de Lage

 

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