Cinéma / EL REINO de Rodrigo Sorogoyen.

Le cinéaste du très remarqué Que Dios nos perdone (2016) nous propose, cette fois-ci une plongée survoltée dans les affaires de corruption qui ont éclaboussé les partis Politiques Espagnols ces dernières années. Passionnant…

Avec son dernier film,  le cinéaste Espagnol prolonge son exploration de la société de son pays et son contexte socio-politique dont ses précédents films décrivaient déjà – par la dimension d’une mise en scène survoltée- les violences et tensions sociales . D’emblée , ici la première séquence nous en fait les témoins , avec cette réunion dans un restaurant en bord de mer, des principaux dirigeants d’un parti politique se gaussant de la bonne marche de leurs affaires et profits réalisé au dépens des citoyens. Le contexte est pourtant tendu car la presse fait état de soupçons de corruption qui menacent certains cadres du parti qui vont se retrouver au cœur de la tempête . Parmi eux, Manuel Lopez-Vidal ( Antonio de la Torre, exceptionnel ) cadre du parti dauphin et ami du président de région dont il est très proche . Dès lors , très vite l’impunité et l’arrogance dans laquelle  tout ce beau monde navigue sans vergogne, va les rattraper , pris au piège et au cœur de la tempête médiatique annoncée qui très vite ,va se déchaîner . En même temps que les rivalités vont se faire jour , le sauve- qui- peut , et la tendance au réflexe de protéger le parti en faisant « porter le chapeau » du sacrifice, la lutte fratricide réputations  en jeu , devient dès lors de mise . Pris au piège de celle-ci , Manuel sera entraîné dans les rouages d’un engrenage qui va l’emporter dans son tourbillon. Le réflexe de survie et d’orgueil lui servira de guide pour tenter de tirer son épingle du jeu . C’est au cœur de celui-ci , que Rodrigo Sorogyen a choisi de nous immerger avec son héros que nous sommes conviés à suivre au jour le jour , dans son combat de survie . Le point de vue du récit qui en épouse toutes les logiques qui le guident, nous entraînant à les vivre avec lui , en osmose. La force du récit et du film , tient à cette description de ce « vécu de l’intérieur » et de la logique qui s’y inscrit , en même temps qu’elle se fait révélatrice des arcanes du « Reino » ( Règne) de ce pouvoir en question, et de l’état de cette corruption qui est devenue, une sorte de nouvel ADN moral  dans le pays!..

Au premier plan:  Antonio de la Torre dans une scène du film ( Crédit Photo : Le Pacte Distribution)

Le défi du récit, et des codes de genre qu’il emprunte comme éléments narratifs, en devient excitant comme forme d’une enquête sur des « citoyens au dessus de tout soupçons » dont jadis le cinéaste Italien Elio Petri ( Enquête sur un citoyen au dessus de tout soupçon / 1970  ou Todo Modo / 1977  ) pénétra , lui aussi , les arcanes. Celles d’une certaine schizophrénie qui s’y inscrit et que la mise en scène épouse, ici aussi , avec ses mouvements de caméra frénétiques ou sa bande sonore et musicale les accompagnant. Au cœur de celle-ci, en effet – dans le sillage de Manuel- Rodrigo Sorogoyen décrit un homme pris au piège d’un engrenage dans lequel il est désormais condamné à se battre et  se débattre pour  survivre par tous les moyens !. Jeu de dupes tous azimuts , tactiques politiques et techniques de persuasion , alliances et défiances qui se font et défont , on ne lésine ni sur les menaces , ni sur les trahisons !. Les rapports de forces et de survie politique prennent la dimension de la tragédie, les enjeux y sont parfois démesurés et la punition risquée… l’est tout autant!. La trahison et la loyauté y ont-elle encore place ? , qu’en est-il de la déontologie politique qui engage une carrière  ?.  Comme le soulève la magnifique scène finale de l’entretien télévisé au cours de laquelle la journaliste interpelle Manuel, sur ce que fut son comportement pendant des années, vis à vis des citoyens  !.  Le récit s’emballe et nous entraîne dans son tourbillon déstabilisant d’événements qui se succèdent traduisant l’engrenage dans lequel au bout du compte, c’est la population de la « cité , du pays… » qui se retrouve trahie par ses élus !. L’accumulation de tous les organismes publics et ( ou ) privés et des partis politiques de tous bord ( Gauche et droite ) qui se  révéleront complices de forfaiture envers les citoyens de leurs pays, le cinéaste et son récit en font le constat accablant . Il interpelle sur le « déni de démocratie » qui s’y révèle, et il est d’autant plus passionnant ,vu par le « prisme » de l’orgueil qui pousse Manuel, oiseau pris dans la cage, à y faire face …

Antonio de la Torre , face à la journaliste TV ( Crédit Photo : Le Pacte >Distribution )

Rodrigo Sorogoyen , dans sa conduite habile de la mise en abîme nous en offre , via son héros une étude psychologique passionnante ouvrant les axes de réflexion sur l’indignation ressentie ( exprimée par le mouvement des « indignés »… ), renvoyant aussi , à cette sorte d’anesthésie que finit par diffuser la répétition de ces scandales et du ( des ) mensonge (s )  sur lesquels ,cette corruption qu’incarne Manuel et ses amis ,  s’est construite :  « aucun film n’avait jusque là été fait sur ce sujet ( …) nous souhaitions nous demander : « Pourquoi ? » Pourquoi agit-il ainsi, et surtout pourquoi, une fois qu’il est découvert, au lieu de demander pardon et accepter sa condamnation, dans la majeure partie des cas, il préfère mentir jusqu’à l’épuisement de ses arguments ? Voilà pourquoi nos avons choisi de faire de Manuel López-Vidal le personnage principal du scénario », explique le cinéaste. Basé sur des faits survenus dans les années 2007 et suivantes, le récit s’attache à faire comprendre et décrire dans ce contexte avant tout, ce qui guide leurs comportements humains et leurs justifications, « créant le malaise, en n’assumant pas leur faute et en n’acceptant pas leur culpabilité » , ajoute   le cinéaste.   «  Prévarication , fraude  continuelle envers l’administration, escroquerie , faux et usage de faux et trafic d’influences  »  tels sont les délits  dont ils  vont devoir répondre  à la justice désormais en  marche .  C’est ce comportement moral et ce refus là, qui sont au cœur du film comme éléments d’analyse des rouages de ce « mal » qui finit par s’insinuer, créer le malaise et gangrener la société. Les mots , et les actes comportementaux qui s’y attachent constituent le nerf de cette guerre d’influences et  sa mécanique implacable. Le théâtre de la politique en marche et sa schizophrénie , à laquelle la folle poursuite automobile dans la nuit, offre la dimension hallucinée d’une fuite en avant …

( Etienne Ballérini )

EL REINO de Rodrigo Sorogoyen – 2019- Durée : 2h 11.

AVEC: Antonio de la Torre, Monica Lopez, José Maria Pou, Nacho Fresneda, Ana Wagener,
Barbara Lennie, Luiz Zahera, Francisco Reyes, Paco Revilla…

LIEN: Bande-Annonce du film : El Reino de Rodrigo Sorogoyen .

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