Cinéma / MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN de Xavier Dolan.

Un acteur fétiche d’une série pour adolescents. Un jeune fan qui initie une correspondance qui se poursuit au fil des ans avec son idole . Inspiré de sa propre expérience de  « jeune fan » par le cinéaste, le récit nous plonge encore un peu plus au cœur de cette intimité créatrice qui irrigue son œuvre d’une passion-cinéma , à la fois lucide sur les excès qu’elle génère  , et d’une sincérité bouleversante …

Le Fan Rupert Turner ( Jacob Tremblay ) et sa mère ( Natalie Portman – Crédit Photo: Mars Distribution-

Au cœur de l’oeuvre du cinéaste s’est inscrite depuis son premier long métrage : J’ai tué ma Mère ( 2009) , l’inspiration auto-biographique qui a déclenché le besoin irrépressible d’exprimer ses tourments et états d’âmes de jeunesse dont le refuge dans l’art est devenu le moteur. En « tuant » symboliquement la mère , c’est l’ouverture au monde qu’il s’offrait comme sortie de secours , afin d’exorciser les refuges solitaires dans lesquels il y avait le risque de se perdre. C’est de cette fascinante focalisation que l’oeuvre de Xavier Dolan s’irrigue et se renouvelle sans cesse , comme le symbolise cette image de Mommy ( 2014 ) où l’élargissement du cadre de l’écran , laissait entrevoir le possible (?) espace d’émancipation . Les amours imaginaires ( 2010 ) et autres expériences ou explorations thématiques ont sans
doute chez lui déclenché ce besoin d’aller encore plus loin, dans la confidence. Dès lors, le défi de confier au spectateur ce qui l’a conduit à sa «  passion- cinéma » , était sans doute devenu une nécessité dont la réponse se retrouve, ici avec son nouveau film, en plein cœur du récit . Celle , née et concrétisée par un « rapport » à l’image dont l’art en général et donc le cinéma ( le septième ) est porteur . Celui du rapport à l’autre qui s’y inscrit , suscitant la curiosité, la découverte de la beauté des sensations , des sentiments , des émotions. Et aussi pour le cinéma, ce besoin d’enfance de se trouver des « idoles » dont les films et leurs héros symbolisent par la fascination exercée , le besoin de quête intimiste, que le « fan » recherche , et attend. C’est donc vers ce John F. Donovan héros d’une série TV que le jeune enfant          ( Jacob Tremblay) adore et suit les exploits avec enthousiasme , va décider d’engager une correspondance , pour lui dire son admiration …mais aussi , surtout , pour tenter d’ initier par le biais de celle -ci , une sorte d’échange allant plus loin qu’un simple courrier banal , et permettant de se confier chacun, leurs secrets intimes…

L’idole ( Kit Harington) au milieu d’une foule de ses Fans – Crédit Photo : Mars Distribution

Et c’est sur les échanges de cette correspondance qui durera plusieurs années, et de l’impact qu’elle aura sur leurs vies que le récit va s’enrichir. Puis , plus tard les lettres publiées , le      « tsunami » qu’elles vont déclencher livrant l’envers du décor d’une société du spectacle et de la communications, avec ses dérives et pièges dans lesquels les individus sont emportés Laissant sourdre derrière le clinquant, le glamour et les apparences de la « représentation » , le cynisme et l’étroitesse d’esprit d’une société «  normative  »  qui enferme et qui brise les individus et leurs différences . «  Je m’étais dit que ce projet allait tourner en dérision la tendance – voire l’instinct – d’Hollywood à l’uniformisation et à la standardisation » , explique le cinéaste . Ce dernier nous invite dès lors à suivre ses héros et leurs déboires jusqu’à la tragédie qui s’y inscrit et bouleversera leurs destinées, servie par un récit prenant la forme d’une « puzzle » nous invitant au moyen d’un superbe montage, à les suivre sur plusieurs époques et plusieurs continents . Habilement l’ouverture du film nous immerge , en 2006 , dans le quotidien de chaque personnage ( le fan, la femme de l’idole , les parents, les proches ..) , apprenant la mort de John F. Donovan. Puis , dix ans plus tard , c’est le « fan» en question Rupert Turner adulte ( Ben Schnetzer) qu’on découvre , devenu comédien qui a décidé de publier les lettres de correspondance avec son idole d’hier.  Au fil de celles-ci  les figures du fan et de son idole  , finissent par devenir des « doubles  »  dont les identités se superposent  au fil des lettres échangées  et des événements, se déclinant en un jeu  de  Fusion, de  rejet , puis d’apaisement .  « Comment tout a commencé ? », demande la journaliste  à Turner , qui va lui dérouler le récit des circonstances ayant conduit à ces confidences qui , devenues publiques , engendreront le scandale,  en  révélant la double -vie de la Star disparue. Le cinéaste nous plonge dès lors au cœur de celles-ci  et de   l’image qui sera transmise  ( modelée? ) par les « médias »  au public . Superbe mis en abîme servie par  un  entretien-confrontation  en forme de défi …  qui analyse  subtilement (  chacun s’y  révélant et baissant la garde.. ) , et en dit long  sur  les médias ,  les « préjugés  et le rapport  à la célébrité » . Un grand moment d’intensité dramatique  et de questionnement sur le regard porté sur l’autre …

La journaliste (Thandie Newton ) recueille les « confidences » sur l’idole – Crédit Photo : Mars Distribution-

La force du récit est là , dans cette « osmose » que le superbe travail de  montage crée  sans jamais perdre le spectateur , offrant  même une superbe dynamique narrative émotionnelle et romanesque,  faisant le lien. Celui que reflètent  en premier lieu les lettres, où petit à petit la confiance s’installe  entre  l’idole et son fan,   chacun y cédant  aux  détails et confidences sur sa vie privée , le mal être et la solitude ressentie. Sur le monde qui l’entoure,  sur leurs rapports toujours aussi complexes avec leurs mères respectives ( Natalie Portman pour Rupert Turner  , et Susan Sarandon pour John F. Donovan) , toutes deux complétant avec leur talent , les portraits des « mères  » dont le cinéaste ne cesse de peaufiner les nuances de leur «  amour maternel  » se fait , parfois destructeur . De la même manière qu’il exprime, ici , superbement dans des contextes différents, le mal-être de l’enfant et de son idole . Le Fan ayant décelé dans les mots de lettres de son idole, la solitude en partage , et ce besoin de confidences que par pudeur ( ou peur ) l’on cache aux autres …mais, que l’enfant peut confier à celui qu’il admire et rêve de devenir . Et  l’ idole à celui qui lui pardonnera tout , justement pour ce qu’il représente pour lui ! . C’est ce « lien » indéfectible en question, que le cinéma  crée  avec le spectateur et que Xavier Dolan  traduit, ici, magnifiquement  via ses deux héros . Mais c’est aussi le revers de la médaille dont il décrypte  aussi , superbement les  effets:  «  Les codes que l’on inculque, le mépris d’être soi- même dans un monde de faux -semblants , le renoncement à ses convictions les plus profondes », dit-il  . A l’image du jeune fan harcelé par d’autres gamins dans un pays où il est étranger , et du comédien dans le monde du spectacle avec ses «  codes normalisateurs » faisant leur œuvre. Donovan y est contraint de cacher son homosexualité et prendre femme ( une amie d’enfance qui lui servira d’alibi…), mais pourra-t-il continuer à faire son métier et vivre sa sexualité en secret ? . Les confidences sur celle-ci faites au « fan » dans les lettres publiées par ce dernier , feront scandale aux Usa… et Donovan devra les renier en direct !.  Mais le mal est fait , et certains amis ou proches ( comme son agent / Katy Bates…) prendront leurs distances …

Le drame de sa mort  qui s’ensuivra , semble être l’inéluctable d’une destinée jetée à l’opprobre car défiant les règles des « postures » et autres reniements  contraints , dont la sur-médiatisation ne fait qu’aggraver , les conséquences. Devenu comédien comme son idole, Arthur ne reniera   pas son  « ami » de correspondance, qu’il n’a d’ailleurs jamais rencontré. Par ce « lien »  d’une correspondance  complice, c’est au bout du compte d’un cinéma et d’un art non asservi aux codes moraux et à une certaine normalisation , que Xavier Dolan continue de revendiquer. A l’image de ses envolées libertaires et musicales dont il a le secret  qu’il distille , offrant toujours à ses récits superbement conduits par la fluidité d’une mise en scène sublimant  ses personnages. Comme le cinéma qu’il aime , que l’on aime…voilà pourquoi on aime aussi , le sien.

(Etienne Ballérini )

MA VIE AVEC JOHN F. DONOVAN de Xavier Dolan – 2019- Durée : 2h O3.

AVEC : KIT Harrington, Natalie Portman, Susan Sarandon, Katy Bates, Thandie Newton, Ben Schntzer, Amara Karan, Chris Zylka, Jared Keezo, Emily Hampshire…

LIEN : Bande-Annonce du film : Ma vie avec John F. Donovan de Xavier Dolan.

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