Théâtre / La vie trépidante de Laura Wilson

C’est une pépite que nous a offert la programmation de TNN, avec La vie trépidante de Laura Wilson, de Jean Marie Plemme. Auteur dramatique belge, Jean-Marie Piemme a passé une grande partie de son enfance dans le bassin sidérurgique liégeois   J’habitais en face des aciéries, , et j’ai l’intention de me souvenir longtemps encore de la poussière noire qui tombait sur mes livres de classes, et ceci explique son intérêt de dramaturge pour le monde du travail.
En effet, cette vie trépidante  est  une réflexion cynique sur le monde du travail et son impact social totalement en phase avec l’air du temps.  Une autre phrase me parait pertinente sur son rapport à l’acte théâtral: Chaque fois qu’un acteur s’empare de texte, le dit à sa façon, avec sa couleur vocale, son physique, sa matière, l’envie me vient de remettre le texte en jeu. Je rêve d’un texte qui varie à chaque occurrence, profondément le même et toujours un autre… C’est peut-être pour cela que les autres formes de fiction ne me tentent pas : elles s’accommodent difficilement de l’exercice infini de la variation  (Cahiers de Prospero, no 5, juillet 1995).

Dans son œuvre, Jean-Marie Piemme parle avec ferveur de nous, de notre époque. Avec lui, le réalisme devient spectaculaire, personne n’est jamais dupe de rien, et la poésie naît de ses personnages et de leur volonté à vouloir s’exprimer, coûte que coûte.
Quelle est l’histoire, le pitch comme disent ceux qui parlent français ?  Laura Wilson a perdu son emploi, la voici précaire et seule. À la stupeur succède la colère contre ce système qui l’éjecte. Qu’importe que son adversaire soit démesuré et invisible, pense Laura, ce qui compte, c’est le combat !
Au début et à la fin, Laura Wilson rêve. Elle rêve d’abord des multiples façons d’assassiner son supérieur qui vient de la virer, et la pièce s’achève (presque !) sur son rêve de mener une existence paisible dans un tableau de Peter Bruegel. Entre ces deux songes, Laura pourrait être un cas d’école pour étudier ceux qui perdent tout. Après son travail, elle perd son mari, la garde de son enfant, son amour propre et tout un tas de choses qui vont de pair avec une vie professionnelle en berne dans la société moderne.
Et en voyant la pièce se dérouler au fur et à mesure, j’ai pressenti un pilier central : Brecht. D’abord, le titre. C’est un titre à la Brecht : Les visions de Simone Machard, La noce chez les petits bourgeois, La résistible ascension d’Arturo Ui… comme un titre à programme.
On passe au jeu d’acteur. Il y a quelque chose d’étrange, d’insolite. Les acteurs, en quelque sorte, prennent leur distance par rapport disons un jeu réaliste, et pratiquent l’adresse au public, en parlant parfois devant un micro, face  à la salle.  Un jeu d’acteur, sur scène, est relayé en vidéo, l’action étant filmé par un trucphone  diffusant la situation en grand écran en même temps qu’elle est vécue : bon sang mais c’est bien sûr,  la  Verfremdungseffekt, la distanciation.
Le chant, la musique interviennent dans ce spectacle, soit choral et à cappella, soit accompagné par une guitare électrique. Et nous sommes en phase avec le « song brechtien ». Le song a une place à part dans l’œuvre de Bertolt Brecht : il peut être dit sur scène comme poème, interprété comme chanson, récité en chœur, vocalisé a capella, soutenu par une instrumentation etc. Brecht a pratiqué dans ses jeunes années la musique en chantant accompagné à la guitare et, surtout,  considérait la musique comme un élément indispensable du spectacle. Le texte de l’un de ces » song » prend en contrepied l’histoire raconté, prônant l’idéologie du « tout va bien et vive la famille », un joyeux pied de nez.
Je dirais en plus que Laura Wilson a tout d’une héroïne brechtienne, elle à un coté Mère Courage, elle  ne va jamais baisser les bras et va affronter les difficultés avec force et courage, avec son franc-parler. Et  C’est un tableau Bruegel  qu’elle rencontre presque par hasard (La chute des Anges Rebelles) qui va être le déclencheur de son combat pour retrouver sa dignité de mère, de femme, de salariée, de citoyenne. Pour interpréter cette « force qui va », il fallait une bombe d’énergie, un réceptacle, un catalyseur : Isabelle Ronayette
Des Laura Wilson on en rencontre à tous les coins de rue, sans savoir qui elles sont. Le metteur en scène Jean Boillot dresse le portrait d’une héroïne banale à l’énergie vitale pourtant extraordinaire.  Sa mise en scène sert absolument la plume acérée de Jean Marie Piemme.
Loin du misérabilisme qui voudrait que l’on racontât la violence sociale par la psychologie, texte et mise en scène sont à l’unisson : les épisodes s’enchainent  à un rythme trépidant, ce théâtre montre ses artifices pour mieux en finir avec les discours tous faits : comme chez Brecht.


Et soudain, vers la fin, l’on chante sur scène mais aussi… dans la salle ? Un chœur s’élève, cette chanson… mais oui ! C’est le chant des partisans ! Bizarre, ce n’est pas le même air, comme s’il chantait dans une autre tonalité, moins sombre… Et ils chantent bien, en plus. Ils peuvent, les chanteurs proviennent du Chœur de l’Orchestre Philarmonique de Nice. L’histoire n’est plus sur scène mais dans la salle, nous somme devenus des Laura Wilson.
Merci à tous pour cette heure et quart de bonheur – et de bon air ! – théâtral, merci à l’écriture incisive de Jean marie Piemme, merci à la guitare de Philippe Lardeau, merci à la joie d’Isabelle Ronayette , merci à Régis Laroche, Hervé Rigaud, merci à Jean Boillot pour sa mise en scène alerte. Ami, entends-tu…

Jacques Barbarin

La vie trépidante de Loura Wilson de Jean Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot
avec Philippe Lardaud, Régis Laroche, Hervé Rigaud, Isabelle Ronayette avec la participation et nos remerciements au Chœur Philarmonique de Nice composition Hervé Rigaud scénographie & costumes Laurence Villerot collaboration vidéo Vesna Bukovcak création lumière Pierre Lemoine

Photos : Arthur Pequin

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