Théâtre / Molière, un certain 17 février 1673

Un certain 17 février1673, meurt un certain Jean Baptiste Poquelin, fabriquant de théâtre. Le dit fabricant meurt, selon la légende, sur scène, à la fin de la quatrième représentation de la pièce Le Malade Imaginaire dans laquelle Jean-Baptiste n’y va pas de main morte. Mais l’auteur fait dire au personnage d’Argan, le dit malade, joué par Molière lui-même, à la scène 6 de l’acte III : Le sens que la médecine se venge. Prémonition ? Molaire mort à la fin de sa pièce, vraiment ?
Si l’on en croit le registre du comédien La Grange, camarade de scène de Molière, à la date du 17 février 1673 : Ce même jour après la comédie, sur les 10 heures du soir, M. de Molière mourut dans sa maison rue de Richelieu, ayant joué le rôle du Malade imaginaire, fort incommodé d’un rhume et fluxion sur la poitrine qui lui causait une grande toux, de sorte que, dans les grands efforts qu’il fit pour cracher, il se rompit une veine dans le corps et ne vécut pas demi-heure ou trois quarts d’heure depuis ladite veine rompue, et est enterré à la paroisse Saint-Joseph, aide de la paroisse Saint-Eustache. Il y a une tombe élevée d’un pied de terre

Donc, il ne meurt pas sur scène.  Trente-deux ans plus tard, Grimarest, le premier biographe de Molière, détaille les circonstances de sa mort, sans y avoir toutefois assisté (il avait 15 ans lors du décès de Molière) :
« Les Comédiens tinrent les lustres allumez, et la toile levée, précisément à quatre heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté ; et la moitié des spectateurs s’aperçurent qu’en prononçant Juro, dans la cérémonie du Malade Imaginaire, il lui prit une convulsion. Aïant remarqué lui-même que l’on s’en étoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver. Quand la pièce fut finie il prit sa robe de chambre, et fut dans la loge de Baron, et lui demanda ce que l’on disoit de sa pièce. Mr Baron lui répondit que ses ouvrages avoient toujours une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentoit, plus on les goûtoit. “Mais”, ajouta-t-il, “vous me paroissez plus mal que tantôt”. “Cela est vrai”, lui répondit Molière, “j’ai un froid qui me tue”.

La mort de Molière, un film d’Ariane Mnouchkine

Il n’est donc pas mort en scène C’est également l’opinion d’Ariane Mnouchkine dans son film Molière (19T8)* Au fait, comment les arts ont-ils raconté Molière ?
George Sand écrit sur Molère : « Je n’ai cherché à représenter que la vie intime, et où rien ne m’a intéressé que les combats intérieurs et les chagrins secrets. Existence romanesque et insouciante au début, laborieuse et tendre dans la seconde période, douloureuse et déchirée ensuite, calomniée et torturée à son déclin, et finissant par une mort profondément triste et solennelle. Un mot navrant, un mot historique résume cette vie près de s’éteindre : Mais, mon Dieu, qu’un homme souffre avant de pouvoir mourir ! » Extrait de la dédicace de George Sand à Alexandre Dumas.
Boulgakov parle de cette pièce dans Le Roman de Monsieur de Molière, et il cite la fin :
« Je n’ai cherché à représenter que la vie intime, et où rien ne m’a intéressé que les combats intérieurs et les chagrins secrets »
Fin du roman :
-Oui… je veux finir chez moi…. Je veux bénir ma fille
Et le prince de Condé s’approchera et lui donnera la réplique :
-Appuyez vous sur moi, Molière !
Et l’acteur Du Parc**s’exclamera en sanglotant :
– Oh perdre la seule personne que j’ai jamais aimée !
Et Boulgakov  de continuer ainsi : Les dames écrivent de façon fort touchante, on ne peut rien y faire ! Ce livre est indispensable, ne serait-ce que pour le premier chapitre, Je parle avec l’accoucheuse, où Boulgakov assiste à l’accouchement, le 13 janvier 1622 et donne des conseils de prudence à l’accoucheuse : si accidentellement elle aller le tuer ! Bah ! Madame Poquelin en ferait une autre ! La aussi, chez Boulgakov, Molière meurt chez lui.
Ce roman est  écrit en 1833, mais publié en 1962.  Boulgakov s’était delà intéressé à Molière avec sa pièce Molière ou la Cabale des dévots,  achevé en 1929 publié en 1962
Au début de la pièce, Molière joue devant le Roi, c’est un triomphe. Dès lors, la chute peut s’amorcer. Les membres de la Cabale des Saintes Ecritures : organisation maléfique de religieux et d’aristocrates s’emploient à faire interdire Le Tartuffe et à plonger Molière en disgrâce aux yeux du Roi. Armande Béjart, sa femme n’est-elle pas sa propre fille ? Molière n’y résiste pas et meurt. Cette œuvre fiévreuse, écrite en trois mois, censurée par le régime soviétique, questionne l’Artiste face au Pouvoir et ne peut que résonner là où l’Art est menacé d’étouffement.
Et je me souviens que,  mars 1998, au Toursly à Marseille, au milieu d’un festival Boulgakov, j’ai vu cette Cabale, avec Richard Martin, avec l’inoubliable Tania Sorseva, co-fondatrice du Toursky, en 1970, décédée  en 2017. Il n’est pas trop tard pour se souvenir.
D’autres mises en scène de Molière, cette fois-ci, m’ont profondément marqué : En 1978, Antoine Vitez avait monté quatre pièces de Molière au Festival d’Avignon avec de jeunes comédiens dans un décor unique. Je les avais vu à Nice, dans un état proche de l’Ohio, et j’en avais loupé une, en tout cas ce n’était pas le Tartuffe***
Et puis, 1990, la comédie française, Les fourberies de Scapin, mise en scène de Jean Pierre Vincent, dramaturgie de Bernard Charteux, décors de Jean Pierre Chambas, costumes de Patrice Cauchetier, avec Daniel Auteuil en Scapin et Mario Gonzalez en Géronte. Et vous avez raté ça, vous ?
1996 et 2002, Don Juan mise en scène de Daniel Mesguich. C’est la seule pièce de Molière qu’il ait montée, mais à chaque fois son intelligence fait mouche : en  1996 Sganarelle est une femme, et ce choix  apporte de l’ambiguïté dans la relation entre le valet et son maître. En 2002, Don Juan, interprété par Mesguich lui-même, y devient une sorte de mystique nietzschéen, pour qui la quête du féminin et la quête de Dieu se confondent
2015 : Trissotin ou les femmes savantes, mise en scène par la cultissime Macha Makeïeff , de La Criée (voir article).
Mardi 21 février 1673, sur les neuf heures du soir, l’on a fait le convoi de Jean-Baptiste Poquelin Molière, tapissier, valet de chambre, illustre comédien, sans autre pompe sinon de trois ecclésiastiques; quatre prêtres ont porté le corps dans une bière de bois couverte du poêle des tapissiers; six enfants bleus portant six cierges dans six chandeliers d’argent; plusieurs laquais portant des flambeaux de cire blanche allumés. Le corps pris rue de Richelieu devant l’hôtel de Crussol, a été porté au cimetière de Saint-Joseph et enterré au pied de la croix. Il y avait grande foule de peuple et l’on a fait distribution de mille à douze cents livres aux pauvres qui s’y sont trouvés, à chacun cinq sols. Ledit sieur Molière était décédé le vendredi au soir 17 février 1673. Monsieur l’Archevêque avait ordonné qu’il fût ainsi enterré sans aucune pompe, et même défendu aux curés et religieux de ce diocèse de faire aucun service pour lui. Néanmoins l’on a ordonné quantité de messes pour le défunt. » Récit de la cérémonie fait par un témoin inconnu dans un pli qu’il adressa quelques jours plus tard à un prêtre attaché à la chapelle Saint-Joseph

Jean-Ba, que diable, mais que diable allais-tu donc faire dans cette galère ?

Jacques Barbarin

* https://www.youtube.com/watch?v=OaEdm8pmKKk
** Boulgakov note, à propos de Du Parc : qui soit dit en passant ne sera plus de ce monde à la mort de Molière
***
A l’acte III, pour la rentrée de Tartuffe, apparait celui que l’on prend pour Tartuffe, costume noir, livre de prières en main. Jaillit alors un individu bellement costumé, bondissant, puis apercevant Dorine : Laurent, serrez ma haire avec ma discipline… Comment voulez vous que des images pareilles disparaissent ?

 

 

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