Livre / Sucre Amer 1968

Et allez ! Encore un livre sur 68 ! Y en a marre ! A dire le vrai, ce n’est pas un livre sur 68 mais avec 68. C’est écrit par quelqu’un qui n’est ni un historien ni un sociologue, ni  un politologue,  ou peut-être le trois à la fois, non pas sans le savoir, comme le fait Monsieur Jourdain, mais parce qu’il a un point de vue, une réflexivité que lui confère son double statut d’actant et de vision du poète.
Ouais. Dire “Untel est poète” à pour moi un parfum de suranné. Et puis, pour parodier Jules Romains, n’importe qui peut écrire un vers, le talent n’arrive qu’au trois centième. Jean Michel Sananès est un écrivain (j’inclus dans ce vocable l’écriture poétique), et en même temps –comme dirait l’autre – un éditeur.
 Pour moi, ce qui fait la taille d’un écrivain, d’un poète, d’un artiste, ce n’est pas la beauté de sa formulation, c’est la clarté de son dire et d’une manière moindre la forme qui  nous permet d’accéder à la vraie dimension de l’auteur : à sa dimension d’homme.(J.M Sananès, interviewé par Jean Marc La Frenière)
Sucre Amer 1968 sous-titré Chronique d’une révolution en chansons et en musique, n’est pas un livre de souvenirs, enfin pas que, mais le livre d’un écrivain, d’un voyageur de l’événement. Le « champ » du livre couvre la période qui va de 1965 à 1975. Nous avons donc largement le temps de voir venir 68 et de ce qui s’en suivra.
Et le fil rouge de ce récit attachant, c’est  l’univers musical, plus exactement comment la musique, les chansons de cette époque racontent si ce n’est précédent, annotent, commentent traduisent ces dix ans qui bouleversèrent le monde, pour parodier le titre de John Reed.
1965. Le jeune Jean-Michel rentre au pays, c’est-à-dire à Nice. J’ai 24 ans et pas de rêves. Nizan disait, dans Eden Arabie J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de va vie. Il traîne son spleen, de bar en bar, de discussions en discussions au célèbre Café Le Provence, y rencontre Ben, mais se dispute quand on critique Camus. Aujourd’hui, 1er mai 1965, j’ai naufragé deux mois de morosité, à peindre et à écrire, enfermé dans un non-vivre qui s’essouffle.
Mais c’est un  poète qui écrit, qui sait la force que le mot puisse propulser. Les jours glissent les jours chantent, les  jours grincent, les jours grincent. Et, en ce mai 65 à Nice, Il fait printemps. La chanson existe dans sa tête, mais il est morose. Et si la chanson existe dans sa tête, cela c’est l’œuvre de Guitarette. De son vrai nom Stella, une jeune femme parcourant de terrasse en terrasse chatant des chansons de Billie Hollyday, ou le Blue Connor fail, chanson pour la liberté de Guy et Candy Carawan, ou du Simon et Garfunkel. Et puis le sa salle arrière enfumée du mythique Café de Provence, au  10 de l’avenue Félix Faure. Maintenant, c’est le restaurant Le Félix Faure. Quelle imagination dans le titre !

Revenons à Stella alias Guitarette. Ses chansons (car elles sont devenues ses chansons) c’est sa manière à elle d’insuffler à ceux qui l’écoutent, qu’ils soient à la terrasse d’un restaurant où aux copains du Provence des choses nouvelles à penser, des éléments non de langage mais de vie. Mais, auprès des copains du Provence, elle ne fait pas que chanter : elle défend son bout de gras ! Et puis, entre Guitarette et le narrateur, il n’y a pas que l’idéologie, qui fonctionne, vous voyez ce que je veux dire… et puis elle lui trouve un travail, dans un domaine qu’ils affectionnent tous les deux, la musique. Il va vendre des disques dans un magasin qu’il affectionne, Music Love. Mais, comme le chante Cat Stevens I don’t want to work away/Doing just what they all say/Work hard boy and you’ll find/One day you’ll have a job like mine. Dépendre d’un patron, très peu pour lui…. Et merde, j’aime Bakounine, le bonheur et le café au lait.
Mais en même temps –comme dirait l’autre- il se retrouve dans le monde de la chanson, qui apporte tant à celui qui dédie ce livre «  à ce temps ou la chanson portait la couleur de l’espoir. Sananès est plus un parcourant l’événement qu’au fond y participant : Je suis un touriste avide d’émotions, avide de lire le monde. Je ne suis rien d’autre que le regard du chat qui regarde son maître en voulant capter son immatérialité, dira-t-aussi dans  cet interview avec Jean Marc La Frenière. Mais il n’est pas qu’un oisif dans le spectacle du monde : il se définit avec humour  comme un humano-républicain. C’est un tout nouveau parti que je viens de fonder dans la foulée, dit-il à un contradicteur qui le traite de bolchévo-socialiste à lunettes, ce qui le laisse pantois et désarmé.
Mais sa grande affaire –outre Guitarette – c’est Camus.
C’est en effet, en lisant Caligula, que j’ai trouvé qu’il n’y avait rien à trouver : les hommes sont ce que leur vécu, ce que l’histoire de chacun en fait :« les hommes vivent et ne sont pas heureux », dit Camus, et cela, je l’ai compris, parce que tout homme intelligent et libre, est toujours à la recherche du sens, et là se pose la question : Vivre a-t-il un sens autre que celui de ce voyage qui va du berceau au tombeau ?Donc, après « Caligula » de Camus, je n’ai plus lu, j’ai su, dira -t’il aussi à Jean Marc La Frenière
Et là où l’on se rend compte que Jean Michel Sananes est un écrivain et non un rassembleur de souvenirs c’est que dans son vécu il fait le portrait de deux personnes dont il a croisé l’existence est en fait des personnages de roman : Guitarette, déjà citée, qui, si on devait la chercher du coté de la mythologie grecque, serait un croisement entre Aphrodite pour la beauté et l’attrait qu’elle exerce, Apollon pour la musique, Athéna pour la sagesse. Ce personnage solaire a bien sur comme un double négatif un involontaire Mr Hyde, un certain Gérard qui l’entrainera, via la sienne, vers la chute (roman de Camus)
Apparaissent de savoureux personnages que décrit avec saveur le récitant, ainsi « Avec ces cernes, son après rasage trop odorant et sa veste en velours râpé, cet homme a un air de vieil arbre. E ne sais trop pourquoi, je nom de « Vieux Cerisier » impose à moi.
Quelle alchimie transmute la saveur «sucre » en la saveur « amer » ? Qui relèvera la douceur de l’amertume ? Leur apparente opposition cache t-elle leur consubstantialité ?
Jean Michel Sananès répond peut-être à cet oxymore ainsi à Jean Marc La Frenière
Pour en revenir au moteur de pourquoi j’écris, mon écriture a un déclencheur l’émotion en 3 moteurs principaux :
 L’urgence du moment que ce soit un cri de conscience, un ressenti ou un délire,
L’introspection et l’indignation
L’écriture réfléchie que je situe hors poésie, c’est à dire : roman et essais.
Peut-être est-aussi la saudade*

Sucre Amer 1968 Une révolution en chansons et musiques
Jean Michel Sananès Edition Chemin de Plume

 

Jacques Barbarin

*La saudade est une « tension entre contraires »,  d’une part le sentiment d’un manque, d’autre part l’espoir et le désir de retrouver ce qui nous manque. L’objet du manque peut être un passé heureux, une personne ou encore un lieu. Lors des conquêtes portugaises en Afrique, la saudade exprimait notamment le désir des colons de retrouver leur pays. C c’est une manière « d’être présent dans le passé, ou d’être passé dans le présent ».

 

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