TNN/ Calek : du théâtre fort, puissant, dérangeant émouvant

Je n’ai pas pour habitude de commencer un article par le texte d’une interview, mais voici ce que disait Charles Berling à Luc Tessot, dans une interviewe parue dans le site de Ouest France, concernant les mémoires de Calek Perechodnik,  qui sont à la base de ce spectacle.

C’est Robert Badinter qui m’a fait connaître ce texte, ces mémoires du Juif polonais Calek Perechodnik. Il m’a suggéré de le mettre en scène. Voici un journal qui a été retrouvé en 1944. Celui qui l’a écrit l’a remis avant de mourir, lors de l’insurrection Il s’agit d’un homme ordinaire, comme vous et moi, qui fait face à cette manipulation diabolique nazie amenant à l’extermination du peuple juif. C’est une adaptation. À l’initial, il s’agit d’un texte de 160 pages. Il y a eu un travail de réduction avec Sylvie Ballul, qui m’a aidé sur l’adaptation. Il y a eu un travail de retraduction avec Paul Zawadzki. C’est essentiel pour comprendre au mieux ce qu’a voulu dire et exprimer cette personne. Le théâtre, c’est le réveil des consciences
Bien. Mon article est fini. Que voulez-vous dire d’autre ? Allez, je plaisante. Moi, vous m’connaissez ? L’inspecteur mène l’enquête.
Calek Perechodnik est né le 8 septembre 1916 à Varsovie, dans une famille issue de la classe moyenne polonaise. Il fait ses études à Toulouse et devient ingénieur agronome. Il rentre en Pologne en 1937 et se marie avec Anna Nusfeld. Ils s’installent à Otwock, au sud de Varsovie, où vit une importante communauté juive de plus de 14 000 personnes. Une petite Athalie naît en 1940.
Après l’invasion allemande, la ville se retrouve au cœur du Gouvernement général de Pologne, dans le district de Varsovie. Lorsque, le 1er décembre 1940, Calek Perechodnik et toute sa famille sont obligés de quitter leur logement et de s’entasser dans le ghetto de la ville, celui-ci s’engage dans la « police juive » du Ghetto.
Deux ans plus tard, lors de « l’Action de liquidation », sa famille est déportée, faisant de lui, l’un des rares survivants du Ghetto. Après son évasion, il trouve refuge dans un appartement de Varsovie et décide de commencer l’écriture de ses mémoires. Il meurt vraisemblablement en août 1944 lors de l’Insurrection de Varsovie, après avoir confié son journal à un ami polonais
Nous avions vu la saison dernière Charles Berling dans l’une des 4 interprétations de Lapin Rouge, Lapin Blanc. J’avais écrit dans le site http://www.lafauteadiderot.net  J’ai été convaincu par l’adaptation de Charles Berling. Il sait ce que c’est un jeu d’acteur, une occupation de l’espace théâtral, en tant bien sur qu’acteur mais aussi metteur en scène.
Il s’agit sans doute ici de prendre un texte fort, puissant, dérangeant émouvant et dans faire un acte de théâtre, un défi de théâtre.
Charles Berling rend hommage à ce  texte si précieux non en l’interprétant mais en le lisant. Au commencement était le verbe, et le verbe était Dieu. Ce recueil de pages volantes que Berling tient devant lui  et qu’il éparpille sur le sol, une fois lues, tel un cercle magique, est par son acte la réification de ce prologue de l’évangile de St Jean. Et le verbe s’est fait chair…. Le lecteur-chair est dans l’obscurité, sauf une lumière qui apparait comme immanente.  Trois faibles ampoules, comme tombées du néant semblent des étoiles, points lumineux servant de faibles repères dans la nuit.
La voix trans – porte le verbe, le verbe qui transporte l’acteur, qui le fait se déplacer de zone en zone, de conscience en conscience, trois zones comme les trois étoiles dont je parlais au paragraphe précédent.
Dés le commencement, nous sommes baignés dans la musique de György Ligeti*, véritable tapis sonore, sa musique est, comme il le dit lui-même une « surface de timbres ».
La voix calme de Charles Berling, son timbre, détache la sorte d’angoisse qui se dégage de ce texte qui agit sur nous comme une sorte de précognition de la cruauté inconsciente de notre univers, de l’antisémitisme, que certes on déplore, mais que n’agit t- on ?  Le ventre est encore fécond….  Que n’écoute t- on pas les dramaturges ?

Quelque part, j’ai songé à l’antithèse de ce juif qui doute, qui frémit, et qui a la force d’écrire l’horreur, ces hommes que décrit l’historien Christopher Browning dans Des Hommes ordinaires –  Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la Solution finale en Pologne où des ouvriers, vendeurs, artisans, employés de bureau vont être enrôlés dans ce bataillon, et où ces braves gens, obéissants à la consigne, ont abattu à bout portant, le 13 juillet 1942, dans le village polonais de Josefow, 1500 femmes, enfants et vieillards.

Travail salutaire d’Irina Brook qui choisit pour nous les meilleurs fruits du théâtre, les plus folles rencontres, les plus improbables, mais les plus captivantes. Réveillez-vous, nous dit-elle. Réveillez-vous, nous dit ce spectacle nécessaire.

Calek D’après les mémoires de Calek Perechodnik Traduction Paul Zawadzki Adaptation Charles Berling et Sylvie Ballul Scénographie Christian Fenouillat Musique György Ligeti Assistante à la mise en scène Léa Ortelli
Source du manuscrit Yad Vashem, the Holocaust Martyrs’ and Heroes’ Remembrance Authority, Jérusalem

 

Jacques Barbarin

 

* Né dans la minorité hongroise de Roumanie, Ligeti (1923 2006) a traversé toutes les dictatures politiques. A son image, sa musique, isolée des grands mouvements modernes occidentaux, a suivi son propre chemin en refusant toute idée de système. Stanley Kubrick l’a utilisé (sublimé, devrai-je dire) dans 2001 odyssée de l’espace (le monolithe noir), Eyes Wide Shut et The Shining.

Photos : Daniel Kapilian

 

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