Quartiers / Nice-Liserb, de la folie Belle Epoque au lotissement des années 1970

Ami lecteur, aujourd’hui, je vous emmène dans le haut Valrose à la découverte d’un ancien domaine que je connais assez bien étant présent dans ce quartier excentré depuis 1957.
Il s’agit du Parc Liserb aujourd’hui loti en villas et immeubles mais qui fut pour ses premiers propriétaires au 19eme siècle un véritable havre campagnard tout près de Nice. A l’époque, au moment des grosses chaleurs estivales point n’était besoin de faire des lieues pour trouver un peu de fraîcheur, il suffisait de se déplacer sur les premières pentes nord du relief niçois pour trouver des endroits arborés et munis de sources, propices à la construction de bastides où il faisait bon vivre de juin à octobre, ce fut le cas de la propriété Liserb.

Le parc Liserb vu du Régina ( Médium )

L’histoire de ce site enchanteur commence vers 1850, Nice étant pour quelques années encore sous la domination sarde et appartint d’abord au Comte Hipolyte Caïs de Pierlas militaire dans l’armée royale sarde, commandant de la place de Nice, consul de Nice en 1820. C’était aussi un artiste très doué en dessin, peinture, sculpture et il dirigea entre autres vers 1850 la rénovation de la façade de l’église de Cimiez dans un style dit néo-gothique troubadour.
A son décès, sa veuve revendit la propriété au chevalier Joseph Ribeiro da Silva ambassadeur de Sa Majesté Pierre II empereur du Brésil au près du tsar de Russie. Il la baptisa du nom curieux de Liserb qui n’est autre que le palindrome de Brésil, pourquoi pas? Il agrandit son domaine par achat d’autres parcelles de terrain, mais en 1869, suite à des difficultés financières il le revendit à une certaine Elisabeth Sutherland, épouse d’un certain Edouard Cazalet, anglais, de confession israélite, négociant en fourrure lequel au fil des ans agrandit encore sa propriété champêtre par acquisitions de terrains attenants, si bien qu’au début du 20eme siècle son fils et successeur William Cazalet était à la tête d’un immense domaine couvrant tout le fond du vallon des Roses et ses abords de Brancolar à Cimiez.

-Villa Liserb et Hotel Polonia ( Médium ) 

En 1883, Edouard Cazalet toujours très actif meurt à Constantinople en surveillant les travaux d’une ligne de chemin de fer, construite à ses frais pour aider des israélites expulsés de Russie. Son fils William prit sa suite et va à l’exemple de son père continuer à embellir le parc avec des fabriques, en rocailles, des fausses ruines, des parterres de fleurs, à l’instar de la Villa Valrose du baron Von Derwies située plus au sud. Quand il était présent à Liserb il organisait des soirées mondaines avec orchestres jouant de la musique slave ou italienne.
A partir de 1880, la gentry anglaise commença à apprécier Nice, continuant sur la lancée du médecin écossais Tobias Smollett qui avait fait découvrir la future Côte d’Azur aux touristes étrangers et anglais en particulier par ses écrits en 1765. Après la parenthèse de la Révolution et du 1er Empire, le retour de la maison de Savoie à Nice va ramener des touristes russes et britanniques sur nos rivages ensoleillés.
La reine Victoria sur les conseils de son entourage décida d’effectuer des séjours bénéfiques pour sa santé sur la Côte.
En 1895, elle séjourne au Grand Hôtel de Cimiez, puis à partir de 1896 à l’Hôtel Régina récemment terminé par l’éclectique Sébastien Marcel Biasini. Elle est accompagnée par sa fille la princesse Béatrice de Battenberg, veuve comme sa mère, et de ses enfants. William Cazalet lui propose de loger dans la villa Liserb et va même jusqu’à transformer la chapelle israélite du domaine en chapelle anglicane, pour lui être agréable!
Un chemin reliant le Regina et Liserb est tracé si bien que la reine peut, dans sa carriole tirée par un âne très patient dénommé «Jacquot», rendre visite commodément à sa fille et ses petits-enfants.

Liserb (1896  Medium )

Elle meurt en 1901 suite à un (très) long règne débuté en…1837! La souveraine actuelle Elisabeth II en prend le chemin (1953—>?), décidément, la monarchie anglaise est un brevet de longue vie!
Les années passent, la Grande Guerre éclate et William Cazalet confie la gestion de sa villa à une compatriote qui l’aménagea en maison de repos pour officiers britanniques blessés sur les différents fronts. Pendant cette période troublée, le parc est laissé plus ou moins à l’abandon suite à un manque d’entretien, les préoccupations étaient ailleurs, on peut le comprendre. En 1923, William Cazalet qui n’avait plus le train de vie qu’exigeait l’entretien de la villa, de la ferme Valrose et des bâtiments annexes vend l’ensemble de ses biens à la Société Immobillière Liserb et divisée en lots.

Hôtel Polonia ( Lisesb- Médium )

A la fin du premier conflit mondial, en 1919, Liserb va pourtant connaître une activité innatendue en devenant pour un temps du moins, un studio de cinéma en plein air! Eh oui, ami lecteur, il faut savoir que le premier film «long métrage» muet noir & blanc «La Sultane de l’amour» fut tourné ici, un film d’une durée de 50 minutes colorisé (à la main!) en 1920. Le cinéma français s’installe donc sur le littoral niçois, qui l’aurait cru! La belle lumière de notre région permettait de plus de tourner sans sunlights et ce dans des décors naturels.
Le promoteur de cette entreprise est un jeune scénariste Louis Nalpas, bouillonnant d’énergie, d’imagination, ayant un sens inné des affaires, bien en vue de Charles Pathé. Ebloui par ce parc de quatorze hectares rempli d’essences rares, d’arbres fruitiers, il va le louer. Il tournera d’autres films ici («La Fête espagnole») pour finalement déplacer son activité à l’ouest de Nice, en achetant avec un homme d’affaires Serge Sandberg sept hectares de terrains où seront édifiés les célèbres studios de la Victorine(1) d’où sortiront des films inoubliables comme «Les Visiteurs du soir», «Les Enfants du Paradis», «La Nuit américaine»,entre autres. Le cinéma azuréen passait désormais à l’âge adulte avec de plus l’apparition du son, une révolution! Aujourd’hui, en déclin depuis plusieurs années, la Victorine va renaître en régie municipale nous promet-on et ce dès 2019, acceptons-en l’augure!

La Sultane de l’Amou ( Médium )

En 1923 donc, la villa Liserb a de nouveaux propriétaires pour quelques années puis passe aux mains d’un couple d’origine polonaise qui la transforme en «Hôtel Polonia» et, en 1934 c’est une dame polonaise (encore!) très énergique qui exploite l’hôtel mais malgré son dynamisme, l’affaire périclite.Le manque de clientèle ne permettait plus d’entretenir correctement le bâtiment qui, devenu très délabré en 1971, fut vendu à une société immobilière qui en fit une copropriété nommée «Villa Polonia». La villa Cazalet est toujours là aujourd’hui, mais dépourvue de son cachet pittoresque d’antan.
Après le démembrement de 1923, un des lots fut acquis par un comédien célèbre à l’époque, Charles Le Bargy qui y fit bâtir une belle demeure style mauresque baptisée «Le Lys Rouge» où il décéda à sa retraite en 1936. Elle existe toujours et appartient maintenant à un citoyen russe.

Liserb , La Chapelle Anglicane ( Medium )

Les lotissements successifs ont beaucoup dégradé l’ancienne folie azuréenne des Cazalet. Le parc garde encore pour le visiteur averti, des traces de cette époque révolue, à commencer , en dehors de la villa Polonia elle-même, par l’ancienne chapelle anglicane devenue villa privée mais dont l’extérieur reste très évocateur, quelques statues (cariatides) dégradées sur une balustrade, un puits dans l’allée centrale. La maison du gardien devenue une villa privée (au n°100 de l’avenue Valrose) voisine avec des maisons aux curieux toits très pentus dans un pur style Victorien (Domaine des Princes). Le quartier, s’il a perdu son aspect édénique de jadis garde un atout non négligeable: son calme, d’autant plus que la copropriété est maintenant protégée sur ses trois entrées par des grilles et un digicode, cela éloigne les visiteurs indésirables, les rodéos de scooters et c’est très bien ainsi.
Nice conserve ici un ilôt de tranquillité loin des turbulences et des agitations de la ville.
Comme disait Madame Mère en parlant des victoires de son empereur de fils «Pourvou qu’ça doure» (avec l’accent corse bien sûr!).

Sources:
– Internet Wikipedia
– «Cimiez, Promenade au fil du temps» de Michel Massimi, Editions des Régionalismes, 2008/10
– Archives Départementales 06/ Iconographies.

(1): Le nom de Victorine vient de Victoire, fille d’André Masséna, et nièce de Victor Masséna
descendant du célèbre maréchal d’Empire.

( Yann Duvivier)   – Septembre 2018 –

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