Littérature et Peinture / Marie BASHKIRTSEFF : entre narcissisme et naturalisme.

Parcours d’une peintre et essayiste ukrainienne à Nice…
Née Maria Konstantinovna Bashkirtseva près de Poltava en 1858, dans une famille aristocrate, la peinte et essayiste Marie Bashkirtseff grandit loin de son pays natal. Embarquée par sa famille de capitales en villes européennes, elle s’installe pour quelques années à Nice en 1870. Séparée de son père, l’adolescente de treize ans est élevée par sa tante Dina et sa mère dans une villa proche de la mer, nichée dans une rue qui porte aujourd’hui le nom de Marie Bashkirtseff. Dotée d’un caractère bien trempé et d’une excentricité certaine, Marie Bashkirtseff incarne parfaitement cette aristocratie slave qui avait choisi Nice comme terre d’élection en cette fin de XIXe siècle.

Autoportrait à la palette 1880, Musée des Beaux Arts, Nice – source Wikipédia

Nice n’est pas une ville anodine pour Marie Bashkirtseff. C’est ici, qu’à quinze ans elle s’éprend à en mourir du Duc de H, sans jamais avoir adressé un mot à l’objet de ses tourments. C’est ici qu’elle commence son fameux « journal intime ».
Pour autant, ses relations avec la ville sont douces-amères. En 1873, elle écrit «  Les étés à Nice me tuent, il n’y a personne, je suis prête à pleurer, enfin je souffre. Passer un été à Nice, c’est perdre la moitié de sa vie. Oh! si maman et les autres savaient combien cela me coûte de rester ici, ils ne me garderaient pas dans cet affreux désert ».
Puis après avoir effectué un voyage à Paris, elle n’hésite pas à déclarer quelques mois plus tard : «  Nice est si beau en septembre ! Là-bas on est si bien ! On est comme dans un nid, entouré par ces montagnes, ni trop hautes ni trop arides. On est de trois côtés protégé comme par un manteau gracieux et commode et, devant soi, on a une fenêtre immense, un horizon infini, toujours le même et toujours nouveau. J’aime Nice ; Nice, c’est ma patrie ; Nice m’a fait grandir, Nice m’a donné la santé, les fraîches couleurs. C’est si beau. »

Portrait de femme crédit : ( https://www.pinterest.fr

Marie Bashkirtseff est restée dans l’Histoire de l’art comme une peintre naturaliste et une essayiste au talent certain. Ses œuvres peuvent être vues au Musée des Beaux-Arts de Nice, mais aussi au Musée d’Orsay, à l’Hermitage ou encore à l’Art Institute de Chicago.
Cependant ses premiers émois artistiques sont orientés vers le chant et la scène : « En paraissant sur la scène, voir ces milliers de personnes qui attendent avec un battement de cœur le moment où vous chanterez. Savoir, en les voyant, qu’une note de votre voix les met tous à vos pieds. Les regarder d’un regard fier (je puis tout) voilà ce que je rêve, voilà ma vie, voilà mon bonheur, voilà mon désir ».
Très vite les premiers symptômes de la phtisie compromettent ses ambitions. Privée de l’ouïe et souffrant de maux de poitrine, elle doit abandonner ses rêves de devenir une grande cantatrice. Qu’à celle ne tienne ! Marie devient peintre et écrivaine. Elle voyage à partir de 1877 dans toute l’Europe et s’installe à Paris pour y étudier à l’Académie Julian. Elle fait partie des premières femmes admises dans l’Ecole au même titre que sa grande rivale Louise Breslau. Elle développe à Paris son don pour saisir la théâtralité des scènes de la vie quotidienne, comme en témoigne le célèbre tableau Un meeting. En parcourant son journal, le lecteur retrouvera sa manière si particulière de dépeindre ses contemporains. Le journal est indissociable de l’œuvre picturale, il est son théâtre intérieur dans lequel s’animent des personnages réels ou fantasmés.

Un Meeting- Crédit photo : Musée d’Orsay, Paris Photo RMN-Grand Palais – J. Schormans

Ce qui demeure frappant pour le lecteur du Journal c’est surtout l’extraordinaire narcissisme de Marie.Enfant déjà, elle écrit « Nous passons la journée à m’admirer, maman m’admire, la princesse G. m’admire. C’est que, vraiment, je suis jolie. Mes cheveux, noués à la Psyché, sont plus roux que jamais. Robe de laine de ce blanc particulier, seyant et gracieux ; un fichu de dentelle autour du cou. J’ai l’air d’un de ces portraits du premier Empire. J’aime la solitude devant une glace pour admirer mes mains si blanches, si fines, et à peine roses à l’intérieur ». A la fois agaçante, attendrissante, Marie se regarde vivre en étant totalement convaincue de la postérité de son œuvre.
Si la réalité sociale du XIXe siècle a profondément changé de nos jours, le narcissisme de Marie reste d’une formidable actualité. Marie annonce en quelque sorte le nombrilisme, l’individualisme forcené, mais aussi la solitude de “Narcisse” face à la vie et à la mort qui se sont développées dans notre société post-moderne. A l’heure où chacun écrit son blog, se mitraille de selfies et rêve d’un quart d’heure à la télévision pour avoir la sensation d’exister, le journal de Marie nous donne à entendre les rêves d’une adolescente turbulente qui veut s’affirmer en tant qu’individu envers et contre tous les schémas que la société tente de lui imposer. Son narcissisme est avant tout un cri d’existence, un besoin délibéré d’être aimée et reconnue en tant qu’artiste.

l’atelier des femmes – Source http://amandedouce.eklablog.com

Marie Bashkirtseff, féministe ? Marie Bashkirtseff est souvent présentée comme une figure de proue du féminisme. Si l’artiste revendique l’émancipation de la femme, son droit à créer et milite dans des revues telles que la Citoyenne de Hubertine Auclert, elle ne cherche jamais à singer l’homme. Extrêmement coquette, attachée aux ornements, parures, robes et aux bijoux, elle correspond parfaitement à l’image de la féminité telle qu’on l’imaginait à l’époque. Pour autant, elle boit du vin rouge et parle de politique. Marie Bashkirtseff est décidément un sacré paradoxe !
Morte de la tuberculose à l’âge de 26 ans, Marie Bashkirtseff est sans doute partie trop tôt. Mais sa courte vie effrénée et empreinte de romantisme a laissé derrière elle pas moins de 200 œuvres picturales et plus de 19 000 feuillets manuscrits de son journal intime. Aujourd’hui encore, des fans du monde entiers déposent une fleur sur sa tombe au cimetière du Trocadéro à Paris. D’autres viennent se recueillir devant son autoportrait à la palette de 1883 à Nice.
Inoubliable Marie. Elle reste dans le cœur également de nombreux niçois qui lui ont consacré pièces de théâtre, articles et romans. C’est le cas de Raoul Mille qui écrivit le Roman de Marie Bashkirtseff, un formidable ouvrage qui rend bien compte du parcours de la plus ukrainienne des niçoises du XIXe siècle.
( Frédéric REY )

Bibliographie sélective :
Raoul Mille, Le Roman de Marie Bashkirtseff, Albin Michel, 2005
Colette Cosnier, Marie Bashkirtseff : un portrait sans retouches, Pierre Horray, 1985
Le journal de Marie Bashkirtseff, G. Charpentier et Cie Editeurs, 1890

Iconographie
Autoportrait à la palette 1880, Musée des Beaux Arts, Nice – source Wikipédia
Un meeting, Musée d’Orsay, Paris Photo RMN-Grand Palais – J. Schormans
L’atelier des femmes source http://amandedouce.eklablog.com
Portait de femme https://www.pinterest.fr

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