Cinéma / PARANOÏA de Steven Soderbergh.

L’enfermement psychiatrique sous le scalpel du cinéaste. Détenue contre son gré , une femme se bat pour ne pas sombrer dans la folie . Au constat réaliste dénonciateur, s’ajoute la réflexion sur les limites de résistance, auxquelles la forme du thriller psychologique ouvre, un point de vue original et passionnant. Superbe !.

Sawyer ( Claire Foy ) , l’inquiétude dans ses yeux ( Crédit Photo: Twentieth Century Fox )

Dès les premières images qui nous invitent à suivre les faits et gestes de Sawyer Valentini      ( Claire Foy, excellente) jeune employée de bureau, s’inscrit le malaise . Celui-ci ,est accentués par le « filmage » au moyen d’un téléphone portable ( le iPhone 7 plus , équipé de capteurs d’image 4K haute définition ) , offrant une possibilité étonnante de perspectives,  de mouvement et d’approche au plus près des personnages. Dès les premières scènes où on la voit face à ses employeurs et collègues ou inconnus rencontrés dans la rue , on décèle dans ses gestes et comportements, un réflexe de protection. Comme l’illustre la scène où , tout à coup , à l’élan de consentement répond le rejet brutal des premières caresses de cet homme qu’elle a pourtant emmené chez elle , pour une aventure passagère! La surprise du spectateur trouvera très vite la réponse dans la scène où elle expose à une conseillère de santé d’une compagnie d’assurances , sa crainte obsessionnelle du harcèlement . Le trauma de Sawyer dont on ignore les origines , trouvera son explication dans une séquence qui viendra plus tard , lorsqu’elle désignera un médecin soignant qu’on lui présente… comme son harceleur !. Que se passe-t-il donc , pourquoi cette réaction de panique ?. Nous voilà en tout cas, dans un autre cadre, celui d ‘une clinique psychiatrique dans laquelle elle se retrouve retenue contre son gré, suite à l’entretien cité ci-dessus et sa signature d’un document d’admission à un « contrôle » de son état de santé  . Celui-ci , selon les dires des médecins, révélant que son état et les réactions qu’il entraîne représentent : «  un danger pour elle même , et pour autrui.. », la voilà donc retenue pour une période de soins à laquelle elle doit se soumettre jusqu’à ce qu’on l’estime redevenue « saine » mentalement , et non dangereuse …

Sawyer ( Claire Foy) sous surveillance de l’infirmière et du Docteur David Strine ( ( Joshua Leonard ) – Crédit Photo : Twenteith Century Fox-

On se retrouve dès lors , en spectateurs dans un contexte connu , celui des hôpitaux psychiatriques dont le cinéma a souvent exploré les dérives , à l’image des deux grands films auxquels la référence du cinéaste,  est un hommage volontaire : Shock Corridor de Samuel Fuller ( 1963 ) et Vol au dessus d’un nid de coucou ( 1975) de Milos Forman . Comme les deux hommes des films cités, la voilà prise au piège  d’un mécanisme symbolisé par la « spirale » du film Psychose ( 1960 ) d’Alfred Hitchcock, entraînant inexorablement dans son tourbillon infernal ! . impossible d’y résister et de s’y soustraire au risque d’en payer le prix fort! . Souvenez-vous de celui réservé – la lobotomie- qui annihilera la rébellion de Jack Nicholson. Ici , en la personne de l’infirmière en chef, Boles ( Polly McKie ) de l’hôpital Psychiatrique d’Highland Creek , on retrouve la même obstination et intransigeance , dont faisait preuve , celle ( Louise Fletcher) du film de Milos Forman !. Dès lors , impossible pour Sawyer d’être entendue , lorsqu’elle désigne son harceleur ayant , dit-elle, revêtu l’habit de médecin , afin de poursuivre son œuvre ! . Habilement Steven Soderbergh fait basculer le récit dans cet entre -deux que la Paranoïa du titre symbolise. D’ailleurs c’est Sawyer elle- même , qui finit par s’interroger sur son véritable état ( suis-je folle , ou , me rend -on  folle?) et son possible glissement inexorable de l’enferment , dans la spirale de la folie . Qu’accentue la forme du thriller psychologique que le récit investit alors, semblant faussement , délaisser celui de la dénonciation d’un système de (ou ) d’exploitation commerciale , des soins …

Sawyer ( Claire foy ) et son protecteur , Nate ( Jay Pharoah) – Crédit Photo Twentieth Century Fox-

Piste d’autant plus passionnante , que Sawyer , finira par en voir l’effet inverse. La claustration de cette dernière dont les remèdes médicaux et autres drogues qui lui sont administrés, compte tenu de la courte période  n’ont pas pu encore avoir l’effet escompté . La lucidité exprimée par ses questionnements en témoigne , lui faisant comprendre que l’urgence est de trouver en elle – même , les ressources possibles pour y échapper . Usant de son intelligence elle pourra retourner le piège de la « cellule bleue » qui l’attend . Utilisant dès lors tous les moyens possibles pour contacter le monde extérieur ( sa mère , ses employeurs , la police ..) sur son internement  forcé  , grâce à l’aide précieuse de Nate ( Jay Pharoah) le jeune black, interné lui aussi contre son consentement et  refusant de se soumettre . Et surtout , animée par la volonté  de déstabiliser par tous les moyens ce docteur , David Stern . ( Joshua Leonard ) qu’elle a désigné , comme son harceleur .  On ne veut pas la croire , donc il lui faudra amadouer ce dernier …  et l’amener sur le terrain de ses faiblesses,  qui permettront de le piéger . La peur et la menace du confinement de la chambre bleue , sera  pour elle  son alibi et  mobile,  pour y entraîner le prédateur … même si le pari est risqué . C’est pour elle aussi la dernière opportunité qui lui reste , compte tenu de l’échec de ses appels au secours extérieurs , de pouvoir en le poussant à la faute, faire éclater la vérité et dévoiler le masque … du vrai visage de l’harceleur .  Celle qui ouvrira à Sawyer la porte de sortie de l’enfer , et  d’échapper à son enfermement mental dont les séquelles provoquées par le traumatisme originel , ne sont pas si faciles à effacer . En tout cas le pas pour se libérer du mal , doit être tenté…

Dans la terrible chambre Bleue : Claire foy , Juno temple et le Docteur David Strine ( Crédit Photo : Twentieth Century Fox )

D’autant qu’il permettra , aussi , de faire éclater la vérité sur l’escroquerie qui s’inscrit dans un réalité rendue possible par  le consentement aux soins , dont les compagnies d’assurances profitent pour empocher  d’ énormes bénéfices . C’est   la « folie prédatrice  »  dénoncée  d’un certain système  permettant  l’exploitation de la maladie par les établissements du type de celui , où l’ action du récit se déroule . A cet égard la directrice de l’établissement , Ashley Brighterhouse ( Aimée Mullis ) ,  est  totalement dévouée à sa mission destinée à maintenir en détention les « cobayes » … à qui la liberté ne sera rendue    ( s’ils y survivent ?…) qu’après avoir vidé de leurs compte l’argent alloué pour ce type de soins , par leurs assureurs . Si son film , Soderbergh  l’inscrit dans la continuité des modèles cités, il en  prolonge  et  modernise  la réflexion sur l’état des  lieux , par l’originalité de son traitement par iPhone permettant une liberté et maîtrise totale de la mise en scène et surtout révolutionnant par son coût ( 1, 2 Millions de dollars et 10 jours de tournage …) les conditions de productions . Au delà , c’est aussi un regard nouveau qu’il nous propose au travers de son héroïne : celle-ci , contrairement au héros des films cités en modèle dont le récit -constat , de leur enfermement abusif  et d’un traitement inhumain ,  en restaient  les prisonniers , reflet d’une réalité d’alors   dont les deux films -exemples  faisaient le constat . Ici , le combat de la jeune femme victime de harcèlement que l’on n’ écoute pas et à qui l’on  inflige un traitement  non consenti qui pourrait la détruire définitivement ,  va l’amener à trouver en elle la force nécessaire lui permettant de se faire entendre , et de se libérer en apportant les preuves , qui confondront son bourreau. De la même manière que son compagnon d’infortune , Jay , verra lui aussi sa détermination porter ses fruits …et faire céder les barrières de protection  qui ont trop souvent   permis d’enterrer , le scandale. La parole libératrice , comme ouverture nécessaire  à la  chape de  plomb    du  silence …

Steven Soderbergh qui avait eu après l’échec de certains films très personnels envie d’abandonner le cinéma , et qui en est revenu décidant de « céder » un peu de sa liberté  aux impératifs commerciaux des productions des studios dont les succès vont lui permettre d’avoir les moyens de s’investir dans des œuvres, plus ambitieuses , personnelles et engagées qui le hissent au niveau  des meilleurs, voire des grands . Paraonia en est  , après d’autres ,  l’exemple par la maîtrise du récit, son inventivité visuelle et technique , et sa direction des comédiens . C’est une de ses plus belles réussites , qu’il nous offre. A voir sans hésiter …

( Etienne Ballérini )

PARANOÏA de Steve Soderbergh – 2018- Durée : 1h 37.

AVEC : Claire Foy, Joshua Leonard, Jay Pharoah, Amy Irving , Juno Temple, Aimée Mullis,
Polly Mckie, Erin Wilhelmi, Sarah Stiles ..

LIEN: Bande-Annonce du  film , Paranoïa  de Steven Soderbergh.

 

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