Cinéma / UNE ANNEE POLAIRE de Samuel Collardey

Le cinéaste sensible découvert avec L’apprenti ( 2008 ), puis comme un lion (2013)  et Tempête  (2015 ), nous propose son nouveau long métrage en forme de double voyage initiatique en pays Inuit,  dans un village perdu au fin fond du Groenland . Un superbe docu-fiction à découvrir d’urgence …

 Une Année Polaire de Samuel Collardey – Au centre Anders Hvidegaard – Crédit Photo : Ad Vitam Distribution-

Dans la première scène on découvre Anders Hvidegaard, en entretien d’embauche face à une représentante de l’éducation nationale Danoise , un jeune instituteur qui semble se démarquer de ses camarades en quête d’un premier poste fixe. Il n’a d’ailleurs pas choisi la facilité en proposant une demande d’affectation au Groenland , et qui plus est, dans la région la plus isolée et froide située dans l’Est de l’île – à Tinitequilaaq – un petit village d’environ une centaine d’habitants où il aura la charge d’une quinzaine d’écoliers. Un village isolé où la vie y est très rude , et qui vit selon des traditions et coutumes ancestrales que les habitants cherchent à préserver. Peu importe pour Anders les difficultés à surmonter , il est d’autant plus prêt à relever le défi qu’il veut s’extirper à tout prix d’un avenir qui lui semble tout tracé dans l’exploitation agricole familiale, dont il refuse l’héritage. Le choix d’une carrière dans l’éducation et la possibilité de la transmettre  à la jeunesse , est plus dans ses cordes et lui permet de se construire une indépendance. On retrouve ici , le lien avec l’un des thèmes chers au cinéaste , le poids de la filiation et la lourdeur de l’héritage à porter …dont pour s’y soustraire,  la fuite vers l’inconnu  lui semble le remède le plus radical . Et le récit , s’habille d’une dimension qui ne fait qu’en renforcer l’impact , puisque sa fiction se nourrit du réel…

Asser et son Grand-père , à la pêche – Crédit Photo: Ad Vitam Distribution-

Fidèle à une approche que le cinéaste a faite sienne « le réel nourrit le cinéma » dit-il , pour construire son récit il a donc , pendant plus d’un an, observé , pris des notes et partagé la vie des gens du village en question . Puis , l’élément cinématographique permettant de « nourrir » la prise avec le réel s’y est inscrit. Comme une aubaine … avec l’arrivée du jeune instituteur dans le village. Le personnage réel alimentant la fiction « classique » du regard extérieur arrivant à Tiniteqilaaq , devant y trouver sa place et  se confronter à un autre mode de vie , une autre culture . Dès lors ce dernier devenant le personnage principal entouré de tous, jeunes et adultes du village jouant ( revivant…) leur propre rôles .Le cinéaste avait tous les éléments en mains lui permettant de nous transporter au cœur , d’une nature et d’une communauté oubliée et menacée. La chronique réaliste et la fiction magnifiées au cœur des paysages qui ne le sont pas moins, n’en oublient pas pour autant d’ y inscrire la gravité d’un constat qui en dit long sur une communauté confrontée à la fois à une certaine forme de discrimination,  et isolée ,devant s’adapter à un modernisme qui inexorablement détruit ses traditions et son héritage culturel. La première partie fait la part belle – avec humour – à la confrontation entre l’instituteur , les enfants , les habitants et la vie du village. Ce dernier contraint de mettre en berne tous ses a-priori , et faire profil bas «  tu nous regarde de haut …», lui dira une femme du village. La réplique qui fuse, n’est que le reflet d’une réalité et d’un ressenti dont les Inuits qui , malgré les vœux ( télévisés …) de la Reine en appelant au « consensus solidaire national », sont les délaissés d’une politique économique et sociale qui les marginalise de plus en plus . Anders en découvrira sur place les effets , avec les infrastructures administratives et économiques qui ne suivent pas , induisant : chômage , et un taux d’alcoolémie et de suicides très élevé . Et cette défiance de la population , se réfugiant derrière ses traditions et sa langue , dont Anders, chargé d’enseigner la langue nationale ( le Danois ) , en mesurera le rejet …

le jeune Asser et Anders l’instituteur – Crédit Photo : Ad Vitam Distribution –

Sa classe dissipée et désertée par les jeunes dont les parents ou grand parents , ne voient aucune perspective d’avenir d’études dans les lycées de la ville lointaine, préférant dès lors voir leur progéniture se tourner vers les activités de la pêche et de la chasse, leur permettant de perpétuer la vie communautaire et continuer à vivre au pays dans des conditions où ils pourront garder une certaine dignité . Mais le spectre du chargement climatique , et celui de l’attractivité touristique de la région, sont des dangers qui pourraient encore un peu plus rendre le sort et le futur de ces populations, bien incertain. Anders qui rêvait d’un autre monde et d’une autre vie , en découvre stupéfait l ‘envers du décor . Pourtant son désir de rencontre , de changement , de « partage » souhaité remis en cause au point de le faire renoncer …finira par venir à lui , et ouvrir les portes d’un autre possible . La belle idée du film , c’est cette rencontre emblématique qui se tisse, via  le personnage du jeune Asser , dont le comportement interpelle Anders . Ce jeune gamin d’une dizaine d’années indiscipliné qui fait l’école buissonnière , va devenir une sorte de passeur initiatique d’une communauté dont l’instituteur , va être invité à s’imprégner de son mode de vie . Par le truchement du grand- père d’Asser, il comprendra les raisons de la passion de la pêche et de la chasse  , et de tout le rituel qui l’accompagne … qu’il sera plus tard amené à partager . De la même manière que les langues se délieront permettant à Anders de mieux s’imprégner d’une culture et des mœurs d’une communauté dont il découvrira ,la noblesse. Les liens qui finissent par se nouer , et Anders qui voudra s’initier ( la belle séquence sur la leçon de traîneau… ) découvrant « in vivo » toutes les difficultés des différentes activités des populations locales contraintes de faire avec les conditions climatiques , pour cause d’infrastructures absentes . Anders finira par être accepté et trouver sa place dans cette communauté, comme le montrent les belles séquences ( les initiations aux divers travaux  ou rituels ,  la cérémonie des obsèques , la séance de l’aurore boréale …) auxquelles il est invité à partager les traditions qui y sont liées….

L’hiver , la tempête , la construction d’un igloo, et la chasse à l’Ours dans les montages , puis la belle saison qui revient , les ballades en bateau et la pêche dans l’étendue d’eau entourée de glaciers. Le narrateur va s’arrêter là , pour vous inviter à aller découvrir tous ces beaux moments d’initiation à la vie , mais aussi de cinéma et d’aventures . Samuel Collardey est un magnifique conteur et sa « fiction du réel » au delà du constat , est un vrai enchantement pour les yeux, et pour l’esprit .

(Etienne Ballérini )

UNE ANNEE POLAIRE de Samuel Collardey – 2018- Durée : 1h 34 –
Avec : Anders Hvidegaard , Asser Boassen, Thomasine Jonathansen , Julius B. Nielsen , Tobias Ignatiussen …

LIEN :  Bande-Annonce de  Une Année Polaire  de Samuel Collardey . 

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