Cinéma / Journal de Cannes 2018, No.5 .

Journée faste hier sur la croisette avec Les éternels,  la belle fresque du cinéaste Chinois Jia Zhang-Ké , et le dernier  «  opus » sur le cinéma, la violence , la religion et le monde de Jean- Luc Godard Le Livre d’images . Et le «  coup de coeur » du jour avec Girl le superbe portrait d’une adolescente transgenre , premier long métrage du jeune cinéaste Belge Lukas Dhont , qui a fait chavirer d’émotion , la salle Debussy…

LES ETERNELS de Jia Zhang-Ké ( Compétition )

Fan Liao et Zhao Tao dans Les Eternels de Jia Zhang-Ké

Habitué de la sélection cannoise où il présentait Au delà des montagnes en 2014 , le cinéaste Chinois y revient avec son neuvième long métrage , Les éternels situé dans la Chine des années 2000 en pleine mutation et changements économiques . Le cinéaste y poursuit sa radioscopie du Pays avec son style particulier composant ses récits souvent en chapitres distincts lui permettant de l’un à l’autre de changer aussi son regard et son traitement cinématographique . Ici le film noir se décline comme un récit dont la toile de fond entraîne ses personnages dans le tourbillon , est justement cette mutation du pays qui va changer leurs destins . Durant prés de deux heures trente , il nous convie à un récit à la fois haletant et passionnant où s’inscrit la gravité, la tragédie et la noirceur . Au cœur de celui-ci , un superbe portrait de femme combative qui malgré les déboires vécus ne baissera pas les bras . Dans la première période on y découvre donc nos deux héros principaux Bin (Zhao Tao ) et  ( Fan Liao ) dont la relation amoureuse se déroule au cœur du milieu mafieux et de la voyoucratie où influences et trafics sont le quotidien au cœur d’une atmosphère de rivalités et de concurrence effrénée , où les codes d’honneur d’antan ne sont plus respectées Bin, en fera les frais qui va se retrouver piégé par l’une d’entr’elle et échappera à la mort grâce à Quiao qui ,sortant un arme  , fera entendre raison aux assaillants. Cette dernière se sacrifiera , refusant d’impliquer Bin , et fera 5 ans de prison pour port prohibé d’arme à feu . Cut – A sa sortie , en quête de celui qu’elle a sauvé, qui – peu reconnaissant – s’est lié à une nouvelle compagne et lancé dans les affaires industrielles. Quiao accuse le coup et se retrouve seule à devoir refaire sa vie . Elle ne manquera pas d’audace pour s’en sortir ayant retenu la leçon , elle bernera sans scrupules quelques cobayes huppés, afin de pouvoir reprendre les activités de jeu , comme à ses débuts, avec Bin…
La suite réservant des surprises qu’on vous laisse découvrir , elle vous permettra de goûter la mis en scène du cinéaste avec ses digressions humoristiques ( la rencontre de l’inconnu  dans le train) , voire poético-fantastiques . Et puis cette description de la mutation du pays avec l’immense chantier du barrage des « trois gorges », les multiples chantiers de construction d’immeubles , les déplacements de populations , les fermetures d’usines qui ne sont plus rentables et ceux qui se retrouvent sans travail . Le libéralisme en marche et sa loi impitoyable que relèvera une phrase de dialogue entre Qiao et l’homme du train «  nous sommes prisonniers de ce monde ». Jia Zhang-Ké , signe un grand film .

LE LIVRE D’IMAGES de Jean- Luc Godard ( Compétition)

Une scène de Le livre d’Images de Jean- Luc Godard

Le «  pape »  de la nouvelle vague et son nouveau film en forme de questionnement et réflexion politique sur le monde , sur l’histoire et sur le cinéma. C’est une nouvelle proposition de cinéma qui prolonge ses précédents films, comme dans Adieu au langage (2014 , Sélectionné lui aussi en compétition Cannoise ,et Prix du Jury ) , c’est encore celui-ci dont les formes sont questionnées, et surtout la pratique et l’interprétation.
Comme il est dit dans une phrase du film : les livres , les textes religieux ou politiques sont soumis à lecture et à l’interprétation qui les dénature . A son habitude le cinéaste nous propose un flot d’images auxquelles, il ajoute un commentaire off . Images d’actualités , d’extraits de films , de tableaux, de la nature … données telles quelles, ou retravaillées par des procédés de saturation de couleur ou de déformations optiques. Tout un « patchwork » multicolore , de sons et de mots qui l’accompagnent . Le tout semblant organise en chapitres cohérents ( archives et morale , les paradis perdus , La terre , délivrance , heureuse Arabie , Archéologie et pirates …) où parfois s’immiscent des digressions . La violence , entr’autre, y est au cœur . Celle du monde et des images d’actualités ,ou des  archives montrant exécutions sommaires et charniers , les camps de concentration , les exactions Djihadistes. Il y a celle aussi de la représentation qu’en donne le cinéma que le cinéaste offre en contrepoint , et aussi ,  il est beaucoup question de la ( les ) religions et des interprétations multiples des textes de chacune, qui en son faits . La violence et la civilisation des hommes , se retrouve confrontées , à la nature et au monde animal . La provocation y est aussi de mise chez lui, interpellant l’Europe sur sa politique ,ou , de manière plus mystérieuse : «  un arabe peut-il parler ? ». Puis cette autre plus amusante «  les maîtres du monde devaient se méfier de Bécassine : elle se tait » . il fait répondre aussi par les images les grands maîtres du cinéma et les comédiens , évoque les mythes , les grands écrivains ou poètes ( Cocteau , Rimbaud… ) . Son film-livre d’image éveille nos sens, notre réflexion et nous emporte dans son tourbillon…

GIRL de Lukas Dhont ( Un certain Regard ).

une scène de Girl de Lukas Dhont-

C’est le premier long métrage du cinéaste Belge  diplôme de l’académie d’art de Gand , qui est  passé par la résidence « Cannes Ciné fondation » .
Elle s’appelle Lara , elle est transgenre . Née garçon, elle veut se faire opérer , et devenir ballerine . Le jeune cinéaste (26 ans) s’est inspiré d’un article de presse évoquant le sujet .
Lara ( interprétée par l’acteur Victor Polster, extraordinaire ) est des les premières séquences montrée comme déterminée dans son choix , et celui-ci d’ailleurs trouve écho chez un père compréhensif dont l’attention et l’inquiétude légitime sur les difficultés que sa fille aura a traverser , même s’il se montre parfois inquiet , et donc trop interrogatif , il ne chechera jamais à remettre en cause  le  choix de celle-ci . La description du relationnel qui est faite, est très forte et cherche à prendre en compte tous les éléments qui peuvent interpeller sur un sujet et un choix de vie si important . Au delà , c’est aussi tout le descriptif du long chemin  psychologique et médical à faire, le protocole à suivre strictement afin d’éviter les possibles complications. Tout cela est expliqué par le corps médical à Lara accompagnée de son père lors des visites au cabinet pour la préparation  à la future intervention,…et au spectateur par voie de conséquence qui prend lui aussi la mesure du poids quotidien à supporter .
C’est cet autre aspect qui fait l’ objet d’autres très belles et forets séquences, lorsque le protocole s’enclenche avec la prise d’hormones destinées à modifier l’apparence physique du corps . Lara qui,  pendant ce temps continues ses séances de danse, va se retrouver confrontée aussi à la difficulté d’allier les deux « épreuves » mettant son corps en danger par la préparation physique qui lui est imposée. Puis il y a aussi la détermination de Lara à vouloir lutter contre les apparences et donc tout signe pouvant la désigner comme garçon. Un très forte scène révèle l’épreuve d’humiliation à laquelle elle sera soumise, lorsque les filles du cours de danse voudront la voir nue avec encore son sexe de garçon !. Lara va craquer , le traumatisme subi de voir son intimité exposée par la force. Le cheminement de sa démarche va se retrouver perturbé, et Lara va se retrouve confrontée à un dilemme dramatique qui va l’obliger à se poser la question qu’elle semblait pourtant avoir évacuée;. Celle de l’acceptation . La prodigieuse force du film , c’est de nous accompagner dans le parcours et les interrogations de Lara , et,  sans forcer le trait de nous toucher en plein coeur paa justesse d’un regard et d’une mise en scène , qui ne manipule jamais. C’est un vrai tour de force .C’est aussi un futur cinéaste à suivre qui nous est révélé . Le film a été ovationné lors de ma projection publique à la salle Debussy . Il le mérite amplement , et se positionne comme un des favoris au palmarès de la section . Note le sur vos tablettes , et ne le manquez pas lors de sa sortie en salles…

(Etienne Ballérini )

Le programme de ce Dimanche 13 Mai 2018

3 Visages de Jafar Panahi ( Compétition )
Les Filles du Soleil d’Eva Husson ( Compétition)
Heureux comme Lazzaro d’Alice Rorhwacher ( Compétiton )
Meurs, monstre, meurs ! , de Fadel Alejandro ( Un Certain regard )

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