Cinéma / Livre : La Quinzaine des Réalisateurs – Les jeunes années 1967- 1975.

Mardi 9 Mai. Ouverture de la 71ème édition du Festival de Cannes. Je sens notre chroniqueur cinéma dans les starting bloks : Sélection officielle – films en compèt et hors compèt-
Un Certain Regard, Semaine de la Critique, et… La Quinzaine des Réalisateurs

La quinzaine… Elle démarra le 9 Mai 1969 sous la houlette de son fondateur, Pierre Henri Deleau, – qui y est resté 30 ans- et sous les auspices de la SRF (Société des Réalisateurs de Films). Les deux peuvent jubiler (il y a un jeu de mots. Lequel ?) Car c’est la cinquantième édition. Un livre, de Bruno Ischer, vient d’en raconter « Les jeunes années 1967 -1975 ».
Mais qui donc à trouvé ce nom, « Quinzaine des réalisateurs» ? Pour reprendre son expression [de Jean-Gabriel Albicocco*] il voulait « un nom aussi con et facile à retenir que Société des Apiculteurs du Var ». Et c’est lui qui a proposé Quinzaine des Réalisateurs des Films parce que ça devait durer deux semaines et que c’était des films choisi par des réalisateurs.
Ces propos de PHD (Pierre Henri Deleau) sont repris dans le livre de Bruno Ischer, est journaliste, ancien chef du service Culture à Libération, et rédacteur en chef de Télérama. Il a rejoint le comité de sélection de la Quinzaine en 2016.

Couverture du livre

Mais, me direz-vous, la quinzaine démarre en 1969 et le livre couvre la période 1967-1975 ! Alors, 67 ou 69 ? De même que chaque événement a ses prémices, ses préambules, pour comprendre la quinzaine – et la SFR- il faut voir du coté de mai 68, du renouveau qu’il inspire – et du coté de… Henri Langlois.
Henri Langlois…. pionnier de la conservation et de la restauration de films. Il est l’un des artisans fondateurs de la Cinémathèque Française. Il a commencé ses archives avec des fonds privés et seulement une dizaine de films. Mais la collection s’accroîtra jusqu’à atteindre plusieurs milliers de titres.
En 1968 le ministre français de la culture André Malraux décide de le priver de la direction administrative de la cinémathèque, tout en lui offrant la direction artistique. Au ministère de la culture, on reproche à Langlois de négliger complètement l’administration, la comptabilité et la gestion. Langlois est chassé de son poste et remplacé par Pierre Barbin, choisi et nommé par le ministère de la culture. On appellera ironiquement ce lieu pendant son – court- règne la « barbinthèque ».
C’est le début de « l’affaire Langlois ». Le limogeage du fondateur de la Cinémathèque française provoque une avalanche de protestations dans le milieu du cinéma et au-delà : à l’étranger, avec la participation entre autres de Chaplin, Kubrick, Welles, Bunuel et, en France, de Truffaut, de Godard, Resnais… Daniel Cohn Bendit, alors encore inconnu, participe à une manifestation en faveur de Langlois, rue de Courcelles, où se trouve le siège de la Cinémathèque française. Malraux fait marche arrière et Langlois est finalement réintégré dans ses fonctions le 22 avril 1968.

l’Affiche de la Première Quinzaine…

Et ce que raconte ce livre, outre tout ce que nous venons d’évoquer, c’est que tous les cinéastes, tous les futurs fondateurs de la SRF, fréquentaient assisûment la Cinémathèque Française, et que Langlois était pour eux plus que le directeur de cet établissement : quelque part, c’était leur père spirituel. Le défendre pour était aussi nécessaire que respirer.
Et pour bien comprendre, ce qu’explique Bruno Ischer dans son ouvrage, c’est que nous assistions à l’émergence, depuis quelques années, à une nouvelle génération de réalisateurs que les Cahiers du Cinéma appellent les « nouveaux cinéastes » : Glauber Rocha, MarcoFerreri, Denis Hoper, Lindsay Anderson, Werner Hezog, Aleksandar Petrovic, Rhomer, Wolker Schlöndorff, Wajda….
Ce qui démarque – entre autre- la quinzaine de la sélection officielle, c’est qu’elle est non compétitive. Sélection officielle qui a largement puisé dans les cinéastes découvert par la quinzaine, je ne citerais que Werner Herzog, Lars Von Trier, Andrej Wajda, Miklos Jancso, excusez du peu.
Le 14 juin 1968 [les jeunes réalisateurs] créent la Société des Réalisateurs de Films autour d’un mot d’ordre : « défendre les libertés artistiques, morales, professionnelles et économiques du cinéma ». Parmi les premiers signataires, on retrouve Louis Malle, Jacques Doniol Valcrose, Philippe de Brocca, Alex Joffré, René Allio,Jean Gabriel  Albicocco, Jacques Deray, Pierre Kast, Jacques Deray, Jean-Claude Rappeneau, Claude Lellouch, Michel Cournot,Marcel Carnet, Louis Daquin, Philippe Arthuys, Jean Becker, Robert Enrico… (Bruno Ischer). L’Assemblée Générale inaugurale, le 25 mai, se tiendra – Bien évidement- à la Cinémathèque.
On dit des journalistes qu’ils sont les historiens du quotidien. Et, au fond, les méthodes d’investigation sont à peu près les mêmes. Ischer a vécu l’histoire de la quinzaine, il en a même été partie prenante. Mais il ne se départit jamais de ce regard de regardant. Le journaliste convoque les témoignages de ceux qui ont acté au cours de cette histoire, cette parole restituée en atteste la véracité. Il ne déprécie pas l’anecdote, qui n’est pas si anecdotique que ça : elle révèle un état d’esprit, une ambiance.

Affiche de La Quinzaine 1977

Et puis… Nous sommes à Cannes, en mai 68, en plein festival, un déjeuner entre « Gaby » Albicocco, Favre Le Bret [délégué général du Festival] et Edmond Ténoudji, un producteur très puissant, membre du conseil d’administration de Cannes. Celui-ci adopte une attitude méprisante envers Albicocco. Celui-ci se lève de table : « Puisque c’est comme ça, nous allons créer notre propre festival ! » Et Bruno Ischer de continuer : « Personne n’en a encore conscience, pas même celui qui vient de prononcer cette phrase, mais la Quinzaine venait de naître. »
Tous les témoignages de réalisateurs programmés à la quinzaine et réunis par Bruno Ischer convergent vers l’importance pour ceux-ci d’y être, peut-être plus que dans la sélection officielle -et d’aucuns en furent- à fortiori quand ces réalisateurs venaient de pays où leur cinéma étaient « malmenés », je pense au Brésil, mais nous reviendrons à la cinématographie de ce pays. Ils y trouvaient un état d’esprit, une compréhension, et je dirais une « philosophie de l’accueil ».
« Si je devais résumer ces années où j’allais à Cannes à chaque printemps, je dirais que cette Quinzaine n’a pas changé ma manière de faire du cinéma, qu’elle n’a pas changé ma vie, mais qu’elle l’a rendu plus belle. »
Ainsi s’exprime Werner Herzog. Herzog…. Je l’ai rencontré par hasard un jour dans ce lieu aussi mythique que l’était le « Petit Carlton » : le « Blue Bar ». J’étais loin d’être aguerri à l’idée de rencontrer l’auteur d’Aguirre (mois aussi je peux jouer sur les sonorités). Je crois que « Aguirre » fait partie de mon Top 10 avec « 2001 », « Johnny got his gun »… Revenons à nos moutons.
Le livre s’intéresse à une cinématographie d’Amérique du Sud qui a été présente de nombreuses années à la quinzaine : celle du Brésil. À partir de 1964 ce pays connut, comme d’autres pays d’Amérique latine, une dictature militaire. La junte militaire qui prit le pouvoir lors d’un coup d’État en 1964, et qui s’y maintint de manière parfois autoritaire, voire brutale, pendant deux décennies, força le pays à adopter un nouveau type d’économie. Les films sont tournés mais de plus en plus rarement montrés au public brésilien.
Et le cinéma brésilien, pour pouvoir parler, s’affirmer, va s’exprimer par la métaphore. Il va, par un verbe que j’invente à l’instant, « s’inventiver ». Le cinéma brésilien a commencé à s’inventiver avec le ciné novo, mouvement cinématographique qui a d’abord été influencé par la néoréalisme et la nouvelle vague. Les membres les plus représentatifs sont Glauber Rocha, Nelson Pereira dos Santos, Ruy Guerrra, bien sûr présents à la quinzaine. Leurs films représentaient la réalité sociale du pays, son passé historique ainsi que la pauvreté. Au demeurant, la quinzaine de cette année présente Los silencios, second long métrage d’une réalisatrice brésilienne, Béatriz Seigner.
A Cannes cette idée [rencontrer d’autres cinéastes] était plus forte qu’ailleurs. Nous étions avec nos pairs. Quelqu’un qui ne viendrait à Cannes ou dans un autre festival simplement pour vendre son film ou pour avoir de bonnes critiques et qui ne profite pas de l’opportunité de rencontrer d’autres cinémas que le sien, passe à coté du plus important.(Ruy Guerra, cité par Bruno Ischer).

Pierre Herni Deleau devant l’ancien Palais des festivals en démolition …

Et pour avoir trainé mes guêtres à la Quinzaine depuis de longues années afin d’ y écrire des articles, je peux témoigner que cet état d’esprit est consubstantiel de la Quinzaine. N’oublions pas que ce sont des réalisateurs qui reçoivent d’autres réalisateurs.
Le livre raconte également, toujours témoignages et anecdote à l’appui, le « débarquement » d’une autre cinématographie, plus proche géographiquement, celle de l’Italie. Et, pour reprendre les propos de l’auteur, Cette Quinzaine prête à bousculer toutes les règles, est également friande de films venus de l’anciens bloc soviétique réalisé par des jeunes gens pas exactement dans la ligne rigoureuse des gouvernements en place. Jaroslav Papouskec (Pologne) ; Andrej Wajda, Krysstof Zanussi, Jan Lenica (Tchécoslovaquie) ; Miklos Jancso, Marta Mèszaros Hongrie) en ont les traces. Ainsi que le japon, qui est comme une sorte de « marque de fabrique » de la Quinzaine.
Même le festival « officiel » rend hommage à la créativité, à l’inventivité, de la Quinzaine : Gilles jacob, délégué général, le reconnait, cité par Bruno Icher dans le livre : N’oublions pas que la Quinzaine est due à un académisme que les cinéastes exaspérés, ne pouvaient plus supporter. Alors, quand la Quinzaine est arrivée, tout le monde a compris que, là-bas, c’était le Palais de la Découverte !
Quinzaine des réalisateurs Les jeunes années 1967 -1975 est un ouvrage – j’allai écrire un film passionnant. Il et à la foi un documentaire et une œuvre romanesque. Frédéric Boyer, délégué général de la Quinzaine en 2010, me disait, lors d’une interview : Et puis, nous plaçons les réalisateurs sur un plan d’égalité à égalité. Quad Coppola est venu, il était à égalité avec nous courts métragistes. Il n’y a pas de différence, chez nous il n’y a pas de montée de marches, pas de tapis rouge, par contre beaucoup de convivialité. C’est quelque chose que nous ne lâcherons jamais à la quinzaine, cet esprit d’égalité et de partage
C’es cet état d’esprit de solidarité et de partage qui « transpire » à chaque page de cet ouvrage. Que l’on soit connaisseur de la Quinzaine, cinéphile ou esprit curieux, un livre indispensable.
Ces lignes sont pour PHD, pour ces fous de la SRF,
et pour tous ceux de la « Malmaison », le QG de la Quinzaine
Quinzaine des réalisateurs Les jeunes années 1967 -1975  par Bruno Ischer Editions Riveneuve, 18€.

(Jacques Barbarin).

( * )Cinéaste français (1936 – 2001), réalisateur du film « Le Grand Meaulnes, fondateur de la SFR

Choix des Illustrations :
Celle de la photo de PHD devant l’ancien Palais des Festivals est doublement symbolique : la quinzaine des réalisateurs va être installée dans le théâtre installé en sous-sol du Noga – Hilton érigé à la place de l’Ancien Palais, mais aussi de l’émergence de ce « nouveau cinéma » dont la quinzaine est le porte –parole.
Parmi la première sélection, « La première charge à la machette »
Quant à l’affiche de la sélection 1977, c’est un portrait du « père » de ces jeunes loups, Henri Langlois.
Et, évidemment, la « première de couverture » du livre

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