Théâtre / A propos de Frank Wedekind et à Propos de l’Eveil du Printemps…

Frank Wedekind

1918 n’est pas seulement la date de fin de la première boucherie mondiale, mais c’est aussi l’année de la disparition – le 9 mars pour être précis- d’un des plus grands noms du théâtre, Frank Wedekind.Il est né à Hanovre en 1864. En 1872, sa famille s’installe en Suisse. En 1884, Frank commence par étudier la littérature allemande et française à l’université de Lausanne, mais son père exige qu’il fasse son droit. Le conflit éclate et Frank quitte l’université pour un poste de rédacteur publicitaire chez Maggi. Attiré par le monde des saltimbanques, il travaille également pour le Cirque Herzog. En 1888, rentrant dans le rang, il se réinscrit en droit à l’université de Zurich: son père meurt en octobre de cette année-là, lui laissant un patrimoine important, assurant son indépendance financière. Frank va désormais se consacrer à l’écriture.
En 1897, il trouve un emploi dans le journal satirique munichois Simplissismus. En 1899, il se rend à la police allemande et est condamné à sept mois de prison ferme pour « crime de lèse-majesté », ayant écrit et fait publier des poèmes satiriques visant le kaiser : durant son incarcération, il rédige une nouvelle version de sa pièce Mine-Haha.
Son théâtre conteste dès le départ la société bourgeoise et les tabous sexuels. Il provoque dans un dessein d’émancipation des masses et en usant de nombreux procédés dramatiques, de la farce au vaudeville en passant par le drame et le cirque. Ses provocations lui causent d’incessants problèmes de censure, l’inquiétude des directeurs de théâtre, et des problèmes de budgets. Aussi revint-il vers le cabaret de ses débuts, lieu plus permissif et moins onéreux. Là, il s’attire la sympathie des artistes, souvent irrévérencieux comme lui, tandis que les procès assurent sa notoriété. Il peut ainsi consacrer sa vie au théâtre.
Après une période de répression, il finit par obtenir des autorités une relative liberté d’expression, un privilège implicite accordé à certains dramaturges ayant un comportement décalé, cette forme d’art étant considérée à cette époque et dans ce contexte comme négligeable. Certains observateurs contemporains de Wedekind comprirent que ses provocations et son théâtre parlaient de la société elle-même, faisant émerger la notion de théâtre vivant.

Une scène de L’éveil du Printemps

Dans l’Allemagne de son temps, Frank Wedekind a fait figure de provocateur, toujours prêt à violer les conventions esthétiques et morales. S’il fut en butte à la censure de son vivant, la consécration officielle lui est venue au lendemain de sa mort, sous la jeune République de Weimar, lorsque la génération expressionniste l’a adopté comme un précurseur. En France, Wedekind n’a longtemps été connu que par deux titres vedettes, L’Éveil du printemps et Lulu. Le film de G. W. Pabst et l’opéra d’Alban Berg ont contribué à populariser cette dernière pièce. Pour Heinrich Mann, Wedekind ne fut pas seulement un poète bohème et un briseur de tabous, mais aussi un « pionnier en littérature de la carrure de Flaubert au seuil de l’époque moderne ».
Avec sa pièce « L’éveil du Printemps » il vient d’entrer au répertoire de la Comédie Française*, du 14 avril au 8 juillet 2018, salle Richelieu. Mais il n’y a pas que Wedekind et sa pièce qui entre au « Français » : cela sera également la première scénographie en ce lieu de Richard Péduzzi scénographe fétiche de Patrice  Chéreau (voir article de ciaovivalaculture sur son livre, « Là-bas, c’est dehors », 19 mai 2015). La mise en scène est de Clément Hervieu-Léger.

Couverture de l’édition originale de l’éveil du printemps.

L’Éveil du printemps, ironiquement sous-titrée « une tragédie enfantine », met en scène des adolescents confrontés à un corps qui se métamorphose et à l’éveil de désirs sur lesquels il est difficile de mettre un nom. C’est face à une avalanche de questions sur le monde et sur leur place dans ce monde ainsi qu’à des angoisses de plus en plus intenses, qu’ils vont tenter de se frayer un chemin vers le monde des adultes, adultes pourtant en apparence si lointains et incapables de trouver des réponses qui apaisent. Entre jeunes, ils se confient, confrontent ce qu’ils savent, ce qui les questionne, commencent à éprouver la notion de limite et d’autorité.
L’Éveil du printemps a été rédigé à partir de l’automne 1890, le manuscrit ayant été achevé à pâques 1891. La pièce ne fut jouée qu’à la fin de l’année 1906 à Berlin sur une mise-en-scène de Max Reinhardt. Il est significatif que Frank Wedekind ait suscité l’admiration du jeune Berthold Brecht  qui a vu en lui  « l’un des plus grands éducateurs de l’Allemagne moderne » Sigmund Freud s’est aussi beaucoup intéressé à cet auteur et particulièrement à L’Éveil du printemps, pièce sur laquelle il a mené des études (Psychopathologie de la vie quotidienne).
Pourtant, l’œuvre de Frank Wedekind reste relativement méconnue et peu étudiée en France alors qu’elle a marqué l’histoire artistique moderne. On le considère comme un intervenant important du théâtre allemand aux alentours de la première guerre mondiale.

Affiche : L’éveil du Printemps

L’expressionnisme est déjà présent dans le travail de Wedekind et on peut considérer qu’il est encore violent et corrosif aujourd’hui. Mais Wedekind n’a pu entrevoir cette reconnaissance qu’à la fin de sa vie, ses pièces ayant été censurées par les autorités. Lui-même a été incarcéré pour l’écriture de deux poèmes.
Cette répression exercée sur les écrits d’un auteur est en partie causé par un contexte politique impérialiste et autoritaire. Wedekind a en effet vécu sous le règne de Guillaume 1er et de son chancelier Bismarck puis sous celui de Guillaume II.
Ainsi un dramaturge aborde en 1891 l’affaire de ce qu’est pour les garçons, de faire l’amour avec les filles, marquant qu’ils n’y songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves. Remarquable d’être mis en scène comme tel : soit pour s’y démontrer ne pas être pour tous satisfaisant, jusqu’à avouer que si ça rate, c’est pour chacun. Autant dire que c’est du jamais vu.” Jacques Lacan Extrait de À propos de L’Éveil du printemps, Préface de Jacques Lacan, Christian Bourgois Éditeur/Festival d’Automne, Paris, 1974, p. 7-10.
Entre le 14 avril et le 8 juillet, vous trouverez bien le temps d’aller à Paris, non ?
* https://www.comedie-francaise.fr

( Jacques Barbarin )

Illustrations :
Frank Wedekind
Couverture 1ère édition L’éveil du Printemps
Affiche
L’éveil du Printemps – Comédie Française

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