Antigone, Sophocle, la Palestine

Des Antigone de Sophocle – je ne parle pas de l’anouilherie- j’en ai vu un moulon (beaucoup, en niçois). Mais là, celle du Théâtre National Palestinien, au TNN… pour parodier Nougaro
« dés qu’j’ai vu l’décor:/ J’ai senti le choc »*


Lotte Eisner, dans L’écran démoniaque écrit – ou peu s’en faut – que, dans le cinéma expressionniste, le décor passe de l’arrière plan au premier plan. Ici, un mur occupe l’intégralité du fond de scène, crénelé de petites ouvertures comme autant de fenêtres ou de meurtrières, à la fois façade du palais de Créon et mur- enceinte de prison…Et, de fait, la scénographie d’Yves Collet ressemble à s’y méprendre à une construction contemporaine Des lumières nous plongeant dans un effet d’étrangeté, la Verfremdungseffekt faussement traduite par distanciation. Déjà, l’Histoire peut commencer.

Avant tout, une chose. Il ne faudrait pas confondre le Théâtre National Palestinien avec une institution. Comme l’écrit Thameur Melkil dans l’édition électronique du journal Le Monde du 28 mars 2012, «… le mot n’est pas à prendre au sens habituel et institutionnel. Aucun rapport ne [le] lie avec le gouvernement d’Abbas. Il a le statut d’une ONG à but non lucratif. A Jérusalem a émergé une scène de comédiens palestiniens. Et c’est dans ce territoire en crise qu’ils ont créé leur espace de ralliement en 1984. »
La pièce, mise en scène par Adel Hakim, est en langue arabe ; bien évidemment le spectacle est sur-titré. Langue et civilisation arabe sont très anciennes : l’origine de la langue remonte au IIe siècle, dans la péninsule arabique. Et j’ai eu le sentiment, devant cette antique langue, que je ne comprends pas, l’ai eu le sentiment – je sais, je pantaïe [rêver en niçois] un peu – que je me trouvais à une représentation dans un théâtre antique, en 441 avant J.C.

Et ce n’était pas uniquement la langue qui me donnait cette impression, mais aussi le dispositif scénique, qui me rappelait le mur qui se dressait au fond de la scène des théâtres antiques, et dont la fonction était de permettre à la voix d’être réfléchie.
Bon. Quid ? Œdipe, autrefois, a régné sur Thèbes. A sa mort, ses fils, Etéocle et Polynice, décident de se partager le pouvoir : chacun règnera un an. Etéocle devient roi, mais au bout de l’année il refuse de céder la place à Polynice. Polynice monte alors une armée avec l’aide des Argiens et attaque Thèbes. Les deux frères vont finir par s’entretuer.
Après cette guerre fratricide, Créon, leur oncle, devient roi. Il décide de donner tous les honneurs funéraires à Etéocle et de jeter le cadavre de Polynice aux chiens.Antigone s’oppose à cette décision. Elle veut enterrer son frère Polynice, contrevenant à la loi édictée par Créon. Créon condamne alors à mort Antigone.
Adel Hakim est un acteur, metteur en scène, dramaturge et directeur de théâtre français né en 1953 Caire et mort à Vitry sur scène en 2017
Il poursuit d’abord des études de mathématiques, d’économie et de philosophie HEC, Jussieu et à L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. En 1984, il obtient un doctorat de philosophie à la Sorbonne. Dès 1972, il pratique le théâtre universitaire et suit des ateliers avec Ariane Mnouchkine et John Strasberg de l’Actor’ Studio
En 1992, il est nommé à la direction du Théâtre des Quartiers d’Ivry (à l’époque hébergé par le Théâtre d’Ivry d’Antoine Vitez) et de l’atelier théâtral d’Ivry. L’objectif est de donner corps à de grands textes, du passé ou contemporains.

« Mes spectacles sont toujours liés au réel de notre monde : diversité culturelle, réalités de la banlieue, dénonciation des pouvoirs qui produisent corruption, injustices sociales et guerres. Ouvrir une autre fenêtre que celles que les médias nous imposent. Et que les publics de banlieue puissent se sentir concernés par notre travail. Jamais je n’aurais voulu diriger un théâtre dans les quartiers bourgeois de Paris. » — Adel Hakim, interview au journal La Terrasse en octobre 2016.
Quand je vois cette mise en scène vue au TNN, je retrouve exactement la teneur des propos d’Adel Hakim s’accordant complètement à l’Antigone de Sophocle. Prés de 3 millénaires nous sépare d’elle, mais tout notre présent est là : l’abus du pouvoir, les injustices, les guerres. Je n’irais pas jusqu’à dire que le pouvoir de Créon est Jupitérien, mais c’est tout comme. Et, face à çà, la révolte, presque instinctuelle.
Et cette révolte, la jeune actrice Shadem Salim, dans le rôle d’Antigone lui confie sa fraîcheur, sa spontanéité, son désir de vivre malgré tout. Au contrario du comédien matérialisant Créon, dont la gestique est une métonymie de l’immuabilité du pouvoir. L’espace, les éléments de scénographie, de son, de lumière, tout se met au service de la parole de l’auteur.
L’Antigone d’Adel Hakim se joue en habits de ville et qu’importe : outre que cela nous empêche de focaliser notre attention sur des costumes et nous ramène vers l’importance qu’il faut accorder au texte, ceci peut nous conduire vers le fait que cette parole prés de trois fois millénaire nous parle aujourd’hui, nous parle d’aujourd’hui.
Car il ne s’agit pas de l’opposition entre éthique et règle de droit : ne s’agit-il pas du droit imputrescible de chaque citoyen à la révolte, droit autorisant tout à chacun à se révolter contre les lois de la cité ? La révolte est un sentiment d’indignation et de réprobation face à une situation. Elle est aussi, dans un sens plus précis, le refus actif d’obéir à une autorité. Mai 68, « Nuit debout », zadistes, le grain à moudre ne manque pas…

Et, comme le dit Patrick Sourd dans la version électronique des Inrocks le 7 mars 2012 Un propos [celui de Sophocle] qui rappelle à chacun qu’aucune situation n’est désespérée et qu’à toutes les phases d’un conflit, la négociation est toujours possible.
Antigone [je suis faite pour l’amour, non pour la haine]
Sophocle mise en scène Adel Hakim
Avec les comédiens du Théâtre National Palestinien Hussam Abu Eisheh, Alaa Abu Gharbieh, Kamel El Basha, Yasmin Hamaar, Mahmoud Awad, Shaden Salim, Daoud Toutah
Scénographie et lumière Yves Collet musique Trio Joubran texte arabe Abdel Rahman Badawi texte français Adel Hakim costumes Shaden Salim construction décor Abd El Salam Abd
Jacques Barbarin
*« dés l’aérogare/ J’ai senti le choc » (NougaYork)
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