Cinéma / MES PROVINCIALES de Jean- Paul Civeyrac.

Un jeune Provincial débarque dans la capitale Française pour tenter d’y concrétiser … son rêve de cinéma . Rencontres, émulation, échanges, rivalités, apprentissage douloureux. Un magnifique récit empreint de ferveur romanesque,  où politique , amour , amitié et cinéma sont au cœur d’une quête d’absolu. Un grand film à ne manquer sous aucun prétexte…

C’est notre plus beau « coup de cœur », depuis le début de l’année cinématographique . Et il nous vient d’un cinéaste qui depuis ses débuts, à la fin des années 1990 avec son premier long métrage Ni d’Eve ni d’Adam (1997 )- s’est construit avec ténacité son petit chemin au cœur d’une exploitation en salles, où souvent les petites productions exigeantes ont du mal à trouver leur place. Pourtant ses films ont réussi au fil des années à se faire une ( trop ! ) petite notoriété due à la qualité d’une écriture originale où fantasmes et souvenirs du passé  ( Fantômes /2001, Toutes ces belles promesses/ 2003 , Prix Jean Vigo) et réalité, se côtoient ou se répondent ( Des filles en Noir / 2010, Mon amie Victoria / 2014 ), de film en film . Ici , le « lien » entre fantasme ( rêve ) et réalisme , c’est le Septième art qui l’incarne , avec ce qu ‘il réveille et révèle comme moteur du désir de se réaliser, pour atteindre son idéal . Ferveur cinématographique et quête existentielle dont , le choix du noir et blanc de l’image , vient superbement accentuer par ses contrastes , l’ampleur romanesque. Et c’est bien cette quête qui motive notre héros , Etienne ( Andaric Manet, excellent ) le jeune étudiant Lyonnais , qui décide de « monter » à Paris pour y faire des études de cinéma à L’Université de Paris VIII, afin d’y construire son avenir , en lien avec sa passion…

Etienne ( Andranic Manet )- Crédit Photo : ARP Sélection –

Le cinéaste lui-même, natif de province ( St- Etienne) a insufflé des éléments autobiographiques de son parcours à sa fiction, lui offrant l’ancrage réaliste précieux . Celui du parcours d’un jeune garçon comme tant d’autres ( et de de filles aussi qu’il rencontrera …) ayant décidé de prendre leurs destins en mains et assouvir leurs passions . Quittant leur(s) milieu(x) d’origine, et découvrant un univers intellectuel dont, le cinéaste décrit les doutes et remises en questions auxquelles,son héros et ses amis (ies),  se retrouvent confrontés. Comme il l’explique, via son expérience : « Seul en province, on se sent doué, invincible, mais arrivé à Paris, on se confronte aux autres. Cela crée une émulation mais aussi une sorte de concurrence. On est soudain confronté à ce qu’on fait, à ce que l’on peut faire, on quitte le rêve flou de ce que l’on croyait être capable de faire. C’est brutal, douloureux, on tombe parfois dans des trous abominables ( … ). Ainsi, dans le film, Etienne va peu à peu se mesurer aux autres, à lui-même, et découvrir ses propres limites » . Dans ce cadre, où , au cœur des multiples rencontres d’Etienne, s’inscrit la quête passionnée de ces jeunes idéalistes portés par la soif de connaissances et de modèles référents dans les domaines du cinéma , de la philosophie , de la littérature , de la musique , de la poésie et de la peinture … une quête vécue, comme une sorte de « nourriture » jusqu’à plus soif,  dans laquelle ils s’immergent en même temps qu’elle permet à chacun , au delà de l’enrichissement , d’y inscrire ( ou découvrir ) son propre chemin et son regard sur le monde. Les passionnants échanges qui s’en suivent et opposent les « camps » rivaux quasi irréconciliables, rappelant  débats d’hier ayant opposé les revues de cinéma ( Les Cahiers / Positif) ou les débats idéologiques ( de Mai 1968…) récurrents sur le sujet . L’élargissant ici, aux méthodes modernes de production ( blockbusters) et de diffusion en salles où un certain cinéma de recherche et exigeant,  a de plus en de mal à trouver sa place . Puis cette concurrence nouvelle du «  net » qui à sa manière impose aussi ses codes , manipulations et autres dérives qui la créativité artistique. Aux rivalités qui se font jour et aux camps qui s’invectivent, le débat qui s’installe  sur «  tout cinéma est politique.. » , suscitant une effervescence d’échanges , passionnante…

Une scène du film , Etienne avec une de ses amies ( Crédit Photo, ARP Sélection)

Celle dont le « tempo » est donné par l’un des beaux personnages du film Mathias ( Corentin Fila, Solaire et mystérieux … ) qui va cristalliser les divisions dans le groupe, avec son regard très critique sur les travaux de ses camarades dont il « analyse » les films et décortique les défauts de mise en scène, ou  leur  manque d’ambition autant du point de vue artistique qu’ esthétique et fustige le regard porté sur les individus et la société. Évoquant les grands maîtres du cinéma d’hier et d’aujourd’hui dont les leçons sont semblent oubliées. Incitant ses camarades à s’enrichir aussi de lecture, de philosophie et des multiples regards sur le monde que les grands artistes de tous temps et de tous pays ont laissé en héritage pour inviter à poursuivre leur œuvre et toucher , comme eux les sensibilités, éveiller les consciences . A l’image du cinéma de Pier Paolo Pasolini auquel  Mathias ,  fait référence et du constat  que ce dernier fait sur celui-ci dans son éssai :  Lettres  Luthériennes ( Seuil 2000,  ou  ses  écrits sur le cinéma  ( Presses Universitaires de Lyon 1987 ) , y fustigeant une certaine forme de pensée dominante Bourgeoise et capitaliste , dont il faut se libérer . Mathias qui, dès lors assène à ses camarades qui l’accusent d’élitisme intransigeant, ses multiples références ( Dreyer, Takovski, Paradjanov, Godard  …) , et bien d’autres dont il devraient s’inspirer comme modèles !. Le film fourmille de citations dont celle du film «  la porte d’Ilitch » du cinéaste Russe Marlen Khoustiev (dont les films ne sont pas distribués en France…), et que Jean-Paul Civeyrac qui l’a découvert récemment, dit lui avoir inspiré l’idée des destinées de ses trois héros amis , mêlant «  cinéma, amour, amitié et politique » , au cœur de cette riche période d’effervescence adolescente dans laquelle, leurs destinées se sont construites. Et sur comment, ils se retrouvent confrontés à appréhender ce monde dans lequel ils butent et s’interrogent, à l’image de Mathias sur «  comment le rendre habitable », afin de pouvoir y inscrire leur futur. Pour Mathias, les films dont ses cinéastes -modèles ont décrit les joies , les peines et la dignité de leurs héros et ont su les transmettre aux spectateurs, constituent la seule leçon urgente à suivre : celle du cinéma qui compte

Mathias ( Corentin Fila ) – Crédit Photo: ARP Sélection –

A cet égard le trio  d’amis : Etienne, Mathias et Jean- Noël est emblématique des contradictions qui les caractérisent, comme des difficultés traversées par chacun pour affronter un quotidien envers lequel ils ne sont pas toujours suffisamment armés . Le « lien » amical , comme soutien nécessaire pour partager les épreuves , mais aussi   ces vérités qui font mal que l’on peut se dire, mais que certaines fâcheries, peuvent remettre en question. Car dans un monde où la jeunesse et sa fougue impatiente a parfois du mal à affronter la réalité complexe , c’est souvent  le coup de fouet en retour , qu’il faut redouter  !. Au bout du compte en amitié, comme en amour c’est la réflexion faisant référence à Blaise Pascal , et son livre Les provinciales auquel le titre du film fait référence, qui est au cœur des séquences où il est question de mettre «  la pureté des imposture et des intentions en conformité avec les actes » , afin de «  ne pas s’illusionner sur ses propres capacités artistiques et sentimentales ». Cette indécision à être en conformité avec soi-même , dont les multiples aventures sentimentales ( avec Lucie, Annabelle , Barbara… ) éloigneront Etienne de sa promise et amie d’enfance , restée à Lyon . De la même manière que les liens amicaux face à l’incompréhension de certains choix , finiront par se distendre avec son ami-Jean-Noël  ( Gonzague Van Bervesselès ). Dès lors, livré en quelque sorte à lui- même , il va devoir assumer pour ne pas mettre en péril le tournage de son court métrage dont la réussite lui permettrait de concrétiser ses ambitions et son avenir dans le cinéma …

La scène du tournage du court métrage d’Etienne ( Crédit Photo : Arp Sélection )

Un superbe épilogue , en forme de bilan , viendra compléter les chapitres du récit en y apportant le regard du recul , celui qu’au bout du compte permet le récit cinématographique  ou littéraire… , ici donc «  deux ans plus tard… projetant Etienne , dans une sorte de flash-back , pour y revisiter le passé et en faire un constat doux- amer , où les mots de Mathias      «  comment rendre le monde habitable ?», lui reviennent en mémoire comme une invitation à persévérer par son cinéma et explorer dans cette direction.  Ce que souligne la belle phrase du dialogue , faisant écho au souvenir d’un ami qui refait surface, dont  «  l’on se rend compte qu’on ne le connaissait pas vraiment !» . La superficialité , ennemie du rapport à l’autre, c’est aussi celle  qui guette  le cinéma lorsqu’il néglige d’ausculter l’âme humaine afin d’en être le miroir offrant la complexité de celle-ci, au spectateur. D’ailleurs ça tombe très bien parce que Jean-Paul Civeyrac dans son film la met en application cette complexité ,  par un travail avec les comédiens basé sur l’innocence et la lucidité des personnages afin de le mettre en « osmose » avec les spectateurs . Sa mie en scène , par la simplicité de ses plans , leurs mouvements et leur durée , étant placée sous le signe de la bienveillance explique-t-il : « C’est encore l’héritage de Renoir, le fameux « chacun a ses raisons ». Je n’aime pas les films qui se livrent au jeu de massacre, où l’on ne montre que des personnages méchants, bêtes, aliénés, le réalisateur laissant entendre au spectateur, flatté et rendu complice, qu’ils ne sont pas, eux, comme ces gens-là sur l’écran. J’essaie de mettre en valeur tous les personnages que je filme, en laissant le spectateur libre d’en penser ce qu’il veut ». De même, que la parenté des univers et des regards sur les individus avec deux grands cinéastes français – Jean Eustache et Philippe Garrel- est une référence qui n’est sans doute pas non plus , fortuite . On soulignera encore le choix de l’image et d’un noir et blanc magnifiquement éclairé par Pierre-Hubert Martin ; ainsi que la Musique de Jean Sébastien Bach et de Giya Kancheli  accompagnant admirablement elles aussi , la tonalité des séquences…

(Etienne Ballérini )

MES PROVINCIALES de Jean- Paul Civeyrac – 2018- Durée 2 h 15
Avec : Andranic Manet, Gonzague Van Bervesselès, Corentin Fila,Diane Rouxel,Jenna Thiam, Sophe Verbeeck , Valentine Katzeflis, Charlotte Van Bervesselès, Nicolas Bouchaud…

LIEN : Bande -Annonce du Film.( ARP Sélction ) 

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Un commentaire

  1. J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

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